Web architecte, mode d’emploi (avec Annabel Roux)

Publié le 19 juillet 2012 par

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Coup de projecteur du Blog documentaire sur ceux que l’on appelle "web architectes " ou "concepteurs d’interactivité"… Et quel que soit le nom qu’on leur donne, ces créateurs ont en commun une parfaite connaissance du web, de ses mœurs, de ses mécanismes, et de ses recoins les plus branchés.

Ils sont devenus, en quelques années, des personnages clés dans la création de projets transmédias. Rencontre avec l’une d’entre eux : Annabel Roux, à Marseille, que vous pourrez aussi retrouver sur son site personnel – La fabrique du Réel – ou au sein de la toute nouvelle association Lab Transmédia Marseille.

Le Blog documentaire : Parlez-nous du projet sur lequel vous travaillez en ce moment…?

Annabel Roux : "13 jumelles" de Marianne Geslin, avec les Films du Tambour de Soie. Il s’agit d’un dispositif documentaire transmédia autour de la recherche par une jeune documentariste de ses jumelles : 13 femmes nées la même année qu’elle, dans les 13 villes jumelles de sa ville natale, Marseille.

Le projet s’articulera en trois temps : la recherche sur le web des 13 jumelles, la rencontre qui sera filmée, et une installation interactive déambulatoire en réalité augmentée.

L’idée globale du projet, c’est de montrer comment les lieux sont investis par ce que les habitants y projettent. La forme web pour un documentaire est assez répandue maintenant ; en revanche, avec la ballade en réalité augmentée, il y a un retour dans le réel où on ramène la matière documentaire dans un environnement physique. Le projet a reçu le label Marseille Provence, capitale européenne de la culture en 2013.

Comment définiriez-vous votre métier ?

A ma connaissance, il n’y a pas de qualificatif. Il y a un rapport avec l’architecture, la scénarisation et le design. Personnellement, ce qui m’intéresse ce sont les dispositifs, les différents supports : le web, la réalité augmentée, etc… Ce que j’apporte, c’est ma connaissance de ces supports, de l’interactivité, du temps réel, de l’hypertexte. Je peux intervenir sur la façon dont on va mettre en place un contenu. Je ne suis ni réalisateur, ni graphiste.

J’interviens sur le dispositif, mais pas sur la matière documentaire. C’est un dialogue. Il faut quand même une communication harmonieuse avec les auteurs et les producteurs. A quel moment faisons-nous intervenir tel support ? Qu’est-ce que cela apporte au récit ? Qu’est-ce que ça suppose en termes d’interaction avec le public ? Comment planifie t-on tout cela dans le temps ?

Il y a une nécessité de confiance parce que l’auteur doit abandonner une part de contrôle sur la création. Ce n’est pas infaisable : dans un documentaire classique, on travaille de la même manière avec un chef opérateur, un monteur… Il y a toujours un moment où l’auteur-réalisateur doit lâcher prise. Là c’est plus grand, plus angoissant parce qu’il s’agit de choses qu’on ne maîtrise pas aussi bien.

Cela dit, il peut ensuite devenir compliqué de déterminer qui est l’auteur. J’ai tendance à dire que je ne suis pas auteur. Je travaille avec des auteurs, à partir d’une proposition qui est la leur, d’une intention qui est la leur, pour arriver à la traduire ou à l’adapter au support.

13 jumelles

C’est un nouveau métier, comment devient-on architecte web ?

Il existe autant de parcours que de personnes qui font ce métier. J’ai commencé dans le web en 1997. Je viens de l’écrit et de la conception multimédia de CD-ROM. J’ai fait de la programmation, j’ai appris à manipuler Photoshop, Illustrator… Je connais bien la chaine de la mise en interaction. De fil en aiguille, je me suis retrouvée à faire du conseil éditorial pour internet. Je conseillais sur le design d’interaction et de conception web. Ça n’existait pas donc tout était à inventer. Je trouvais ça très excitant. La frontière entre les métiers n’était pas fermée.  Et puis, j’ai toujours eu par ailleurs une activité associative liée au documentaire. A force, les deux activités ont fini par se rejoindre.

Et votre formation officieuse… la connaissance du "terrain" web ?

Je passe beaucoup de temps en ligne. C’est un apprentissage permanent. Et ça peut devenir angoissant! Il y a une vitesse d’obsolescence des connaissances qui est extrêmement élevée. Tu ne peux pas t’arrêter. Il faut être en permanence sur le qui-vive. Les médias sociaux, deux ans en arrière, ne tenaient pas la place qu’ils tiennent aujourd’hui dans le paysage quotidien et industriel. Moi, ça m’amuse d’être aux aguets.

Vos principaux rendez-vous quotidiens ?

Ce sont des activités de veille. Google reader par exemple. C’est un lecteur de flux RSS. Au fil de mes ballades sur le web, je tombe sur des sites et des blogs intéressants et je peux m’abonner à leur fil info.

Il y a Twitter aussi (voir le compte perso d’Annabel). C’est un gros travail de repérage des personnes qui sont des sources d’autorité dans les sujets qui m’intéressent. Je suis un "digital dinosaure" à 40 ans ! Je ne fais pas partie de la génération Y, celle des gens qui sont nés avec internet. Je pense qu’on n’envisage pas les choses de la même manière. Pour moi, le bombardement d’informations, c’est une angoisse. Vraiment ! J’alterne des périodes d’hyperactivité et de retrait ; sinon, j’ai la sensation d’être submergée. J’essaie de sélectionner, de limiter le bruit. Je crois qu’on en est tous là. Ce phénomène de curation apparaît de plus en plus. Il émerge de véritables filtres humains. Ce sont des personnes qui trient le contenu mis à disposition sur internet, et qui le trient avec un regard pertinent. C’est encore un nouveau métier.

Il y en a un que j’aime bien, il s’appelle Emmanuel Bethoux (@Marsattac sur Twitter). C’est un vrai pro de ce type de démarche. Il fait un super travail.

Pearltrees, Scoopit, Pinterest… tous ces outils permettent de collecter des liens. Dès qu’il en sort un, je le teste et je vois dans quelle mesure il peut m’être utile. Je vois aussi comment il serait possible de les détourner pour servir une narration. Il y a toujours moyen d’utiliser ces outils différemment de leur but premier.

Quelle serait l’équipe idéale pour travailler sur un projet transmédia ?

En plus de l’auteur et du concepteur ou de l’architecte web, la priorité selon moi c’est un community manager. C’est essentiel pour faire fonctionner les projets de ce type. J’effectue personnellement ce genre de travail à la marge, parce qu’on est sur des budgets limités, mais en fonction de la taille du projet et de sa phase de vie, ça peut être un travail à temps plein.

Ensuite, il faut un directeur artistique et une équipe de développement dotée d’un web designer. Le directeur artistique pose des principes d’identité visuelle qui vont être déclinés sur différents supports. On ne travaille pas une interface de la même manière sur le web, sur l’Ipad ou sur l’Iphone. Idéalement, il y a un chef de projet par support qui s’occupe du développement technique, et qui va permettre à tout ça de bien tourner.

Est-ce qu’un projet sur plusieurs supports coûte beaucoup plus cher qu’un film ?

Pas forcément ! On peut au contraire considérer qu’un même contenu aura des vies multiples. On tourne un format principal, disons un documentaire télévisé classique. Ce contenu peut aussi être installé et adapté dans un dispositif de réalité augmentée. Ce contenu a donc une vie beaucoup plus longue que le contenu qui va constituer la matière du film.

Le web ouvre aussi la possibilité de diversifier les financements du contenu. Il n’y a plus seulement 1 seul guichet : le CNC ; il y a potentiellement plein de portes auxquelles aller taper pour financer un projet. Ce sont des choses que les producteurs vont intégrer au fur et à mesure.

Il y a de plus en plus de marques qui recherchent ce type de partenariat sans forcément intervenir dans le contenu. J’y vois une chance inouïe pour les créateurs et les petites boîtes de production, à condition d’accepter d’intégrer des métiers qui n’étaient pas traditionnellement les leurs.

Annabel

Tout le monde veut s’engouffrer dans le webdocumentaire. Un pronostic sur les évolutions à venir ?

Dans mon domaine, je pense qu’on va bientôt voir arriver des gens d’horizons très divers. Des réalisateurs, des journalistes par exemple, qui se seront mis à ce support et qui peuvent très bien remplir le rôle de concepteur. Je pense qu’on peut y arriver par des chemins très divers.

Il y a les grosses maisons de production qui vont se structurer et se doter des compétences nécessaires et qui réussiront à le faire très bien. En attendant ça laisse de la place pour des petites structures indépendantes qui feront des propositions artistiques et qui savent déjà composer avec des petits budgets.

Le réalisateur va pouvoir aussi chercher seul le financement comme par des phénomènes comme le crowdfunding. En tant que spectatrice, il y a des projets que j’estime suffisamment intéressant pour donner 10 euros de temps en temps dans l’espoir qu’ils existent.  Il y a déjà des jeux vidéos qui se financent comme ça et qui arrivent à lever des sommes de plusieurs millions.

Quels sont les webdocumentaires qui vous ont plu ?

Je n’aime pas le principe du "livre dont vous êtes le héros". Voyage au bout du charbon ne m’a pas plu. Je déteste qu’on me tutoie. Je déteste qu’on me dise "c’est toi le journaliste, va enquêter." En réalité mes choix sont réduits à : "je clique pour avancer dans l’histoire". Pour moi ce n’est pas de l’interaction, j’ai un sentiment d’escroquerie.

Il ne faut pas les accabler. Ils étaient des précurseurs. Paradoxalement j’aime bien Thanatorama. Je trouve le texte bon et le parti pris d’incarner un mort original.

Je suis bluffée par les productions de l’ONF. Sacrée Montagne et High rise. Un projet sur 4 ans avec différents modules, un documentaire interactif, une installation. J’ai beaucoup aimé Welcome to Pine point aussi. Même si c’est très linéaire et on se contente de faire clic clic clic.

Propos recueillis par Sacha Bollet

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- Once Upon : atelier d’architecture transmédia

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