Webdoc Focus #1: Regards croisés sur le 17 octobre 61

Posted on 1 décembre 2011 par

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Le Blog Documentaire propose son premier focus sur l’actualité du webdocumentaire; focus centré ce mois-ci sur l’analyse comparative de deux programmes web traitant d’un même sujet.

Le webdocumentaire va-t-il ressembler demain à la triste Guerre des Boutons, que nous imposent des producteurs de fiction en mal d’inspiration et qui trouvent le moyen de sortir deux films identiques à une semaine d’intervalle ? Soyons rassurés : le seul point commun entre cette bataille d’ego (Barratier/Langmann contre le duo Chabat/Elmosnino) et les deux œuvres réalisées sur le massacre des Algériens à Paris en 1961 réside bien dans cette concordance des dates de sorties. Pour le reste, ces programmes inventifs et passionnants font tous deux honneur à la recherche documentaire et à l’inventivité narrative propre aux webdocs.

A la question « est-il possible de proposer deux regards alternatifs sur un même sujet ? », le webdocumentaire apporte une réponse riche en promesses : malgré la gémellité des sources et la similitude des intentions (faire la lumière sur un événement historique longtemps passé sous silence), deux œuvres publiées au mois d’octobre enthousiasment par leur différence d’approche.

La nuit oubliée, réalisé par Olivier Lambert et Thomas Salva, co-produit par Hans Lucas et Dailymotion et diffusé par lemonde.fr est un pur produit du nouvel environnement de production qui entoure les projets web/audiovisuel : il a été lancé sous l’égide du crowdfunding, par l’intermédiaire de Kiss Kiss Bank Bank.

17.10.61 est une œuvre protéiforme, fiction et documentaire confondus (mais pas fondus, comme dans le mal né docu-fiction) réalisée par le collectif Raspouteam, produit par Agat Films, et coproduit par l’INA et MRM Paris.

Tous deux reviennent sur la manifestation d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961 où les forces de police françaises avaient réprimé dans le sang le mouvement, faisant plusieurs dizaines de victimes (le nombre exact est précisément sujet à débat parmi les historiens).

Malgré une richesse documentaire impressionnante, les deux programmes ne marchent pas sur les mêmes plates-bandes. Car là où deux documentaires audiovisuels classiques auraient pu induire des redondances dans leur propos, la forme même du média web permet à une même histoire de se laisser regarder par le bout de différentes lorgnettes. La comparaison des deux œuvres fait penser à la technique du jeu vidéo : un jeu ayant pour trait le même sujet peut être traité de manière totalement différente en termes de plaisir d’appropriation de l’interface. Ici, ça n’est pas parce qu’on traite le même sujet journalistique que le résultat est identique. Sur ce point, l’avance du média web sur le média télévisuel est évidente, foisonnante. La forme narrative influe directement sur le fond et sur la façon d’investir le champ documentaire.

La nuit oubliée choisit la bande-dessinée pour établir des passerelles entre quatre différentes rubriques : « au cœur de la manifestation », « dans ses coulisses », « un jour dans la Guerre d’Algérie » et « se souvenir de la Guerre ». Chacune des rubriques s’ouvre sur un dessin, d’une beauté patrimoniale, qui fait penser à ceux de Tardi sur la Grande Guerre. Le webdocumentaire est baigné par une esthétique presque « douce » (malgré la noirceur du propos) qui invite le webspectateur à une plongée intime dans les plaies de ce conflit larvé, nié pendant des décennies par le pouvoir. La part belle est faite aux témoignages, embeddés sur Dailymotion. Dommage d’ailleurs qu’il ait certainement, pour des raisons techniques, fallu choisir cette irruption de l’hébergeur de vidéos : le logo de Dailymotion et son mode de fonctionnement peut contribuer à faire sortir de la bulle dans laquelle la mise en espace web générale du programme a installé le webspectateur. Une foule de documents sont également consultables, rapports de police, lexiques, archives en tout genre, et même une chronologie de ce qu’on appelait les « événements » à l’époque, cette guerre de décolonisation vieille de 8 ans qui ne disait pas son nom.

L’équipe de Raspouteam propose quant à elle une carte interactive totalement immersive par sa beauté sombre : le magnétisme des visages des acteurs participant au projet (Simon Abkarian, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Sabrina Ouazani…) donne une preuve supplémentaire de la vertu de la sobriété. Pas de logos qui bougent dans tous les sens, ni de musique intrusive. La souris seule, voyageant sur ces huit visages, permet de mettre en exergue un lieu de Paris, une histoire, un fil à tirer. Cette force, à la fois visuellement proche d’une œuvre de fiction et d’une grande qualité technique, qui « habille » le programme, en fait sa singularité. La voix des acteurs, qui reprennent les histoires vraies des Algériens ou des Français de l’époque, emporte l’Histoire dans la chaleur d’un récit. Le choix, pas si anodin, de l’embeddage « type Viméo » plutôt que style Dailymotion ou Youtube s’en ressent : une fois entré dans l’histoire, le webspectateur a envie d’y rester, sa curiosité piquée par les myriades de modules proposés par différents médias (photos, scans de journaux de l’époque, vidéos, bibliographie…). Les huit histoires présentent huit facettes de ce pan de l’histoire de France, forcément revisitée de manière engagée : l’interface cependant, proposant un déroulant horizontal, comme le long d’une ligne de vie, donne moins l’aspect d’une démonstration que d’un portrait charnel d’une époque.

Si les deux projets procèdent donc d’une même intention, celle de réhabiliter une vérité longtemps cachée par les autorités, les moyens de parvenir à cette conclusion sont moins didactiques que sensoriels : les deux webdocumentaires coupent l’herbe sous le pied des documentaires télévisuels riches en informations mais pauvres du point de vue de leur réalisation.

Le mélange des médias, comme la façon dont la navigation est pensée, concourt à donner une « couleur » à l’événement relaté. Dans l’univers sensible du webspectateur, ces deux programmes laissent des traces : c’est non seulement réjouissant à l’échelle d’une œuvre que c’est remarquable lorsque deux œuvres réussissent un même pari avec des ingrédients différents. Il y a sûrement là un encouragement à imaginer, à l’avenir, une forme de culture audiovisuelle à la Raymond Queneau (dans Exercices de style, l’auteur proposait de raconter une même histoire selon plusieurs dizaines de points de vue différents) où le web permet aux regards singuliers de s’exprimer, à l’inverse de la télévision ou du cinéma.

N. B.

Raymond Queneau, dans un Photomaton

Les précisions du Blog documentaire

1. Deux documentaires sur le 17 octobre 1961 sont sortis en salles cette année, à l’occasion du 50e anniversaire de cette journée. Nous en avions rapidement parlé ici. Vous trouverez davantage d’informations sur les site Web de ces deux films : par ici pour Octobre à Paris (de Jacques Panijel) ; et par là pour Ici on noie les algériens (de Yasmina Adi).

2. D’autres œuvres sont récemment revenues sur le 17 octobre 1961 ; on citera par exemple Nuit noire (2005, une fiction d’Alain Tasma) et Dissimulation d’un massacre (2001, un documentaire de Daniel Kupferstein).