« Génération quoi ? », média éphémère (web)documentaire

Posted on 19 septembre 2013 par

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Après « Gare du Nord », Le Blog documentaire s’arrête ici sur un autre projet pharaonique et très attendu : « Génération quoi ? ». « Génération quoi ? », c’est : une enquête sociologique sous forme de sondage en temps réel, en préalable puis en simultané à un webdocumentaire ; trois films qui seront diffusés en octobre sur France 2 ; et un déploiement sous d’autres formes et dans d’autres médias (Europe 1Le Monde). Le tout pour interroger un sujet éminemment politique : la jeunesse d’aujourd’hui.

genQdefinition2Pourquoi « Génération QUOI » ? Parce que c’est à vous qu’il revient de définir cette tranche d’âge particulière (18-34 ans) au terme d’un questionnaire discrètement mis en ligne depuis le 11 juillet dernier par Yami 2, Upian et France Télévisions.

Quelques milliers de réponses dans les deux premiers mois… jusqu’à 33.000 à la veille du lancement officiel. 22 minutes de temps passé par chaque internaute sur le questionnaire en moyenne et un taux de rebond très faible (légèrement supérieur à 10%) : les statistiques sont encourageantes, et le défi technique conséquent.

Mais avant de rentrer dans le vif de cette enquête à grande échelle, précisons tout de suite avec Christophe Nick, le producteur de Yami 2, que tous les individus nés à une même période ne forment une génération qu’à la condition d’avoir été marqués par un fait qui « scarifie » toutes ces personnes. Il y a ainsi eu, notamment, la génération « poilus 14-18 », la génération des « soixante-huitards », la « génération Sida », la « génération stagiaire », la « génération X », etc. Il y a désormais cette génération qui pose question, et que d’aucuns qualifient (trop vite) de « Y » (parce qu’elle demanderait toujours « pourquoi ? » – « why ? » en anglais, l’homonyme de Y ; ou peut-être selon la forme des écouteurs vissés sur les oreilles des mélomanes de cette tranche d’âge). En somme : deux clichés.

2013-09-19_101301Christophe Nick précise : « Parler de « Génération Y », c’est nier la scarification fondamentale qui touche cette génération : la crise de 2007-2008 remet en question radicalement le modèle néo-libéral, dominant depuis le début des années 80. Cette génération est marquée au fer rouge par le 11 septembre 2001. Elle constate le délitement du projet européen. Elle a été gavée de débats sur les questions d’identité, de violence et du « vivre ensemble ». Au lycée, elle a fait grève, massivement, en 2006 contre le Contrat de première embauche (CPE). Elle va payer les dettes accumulées par les générations précédentes, et payer les retraites des baby-boomers, sans pour autant avoir d’emploi stable avant… longtemps ! ». Bref, une génération « née avec du numérique dans le biberon » pour qui « les remises en question sont copieuses »…

Un autre point de départ à cette vaste enquête, ce sont peut-être ces sondage alarmistes qui, les uns après les autres, décrivent de manière très négative la perception qu’on peut avoir de cette jeunesse. A l’inverse, les concepteurs de « Génération quoi ? » ont l’intuition que cette génération mal baptisée par des managers en mal de repères est plus diverse, et plus riche, que ce à quoi on veut bien la réduire – une lettre.

Ceci étant posé… Tout commence. Et pour cerner cette génération, il faut l’interroger, la sonder, la comprendre face à ses réalités propres. Lui donner la parole, pour l’écouter. La mettre en situation de se dire, de se penser. Bref, se mettre à sa hauteur.

C’est ce que viennent dire les séquences d’ouverture des trois documentaires télévisés. Des plans très larges surplombent une ville, des étudiants, filmés en noir et blanc. L’objectif redescend ensuite à hauteur d’homme (et de femme) ; les couleurs reviennent. Tout est dit : ce projet est collaboratif, il est web, et il est global.

C’est aussi la volonté exprimée dans la vidéo d’introduction du webdocumentaire. Un savoureux montage dans lequel des extraits de lancement de Laurence Ferrari, David Pujadas ou Jean-Pierre Pernault se télescopent avec des visages de cette génération en quête de sens.  Face aux adresses lointaines des présentateurs de JT, les mines sont tantôt circonspectes, tantôt amusées, tantôt désabusées. Dialogue visiblement impossible. L’image du présentateur du 20h de France 2 ensuite parasitée par un flux de pages web, et l’intention des concepteurs de « Génération quoi ? » perce : il s’agit de bannir les discours verticaux sur la jeunesse en allant à son devant, sans a prioris et définitions pré-établies.

Restait à trouver la manière de s’adresser aux 18-34 ans. Que leur dire ? Comment leur parler ? Et comment utiliser le web dans une telle démarche ?

« En se souvenant des fondements d’Internet », comme aime à le rappeler Alexandre Brachet (Upian), qui poursuit : « « Donne moi ton avis », c’est quand même l’une des grandes promesses du web ». Encore faut-il trouver une alternative numérique au traditionnel questionnaire papier… Ici, la proposition consiste à pouvoir se situer en direct par rapport à la foule des autres internautes qui auront répondu aux mêmes questions. Une icône « toi » permet alors de savoir si on a rejoint le groupe des personnes se disant capables de se battre pour leur pays, ou celui des pacifistes à toute épreuve.

Le procédé n’est pas qu’anecdotique : tout à coup et sans être prévenu, l’internaute se retrouve face à une machine qui lui répond, et qui s’adresse à lui. Le rapport qui se construit entre l’ordinateur et son utilisateur change de dimension. Il y a inter-action : l’un agit sur l’autre, et vice-versa. Un contrat tacite s’instaure, un jeu entre l’homme et la machine. C’est l’une des intuitions des designers d’Upian (citons ici Fred Bourgeais) : être attentif aux besoins de toucher et de manipuler des internautes, et en offrir une réponse ergonomique. « Quelque chose qui produise de l’intelligence dans l’expérience », selon les termes du même Alexandre Brachet.

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« Pourrais-tu être heureux sans Internet ? Sans voiture ? Sans alcool ? Sans croire en Dieu ? », « Fais-tu confiance en l’armée ? En la justice ? Aux médias ? », « Aujourd’hui, dans notre société, il y a trop de sexe ? D’impôts ? De violence ? ». Éducation, famille, sexualité, engagement politique… Le spectre est large mais Margaux Missika, productrice à Upian, explique que la manière de consommer des jeunes ou leurs préférences musicales ont par exemple été très rapidement évacuées : « Nous avons porté le questionnement sur leurs peurs, leurs ambitions, leurs espoirs, leurs valeurs, leur manière de se projeter dans l’avenir. Ce sont de vrais choix éditoriaux. Le ton du questionnement, aussi, a été très réfléchi ».

Force est de constater que, si le tutoiement généralisé a pu en heurter certains, la manière de s’adresser aux internautes est percutante, et stimulante. Mieux : les questions posent question. Elles nous interpellent au-delà de leurs simples énoncés. Elles nous placent face à nos propres réalités en même temps qu’elles interrogent notre honnêteté, ou notre capacité à nous mentir à nous-mêmes – et ce, sur des sujets sensibles. C’est l’image très intime que nous nous contruisons de nous-même qui est ici mise en jeu. Faire le test à plusieurs rend l’exercice encore plus troublant…

Précisons que l’élaboration de ces 143 questions s’est appuyée sur des travaux sociologiques de premier plan. Ceux de Cécile Van de Velde, sociologue et maître de conférence à l’EHESS, et de Camille Peugny, sociologue et maître de conférence à l’Université Paris-VIII. Elles ont accompagné ce projet de bout en bout, jusqu’à l’examen attentif des rushs des documentaires.

2013-09-19_102123Ces questions et les statistiques (évolutives) qui en découlent composent la partie droite du split-screen qui accueille et accompagne l’internaute dans le webdocumentaire. A gauche, des vidéos. Des jeunes femmes et des jeunes hommes, seuls ou en groupe, qui répondent eux aussi au questionnaire en développant leurs arguments et leurs sentiments. On ne sait pas qui ils sont précisément, aucune information sur leur âge, leur profession, etc… Micro-canapé plutôt que micro-trottoir, les personnages sont récurrents et rendent possible une éventuelle identification, tout en créant une sensation d’intimité sur la place publique du web.

La réussite de ces courtes vidéos réside aussi quelque part dans le dispositif imaginé par les réalisateurs : les personnages ne s’adressent pas à la caméra ; ils inter-agissent avec la tablette numérique qu’on a placé entre leurs mains.  La caméra ne fait plus écran, elle est là pour recueillir « l’image saisissante de personnes en train de réfléchir », pour reprendre les termes de Hervé Brusini, le patron de francetvinfo.fr cité par Christophe Nick. Des moments rares, en effet, à la télévision, où le moindre silence et la moindre hésitation sont souvent proscrites.

Au total, 3h30 de films qui correspondent assez bien à ce que pourrait être une « écriture web » ; non pas tant du fait de la durée des capsules vidéos (quelques minutes), mais grâce au ton de ces modules, notamment obtenu grâce à ce phénomène d' »adresse détournée » (les personnages se parlent d’abord à eux-mêmes en dialoguant avec la tablette numérique puis, indirectement, se livrent sans fard à l’internaute). 

Ce webdocumentaire en forme d’auto-portrait d’une génération accompagne donc les portraits que dessinent les trois documentaires réalisés par Laetitia Moreau pour France 2. Quels rapports à la la famille ? A quel étage s’est arrêté l’ascenseur social ? Quid du déclassement ? Autant de questions abordées par petites touches dans ces trois films à la facture très classique.

L’originalité tient d’abord du processus de production, confortable et peu commun à la télévision : « Une unité de lieu, un tournage sans limite de temps, un an de montage… Il s’agissait de mettre en place un dispositif, et la narration s’est ensuite construite en avançant, petit à petit ». Christophe Nick précise : « C’est la base de mon métier de producteur : donner aux auteurs les moyens d’aller au bout d’un projet, tant sur le plan artistique que sur le plan scientifique. Le défi est tout autant éthique qu’esthétique ».

genqdefinitionNUAGE

10 ans après les Chroniques de la violence ordinaire et dans le sillage de Manipulations l’expérience web, le producteur de Yami 2 cherche ici à « créer un temps fort de débat national autour de la jeunesse ». Le propre du documentaire, selon lui. Et c’est pour faire bouger les lignes que les concepteurs de « Génération quoi ? » ont imaginé un « média éphémère ». C’est-à-dire que le projet est désormais censé se développer sur les antennes de France Télévisions, sur le papier du Mondet sur les ondes d’Europe 1, en fonction des efforts que ces deux derniers partenaires voudront bien consentir. Les internautes peuvent tout aussi bien embarquer l’astronomique quantité de statistiques générées par le programme web pour créer un espace de débat où bon leur semblera. A chacun, finalement, de s’emparer des clés de la discussion.

L’ensemble va donc au-delà la pure création artistique documentaire sur le web, et s’inscrit dans une large et ambitieuse perspective sociétaleDifficile à ce stade de préjuger du succès de l’expérience, mais son développement tel qu’il est imaginé permettra à n’en point douter une ébauche de dialogue entre jeunes et moins jeunes – ce qui aurait été sans doute plus difficile en se cantonnant au seul web. Preuve s’il en est que tout peut aussi commencer sur Internet…

Cédric Mal

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