Webdocu : 4 questions à Hugues Sweeney (ONF)

Posted on 13 octobre 2011 par

2


Nos amis de WebTelevision Observer ont rencontré Hugues Sweeney fin  septembre à Paris. Nous reproduisons ici avec leur autorisation ce très riche entretien avec le responsable de la production interactive à l’Office National du Film du Canada (ONF).

Hugues Sweeney accompagne la mutation numérique d’une institution pionnière en matière de création depuis les années 50. En visite en France pour présenter Code Barre, première co-production entre l’ONF et Arte, il évoque la vitalité de la scène numérique canadienne et l’action innovante de l’ONF.

Webtelevision Observer : Le Canada est un pays très innovant sur la production de contenus web et interactifs. Comment expliques-tu cette vitalité ?

Hugues Sweeney : C’est la rencontre de plusieurs facteurs. Montréal est une ville numérique dans la mesure où le secteur du jeu vidéo est extrêmement fertile. Sur le web, nous avons des sociétés de très haute qualité. A l’ONF, cela fait partie de l’héritage de l’institution que d’innover. Le cinéma vérité est une forme qui est née chez nous, l’IMAX a été inventé à l’ONF, plusieurs techniques de cinéma d’animation y ont aussi été développées. L’Office National du Film a toujours été un laboratoire de création, de production, où les technologies sont vues non pas comme une fin en soi mais comme un objet de détournement d’une certaine façon de raconter des histoires. En ce moment, le Canada revit un peu ce qui s’est passé fin 50 début 60, avec des bouleversements démographiques, l’arrivée de nouvelles technologies et l’émergence d’une scène créative qui s’est approprié ces technologies.

L’autre aspect concerne les changements radicaux des modes de financement. A travers le Fonds des Médias du Canada, on oblige maintenant toutes les productions documentaires linéaires à produire un deuxième volet que l’on appelle “convergence”, pour des projets enrichis, au-delà du streaming, qui doit être une vraie déclinaison du documentaire TV, sans quoi le producteur n’aura pas accès au fonds. Il existe aussi un autre fonds, le Fonds Expérimental, dédié à 100% à l’interactif, un vrai programme auquel les producteurs multimédia peuvent accéder.

Ces fonds permettent à toute une industrie de fonctionner. Celle-ci, qui était depuis 15 ans sur un modèle de financement classique de 52′, de 90′, de séries, s’est vue complètement bousculée dans la mesure où les producteurs traditionnels ont été poussés à produire des oeuvres pour lesquelles ils n’avaient pas nécessairement l’expertise. Nous vivons une période de transition. Nous allons commencer à voir les fruits de ce changement de manière intéressante d’ici 3 à 5 ans. Les sociétés de production vont devoir redéfinir leur façon d’appréhender les médias. La production numérique ne peut pas toujours être quelque chose que l’on ajoute, les projets vont devoir être de plus en plus natifs sur plusieurs plateformes. On réfléchit à toutes les plateformes en même temps et à la manière de raconter une histoire.

*

On voit émerger de plus en plus de projets faisant appel à la participation du public. Comment vois-tu le spectateur évoluer dans son rapport aux contenus ? Jusqu’où doit aller l’interactivité ?

Ce qui est nécessaire, quand les projets sont interactifs, c’est d’impliquer activement le public dans l’œuvre. Il y a la notion d’action, un peu comme chez l’architecte qui conçoit une maison, il veut construire un espace qui va être utilisé, dans lequel les gens vont se déplacer et vivre différentes choses, il doit donc réfléchir à ce qui va être vécu. Une expérience interactive est aussi une forme d’architecture : on bâtit un espace, on réfléchit à la dimension de ce qui entoure quelqu’un, dans sa maison, dans une pièce en particulier, au travail, dans un centre commercial. Il est impliqué dans ce sens là. La participation n’implique pas nécessairement de la création de contenu, mais de poser des actions. Parfois cela peut être très simple, avec la souris. Je reviens toujours à un exemple qui reste pour moi une référence, la ligne qui sépare l’interface de Gaza/Sderot est la métaphore de la navigation, on est déjà en train de raconter quelque chose. C’est un travail de design. Je trouve ça très intéressant.

Nous développons depuis un moment des projets où le public fait partie de l’œuvre. Exemple, Sacrée Montagne, où l’on arrive sur le site et on entend ces voix qui nous racontent des histoires, des personnes qui ont déposé des souvenirs dans une boîte vocale. Le téléphone est un média hyper-accessible, mais qui vient complètement enrichir la bande sonore du projet. Et plus que cela, car les citoyens s’approprient cette montagne, par ce qui les a marqué dans leur vie.

Nous préparons actuellement un gros projet dont l’objectif est de dresser le portrait d’une insomnie collective. Les insomniaques deviennent eux-mêmes les personnages du projet. Ce sont de vraies réflexions où le public devient la matière première. Parfois, il suffit de 20 photos incroyables avec une trame sonore immersive et une navigation très simple pour raconter une histoire qui fait réfléchir. On n’a pas toujours besoin de réinventer la roue. En revanche, à l’autre bout du spectre, il y a une vraie réflexion sur certains projets, où nous cherchons à savoir comment un utilisateur connecté interagira par le texte, le son ou même la luminosité de la pièce dans laquelle il est avec sa webcam. Tout cela peut influencer le rendu d’une œuvre.


Avec Code Barre, vous vous lancez dans des co-productions web internationales. Internet a-t-il transformé votre vision, votre façon de travailler, votre rôle en tant qu’institution publique?

Nous ne sommes pas un organe de financement ou de subvention, mais vraiment un producteur où les producteurs qui œuvrent ont un rôle créatif quant au déploiement de la programmation, au choix des projets, des institutionnels avec qui travailler. A partir du moment où l’on produit quelque chose pour le web, on est directement en contact avec notre public. Ça redéfinit complètement la relation au territoire, au spectateur. On peut imaginer des sujets ou des approches qui ne sont pas nécessairement régionales, locales ou nationales. Cela a aussi une incidence sur la façon dont les cultures se tissent entre elles. Il y a des préoccupations, des niches de contenus ou des façons d’aborder le monde qui peuvent très bien être partagées par des gens en Uruguay, au Canada ou au Japon. L’adhésion de ces publics partout dans le monde crée un “grand public” autrement, même si nous faisons plutôt dans l’émergent.

*

Avec Code Barre, qui s’exposera sous forme d’installation lors du festival IDFA d’Amsterdam, vous explorez de nouvelles formes de diffusion au-delà des écrans traditionnels, en mobilité ou de manière locale…

Oui absolument, tant sur la mobilité que sur les espaces publics. Ce qui m’intéresse, c’est de continuer à faire du web, mais aussi de réfléchir aux autres formes que le documentaire peut prendre – ou plus simplement, que les histoires peuvent prendre. En ce moment, nous débutons la conception d’un projet avec le Quartier des spectacles à Montréal, une zone de la ville qui se développe autour de la culture du spectacle et des arts numériques, dans laquelle il y a plusieurs espaces de projection pour des œuvres multimédia. Avec l’organisme du Quartier des spectacles, nous allons co-produire une oeuvre qui peut vivre pendant toute une saison dans un lieu public précis. Notre réflexion porte sur le contexte dans lequel l’oeuvre est vécue… comment les gens vont interagir entre eux, avec l’oeuvre. C’est important d’en tenir compte lorsqu’on monte un projet. C’est la même chose pour la mobilité. Quelle incidence si l’on se déplace, comment les contenus peuvent se moduler en fonction de notre déplacement dans l’espace… Je trouve cela très intéressant.

Au fond, il en est de même pour n’importe quel média. Les médias deviennent complètement éclatés car la technologie permet différentes formes d’accès ou différentes applications. Comme la radio ou la télévision, ce sont des médias qui ont des univers et un langage propres. En ce moment, nous sommes amenés à réfléchir, face à la multiplication des plate-formes. C’est une période privilégiée de pouvoir créer dans ce contexte où les choses se redéfinissent avec beaucoup d’ouverture.

Interview réalisée à Paris le 29 septembre 2011.
WTO tient à remercier David Carzon et Hugues Sweeney.

Les précisions du Blog documentaire

1. La photo de Une qui illustre cet article a été prise le 19 avril 2011 par le Independant Filmaker Project.

2. Hugues Sweeney est diplômé de philosophie et de multimédia. Il fut responsable du projet multiplateforme Bande à part – Web, radio et télévision à Radio Canada entre 2000 et 2007. De 2007 à 2009, il occupe le poste de chef des émissions à Espace Musique. Il a rejoint les productions interactives de l’ONF en 2009.

3. Voyez aussi cet entretien vidéo avec Hugues Sweeney :

4. A lire également, cet article de WTO sur Code Barre, le webdocumentaire mobile co-produit par Arte et l’ONF. Nous y reviendrons très prochainement sur Le Blog documentaire.