Election présidentielle et webdocumentaire

Posted on 4 juin 2012 par

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Hyermédiatisée dans la presse, à la radio, à la télévision ou sur le web, la campagne présidentielle n’aura pas épargné le webdoc. Entre portraits et clichés, témoignages et points de vue, le genre aura excité l’imagination, au point parfois d’utiliser le mot webdoc pour son attrait « marketing ». Le Blog documentaire vous propose une petite revue d’effectifs du phénomène… A voté !

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Pendant de la folie twittesque et du suivi en direct de la campagne présidentielle (et, à la télévision, des voitures aux vitres fumées), les nombreux projets webdocs qui ont fleuri autour de ce scénario rêvé de fiction (2 superstars, 8 figurants, une course aux étoiles, un premier climax, jusqu’au K.O final) n’ont pas tous brillé par leur originalité. Qu’il est difficile, lorsqu’il s’agit de tenir pour objectif de suivre une campagne au jour le jour, de se démarquer de l’infotainment et du flux ! Le documentariste qui sommeille en chaque créateur de webdoc ne perd-il pas son âme, à courir ainsi après le temps ? Restera-t-il de ces programmes des œuvres, des points de vue forts, qui pourront se regarder indépendamment du contexte dans quelques années ?

Il faut dire aussi que le vocable « webdocumentaire » fait, sinon vendre, davantage cliquer qu’un simple site d’informations. Sa forme, qu’on a tôt fait de croire indissociable de la délinéarisation, permet parfois de nommer de ce mot-totem un ensemble de vidéos courtes, sans point de vue documentaire. Dans certains cas, c’est au mieux anecdotique, au pire du réchauffé.

Le Zinc, projet initié par les étudiants de l’école de journalisme de Grenoble, vogue entre les deux catégories. Le programme comporte pourtant des gages : hébergé par libération.fr, il est aussi « propulsé » par 3WDoc, l’un des deux outils d’aide à la narration interactive parmi les plus répandus du marché (avec Klynt). On ne peut en vouloir à ce projet d’école d’être succinct : d’une vidéo introductive, l’on est invité dans un « parcours » proposant le témoignage de sept habitants de Grenoble et des environs, dans leurs bars favoris. Chaque rencontre promet à peu près une couleur politique différente. Si le fond de ce qui se dit est relativement anecdotique, la forme, elle, épouse les écueils les plus grossiers de la novlangue journalistique. Ainsi, sept témoignages de quelques minutes nous permettent de partir à la rencontre de la « diversité politique française ». Ainsi, nous pourrons « construire notre conviction » sur la base de sept profils aussi représentatifs que les échantillons des sondeurs. Et, évidemment, les quelques éléments proposés constituent un « parcours » : tout, dans cette façon de présenter les choses, respire le formatage journalistique, dans les expressions et la posture. Le sentiment que laisse le webdoc est bien que le mot, seul, « a fait œuvre » ; qu’il s’est trouvé quelqu’un pour imaginer qu’en « vendant » le projet comme un webdoc, cela permettait d’introduire un peu de nouveauté. Mais la forme ne fait pas le fond, pas plus que l’habit ne fait le moine

Il ne faut guère non plus s’attarder sur les « webdocs » mis en place par Var Matin et La République du Centre. Ma première présidentielle et La présidentielle vue du Loiret sont deux espaces web qui proposent des vidéos tournées par les JRI des deux journaux. Même inscription du programme dans le site sans mode plein écran, même pauvreté dans la mise en espace web : l’essai de La République du Centre, également réalisé avec 3WDoc, propose par exemple une carte de navigation dans le département au design soviétique. L’analyse paraît sévère mais elle est à la mesure de l’inadaptation du mot « webdocumentaire » à ce genre de programmes. Si ces deux journaux régionaux s’ouvraient aux projets web sans user du mot à des fins marketing (et le fait qu’il soit repris par exemple sur www.webdocu.fr à un même niveau de lecture que, disons, les œuvres de l’ONF, n’aide pas à la compréhension du marché), on n’y trouverait rien à redire. Cette dénomination ne peut donc que les desservir. Car si la courte histoire du webdoc s’écrit dans la filiation d’un Gaza/Sedrot ou d’un In Situ, et que l’on se nomme comme tel, l’on s’expose donc à être jugé selon les mêmes critères…

A l’autre bout du spectre, les deux journalistes de La campagne à vélo nous enthousiasment. Le terme webdoc n’est d’ailleurs pas, à raison, associé au projet, qui consiste davantage à suivre les pérégrinations des deux cyclistes au moyen des réseaux sociaux. Facebook, Twitter et un partenariat avec Radio France, France Télévisions (par ailleurs coproducteurs aux côtés de Play Prod) et Rue 89, sont les relais de ce road-movie qui doit beaucoup, dans la forme, à Antoine de Maximy et son célèbre J’irai dormir chez vous. Raphaël Krafft et Alexis Monchovet s’invitent – dormir, donc – partout, recueillent des bribes de discussion comme on en tient sur un coin de bistrot, pendant que les interludes vélocipédiques apportent une tonalité presque kerouackienne au programme. Ils ne s’embarrassent pas de représenter « le point de vue des électeurs », ni d’apporter une dimension réflexive aux témoignages. Le format des vidéos rend la parole fragmentaire, et les deux auteurs ont compris qu’ils pouvaient en jouer pour proposer un réel point de vue, celui des minots à vélo qui débarquent en cherchant davantage à se faire inviter et suivre la campagne du coin de l’œil qu’à solliciter « l’avis des français ». Cette liberté de ton, toujours servie avec un sourire en coin, restera comme un bon exemple de proposition audacieuse sur la campagne présidentielle.

Deux autres propositions, plus classiques dans la forme, viennent grossir le rang des œuvres web qui ont trait à la campagne. Pourquoi t’y crois ? et 60 secondes pour un quinquennat sont deux webdocumentaires qui utilisent le principe de la timeline pour naviguer d’un point de départ jusqu’à l’issue inévitable du 6 mai 2012. Les deux propositions sont riches et plutôt bien réalisées, même s’il peut sembler dommage que  cette narration « ligne de temps » s’impose pour les deux programmes, au détriment d’autres narrations.

Les primaires du PS constituent le top départ de Pourquoi t’y crois ?, réalisé par Anaïs Dombret et Sylvain Pioutaz. Le projet est financé par le biais du crowdfunding : 2.000 euros glanés sur KissKissBankBank, 1.000 euros des fonds de poche. Une somme ridiculement basse, mais qui rend le projet d’autant plus attachant qu’il ne doit son existence qu’à l’opiniâtreté de ses deux jeunes réalisateurs. Anaïs à la photo (un 5D, qui s’impose comme le standard de tournage et de prise de vues), Sylvain au son et au montage : ils écument pendant plus de huit mois meetings, réunions politiques ou séances de tractage pour suivre 6 militants des principaux partis. En se plaçant résolument du point de vue de la jeunesse, ils évitent l’écueil d’une prétendue exhaustivité. L’interface en HTML 5, avec hébergements de vidéo sur Vimeo, a été confiée à une graphiste travaillant notamment pour OWNI.fr : bonne pioche car l’ergonomie du site est soignée et la navigation fluide. Pourquoi t’y crois ? montre en fait qu’il est possible aujourd’hui de réaliser un projet de qualité avec des moyens dérisoires. Certes, il n’y a pas d’innovation sur la création web, au sens où on l’entend dans les propositions narratives de l’ONF. Mais le travail, comme celui de Marianne Rigaux et Jean-Baptiste Renaud dans Stigmatisés, vaut largement celui de grandes rédactions dans les sujets « magazine » qu’ils proposent.

Dans 60 secondes pour un quinquennat, il y a d’abord cette constatation édifiante d’un sondage de l’IFOP : 22% des Français décident de leur vote une fois dans l’isoloir, dans lequel ils y passent une seule minute ! Cette porte d’entrée dans la campagne a servi de déclencheur à Wilfrid Estève pour raconter, avec ses 21 étudiants de l’EMI-CFD, une histoire à rebours du scrutin. Imaginée début avril, elle était en ligne 15 jours plus tard pour le premier tour, et au vu de la qualité du travail, on ne peut qu’applaudir. Les étudiants, considérés comme de véritables professionnels (un crédo de Wilfrid Estève qui porte ses fruits), ont remonté le fil de la campagne sur un an, de la chambre 2806 aux derniers remous précédant le vote. Dernière branche du projet 21 voix pour 2012, qui comporte un livre, des entretiens et des POM (kézako ? réponse ici), 60 secondes… mêle harmonieusement dessins et vidéos, archives trouvées sur le net des temps forts de la campagne (le halal, le SMIC à 1700 euros…), leur retentissement médiatique et l’impact sur les intentions de vote. Ces prévisions sondagières des principaux candidats montrent, au bas de la timeline, comment les événements ont pu influencer ou non les courbes. Le tout n’est certes pas révolutionnaire, mais la réalisation graphique est très soignée avec le logiciel de HTML5, Djehouti. Quant au budget, il n’est simplement constitué que des 5.000 euros d’une collecte, là encore sur KissKissBankBank. Les partenariats média ont été l’une des pierres angulaires du projet, avec une présence sur OWNI, Youphil et Silicon Maniacs et des étudiants de l’EMI-CFD mués en hommes-orchestre d’un projet peu onéreux et de qualité. A voir si cette dynamique perdurera dans l’école avec le départ annoncé de Wilfrid Estève, dont nous re-prendrons des nouvelles très vite…

Autre dimension, autre initiative enfin, où le mot « webdoc » n’est pas revendiqué : Clichés de campagne, produit par l’équipe de Joël Ronez (Radio France), avec l’équipe de France Inter, et réalisé par Upian, propose un suivi en photos du match présidentiel. Objet infiniment « web-tactile » comme l’équipe d’Alexandre Brachet sait les concevoir, le site se déploie en scrollant de haut en bas. Le procédé, baptisé « timeline », évite pourtant, ne serait-ce qu’en plaçant le site sous le signe de la verticalité, le carcan visuel de la timeline horizontale. Chaque photo, grand format, s’affiche dans la totalité de la page et se laisse découvrir comme si nous étions dans la salle d’une exposition photo. Un appel à contributions, via le hashtage #cdc2012 sur Twitter, a permis ensuite de recueillir d’autres photos ou éléments se rapportant à l’instant photographié. Sobriété et distance face à l’événement sont les deux maîtres-mot de l’exercice. Comme des grands reporters face à l’Histoire, les photographes Guillaume Binet, Lionel Charrier et Ulrich Lebeuf sélectionnent la photo qui se laisse regarder plusieurs fois, qui affiche plusieurs niveaux de lecture. Bien aidés en cela par le travail d’Upian (ne dit-on pas que le plus simple des dispositifs est parfois le plus beau ?), sans aucun son, les photos acquièrent une dimension de témoignage, du fait de leur nombre (restreint) et de l’écrin qui les met en valeur. On ne serait pas étonnés de les retrouver un jour sur un autre support que sur le web…

Nicolas Bole

Plus loin

INSITU : entretien multimedia avec Antoine Viviani

Webdocu Actu : Stigmatisés (M. Rigaux, J-B. Renaud)

Portrait : Wilfrid Estève/Virginie Terrasse

Webdocu : 4 questions à Alexandre Brachet (Upian)