BD interactive : Dessine-moi un webdocumentaire…

Posted on 19 janvier 2013 par

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Nouveau champ d’intérêt pour Le Blog documentaire : la BD interactive. Si le dessin se porte bien, notamment celui que l’on retrouve au cinéma et sur le web, le crayon vient, dans le documentaire comme dans le webdoc, se frayer un chemin dans l’image, ouvrant de nouvelles possibilités narratives. Aux représentations brutes de la réalité que l’image propose souvent, le dessin substitue un regard plus distancié, faisant appel à l’imaginaire. Et permet en outre d’entrevoir un modèle économique, à mi-chemin entre l’œuvre audiovisuelle et le livre.

frise01Overdose d’images ? Le propos est, convenons-en, un peu tarte à la crème. Il n’en reste pas moins vrai : à force de voir défiler sur nos écrans de toutes tailles des contenus par milliers, l’image n’aurait-elle pas irrémédiablement perdu de sa valeur ? Regarder un journal télévisé par exemple, c’est ouvrir un robinet : l’image comme matière brute, presque déconnectée du réel, utilisée de manière illustrative pour ses vertus hypnotiques sur le spectateur. Heureusement, certains artistes se tiennent toujours là pour jouer avec le rythme de l’image, redonner, en remixant le flux, ou en le ralentissant, une consistance aux images.

L’apparition du dessin dans l’image procèderait-elle alors de cette « fatigue cognitive » que ce type d’image produit ? Toujours est-il que le 9ème art est, depuis peu, loin de jouer le rôle d’illustration qui échoit à l’image que nous pourrions qualifier de « réelle » (en opposition à l’image « fictive » ou, plus justement, « imagée » du dessin). Dans les rayons et sur les sites de presse, la BD trouve son public, et un certain code narratif : il y eut les dessins-édito de Cabu en Une du Monde, il y a aujourd’hui le dessin-tweet, en quelques cases, de Martin Vidberg et son Actu en patates. Comme si l’image, épuisée d’avoir tourné en boucle sur toutes les chaines info, avait besoin de son double dessiné pour reprendre le poids symbolique qu’elle est censée porter : celui de la re-présentation du réel.

Dans le documentaire aussi, le dessin tente des excursions : Valse avec Bachir fut une claque autant esthétique que formelle. Raconter le souvenir du massacre de Sabra et Chatila par le dessin, c’était implicitement continuer le débat philosophique porté par Shoah de Lanzmann : est-il possible que des images puissent rendre compte de tout ? Le dessin s’infiltrait alors dans les songes et le passé du personnage, documentant son travail de mémoire. Dans Searching for Sugarman, brillant documentaire sur la vie du chanteur Sixto Rodriguez, quelques séquences animées viennent compléter l’image recueillie: là, le dessin remplace ce que tout le monde aurait rêvé de voir et qui n’a pas été filmé. L’image ainsi "fictionnalisée" donne à rêver en effectuant une re-présentation (dans le sens d’une nouvelle, voire d’une première, présentation) de la réalité. Dans les deux cas, le spectateur sait qu’il s’agit d’un documentaire, c’est-à-dire d’une image formée à partir d’une réalité, sans que cette image apporte, à proprement parler, une preuve du réel.

127Troquer la narration pour la déambulation ?

Ce décalage entre la perception et le réel est un jeu de dupes pour l’esprit. Voir un dessin documentaire, c’est accéder à une réalité tout en sachant qu’elle est vue par le prisme de la liberté de l’auteur du dessin. Aucun dessin d’aucune technique ne peut parvenir au statut de preuve, tout simplement parce qu’il ne contient en lui-même, que l’illusion du réel… Une illusion que l’image finit par perdre quand on la considère comme un bien de consommation primaire, une copie de la réalité que l’expression « la preuve par l’image » évoque parfaitement.

C’est peut-être pour cela que le dessin permet, non seulement (et éventuellement) de briser la monotonie de l’image et de son rythme, mais surtout de proposer une nouvelle narration : débarrassé de l’encombrante injonction de « faire sens » (c’est-à-dire de questionner ce rapport du réel et de l’image qui est censée le représenter, ce que peu de réalisateurs font en réalité), il peut laisser le spectateur vagabonder, et l’imaginaire s’exprimer.

Le webdocumentaire a multiplié ces derniers mois l’utilisation du dessin : nous avions rendu compte ici même de 127, rue de la Garenne, de 60 secondes pour un quinquennat ou encore de Shadows of Progress, le premier webdoc espagnol. Pour 127, rue de la Garenne, l’œuvre certainement la plus aboutie, les équipes d’ARTE avaient conjugué un travail de documentaire sonore avec des dessins figuratifs. Narrativement, le webdoc appelait à une déambulation, en piochant non pas au hasard dans une interface délinéarisée qui raconterait une histoire linéaire (parfois le prototype du mauvais webdoc), mais plutôt comme on se rendrait au musée. S’arrêter quelques minutes devant un dessin qui nous marque particulièrement avant de « scroller » la ligne de temps (structure jusqu’ici ultra majoritaire pour les webdocs incluant du dessin), comme on passerait une salle entière d’une exposition. La promesse la plus intéressante du dessin n’est pas tant de nous raconter une histoire que de faire ressentir une émotion.

Image 3Nombre de webdocumentaires contraignent l’image à un rôle utilitariste : on « voit » davantage l’image qu’on ne la « regarde » (pas tous, fort heureusement, ça n’est pas le cas, par exemple, dans In Situ). On cherche d’abord son sens avant sa beauté intrinsèque. Le dessin, lui, ramène à la contemplation d’un tableau, à l’émotion d’une déambulation ouverte aux sens. C’est exactement ce que réitère l’œuvre Carnet de villes, Lens, vous voyez le tableau, en marge de l’ouverture du musée du Louvre dans la ville du Nord. Là encore, les équipes internes d’ARTE ont effectué un travail formidable pour rendre sensible ce territoire, par le dessin et la voix. L’une des promesses de cette forme déambulatoire, c’est sa capacité à pouvoir s’incarner dans l’espace physique : nul besoin probablement de souffler à l’oreille d’ARTE la possibilité enthousiasmante que constituerait un dispositif transmédia, où le dessin et la parole trouveraient leur place dans les travées d’une exposition que des spectateurs, bien réels, viendraient arpenter. Le dessin, à l’instar de la photographie, permet au regard du spectateur de se porter sur l’ensemble de l’œuvre de manière libre et non programmatique : une géographie du regard, en quelque sorte, comparé à un regard porté sur une histoire… L’image animée, parfois malade de sa virtualité (dès lors que l’on postule avec d’autres théoriciens de l’image, qu’il est impossible de réellement « filmer » le réel), peine parfois à exister pour elle-même, sans le discours qui l’accompagne quand toutefois elle est envisagée comme une illustration d’un propos.

ARTE-Anne-FrankUn nouveau modèle économique en vue ?

Autre vertu plus prosaïque du dessin, dans sa dimension narrative plus traditionnelle, cette fois : son potentiel économique. Son organisation en « planches » et en chapitres le place à mi-chemin entre l’image (pour son caractère visuel) et le texte (pour sa méthode de lecture). Anne Frank au pays du manga, là encore diffusé par ARTE, joue pleinement cette carte, en proposant une bande dessinée interactive, qui trouverait dans les tablettes tactiles un écrin idéal pour son visionnage. Le découpage en épisodes, et la conception géométrique de la BD (en bulles et en cases), permet d’envisager une diffusion progressive sur iPad et autres joujoux qui obéissent au doigt (et à l’œil ?). Dans cette BD, le passage entre le dessin et les éléments vidéo ou sonores n’est pas très réussi : il est rare d’avoir envie de cliquer pour découvrir une vidéo souvent sans grand intérêt esthétique et dont le sens nous importe peu lorsque nous sommes plongés dans la lecture de la BD. Mais les possibilités sont infinies : l’interaction, anecdotique dans le cas d’Anne Frank…, pourrait déboucher sur des œuvres visuelles, à mi-chemin entre le documentaire, la fiction et le livre numérique, tout à fait enthousiasmantes. Faisons le rêve par exemple d’une BD interactive qui réunirait les dessins magnifiques de Manu Larcenet dans Blast avec des vidéos tournées, mettons, par David Lynch… Bon, c’est encore un rêve, nous sommes d’accord…

Le modèle économique de la BD interactive peut en revanche, lui, devenir totalement réel par le biais, par exemple, d’un partenariat entre diffuseur audiovisuel et éditeur de bande dessinée. Un système de paiement au numéro ou un abonnement offrirait une pérennité aux créateurs, leur permettant de fidéliser leur public. C’est ainsi le pari de Magnificat Films, qui produit actuellement la BD interactive Je vous ai compris, dont il est possible de pré-commander les premiers numéros sur le site de financement participatif Touscoprod. (Présentation en avant-première au festival de la BD d’Angoulême, diffusion du téléfilm le 1er février sur Arte).

Que son apport relève de la réalisation formelle ou du modèle de production, le dessin semble en tout cas bien parti pour coexister durablement avec l’image dite « réelle ».

Nicolas Bole

Plus loin

- Voir "Opération Ajax", nous en parlions à l’IDFA

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