Appel à France 3 région : Les raisons de la colère

Posted on 22 février 2012 par

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Également lieu de débats, Le Blog documentaire revient ici sur l’appel lancé par le groupe « Auteurs en régions » de la commission audiovisuelle de la SCAM, formulé en réaction au manifeste publié par France Télévisions que nous avions reproduit à l’occasion du FIPA 2012 de Biarritz.

Les auteurs de cette « réponse » regrettent le changement de « case » du documentaire sur France 3 en région ; lequel repousse encore les heures de diffusion des films sur ces chaînes. Ils réclament davantage de visibilité pour des œuvres fragiles mais nécessaires. Entretien avec Brigitte Chevet, l’une des réalisatrice à l’origine de cet appel…

Les différentes stations de France 3 en région.

1 – L’entretien

Le Blog documentaire :  Pourquoi avoir lancé cet appel ? Y a t-il un événement déclencheur précis ou est-ce le fruit d’un ras le bol général ?

Brigitte Chevet : Depuis le changement de la case documentaire en région sur France 3, en septembre dernier, du samedi après-midi en troisième partie de soirée du mercredi, nous nous doutions que cela n’allait pas vers une explosion de l’audimat pour la création régionale. D’autant que les horaires de diffusion sont annoncés à 23h50 par la chaîne… et en réalité interviennent entre 20 et 40 minutes plus tard. A cette heure, c’est quand un même un excellent moyen de perdre ses téléspectateurs en route ! Les premiers résultats nous ont donné raison, avec entre la moitié et deux tiers de spectateurs en moins.

Mais ce qui nous a décidé à réagir publiquement, c’est le manifeste du documentaire publié par France Télévisions lors du Fipa. Il annonce des documentaires primo-diffusés avant 23h30 sur le service public, déclaration plus que louable ! Mais qui oubliait carrément la mauvaise place donnée par les programmateurs de France 3 au documentaire en région. Incroyable de voir à quel point, en lisant ce document, cette production régionale est sous la zone de radar des décideurs parisiens ! Elle n’existe pas à leurs yeux. Il s’agit tout de même de 300 films par an, une broutille, quoi… Cette pétition, et son succès, qui nous a vraiment surpris, avec plus de 500 auteurs et techniciens, une centaine de boîtes de production, et pas mal de spectateurs, prouve qu’au contraire le documentaire est bien vivant, partout sur le territoire français.

Mais ne pensez-vous pas finalement que l’heure de diffusion importe moins qu’avant ? Les canaux de diffusion se sont en effet multipliés ces derniers temps, et une diffusion télé, même tardive, permet de voir ou revoir le film en VOD ou sur des sites dediés à la télévision de rattrapage…

Oui c’est vrai, mais pas pour tous les spectateurs, loin de là ! Du fait que les films passent avec du retard sur l’horaire fixé, la télévision de rattrapage [ou « catch up TV« ] les copie à partir de l’antenne, et les diffuse de manière tronquée, avec un début qui n’a rien à voir avec le film et la fin qui est coupée d’autant… Nous avons des témoignages de réalisateurs en ce sens. Il ne faut pas non plus enterrer la télé trop vite. Elle est toujours très regardée, beaucoup de spectateurs ne sont pas des fans de documentaires, à la base, et découvrent notre travail par hasard, en zappant. Et ça c’est chouette ! C’est important de garder une heure de diffusion décente. Et si le service public laissait un peu de côté l’argument de l’audimat, et envisageait un argument du qualimat ? Surtout qu’il n’y a plus de publicité le soir. C’est toujours subjectif la qualité, mais nous pensons que le documentaire mérite mieux que cela, être caché au fin fond de la nuit. Nous ne demandons pas du prime time non plus, il faut sûrement trouver un équilibre, entre une exposition qui trouve son public, et un lieu qui permette une liberté de ton.

Nuit Blanche 2010/Paris - © vincent ☆/Flickr

Finalement, ce n’est peut-être pas tant la question de la visibilité qui se pose, mais celle de la rémunération (moindre avec des diffusions tardives), et du financement des œuvres ?

Si, la question de la visibilité est bien au cœur de cet appel. Aucun réalisateur ou producteur qui a signé ne nous a parlé d’argent, même si en gagner n’a rien d’illégitime. On ne fait pas ce métier pour faire fortune, c’est évident ! Tout cela est aussi symbolique, il s’agit aussi de reconnaître un travail, le mettre en valeur, le faire circuler. C’est déprimant de travailler pour 5.000 spectateurs, quand vous savez que vous pouvez faire 100.000 avec une meilleure exposition !

Autre chose nous choque : les régions sont de plus en plus sollicitées comme co-financeurs de ces films, à tel point qu’aujourd’hui un documentaire produit en région n’est pas viable sans une aide régionale. Peu de gens le savent, mais France Télévisions sous-finance les films dits « régionaux » par rapport aux films « nationaux ». L’apport est deux à trois fois moins important. C’est fou mais c’est comme ça, pourtant, c’est toujours le même travail, que l’on soit à Paris, à Marseille ou Lille ! J’ai vécu les deux cas de figure, et j’ai vu la différence. Quel jacobinisme ! Donc, on demande aux régions de cofinancer des programmes, qui sont de moins en moins vus par vus par les contribuables du territoire. Ce n’est pas logique !

Le site sur lequel la pétition a été publiée s’appelle « Sauvons le documentaire ». Est-ce à dire que vous pensez que France 3 menace la pérennité du genre ?

Sur France 3 national sans doute pas, si l’on en croit le beau manifeste publié en janvier ! Mais en régions on peut légitimement s’inquiéter. Beaucoup de mes collègues pensent que ce combat est perdu d’avance, et qu’il vaut mieux travailler pour le cinéma. Ou aller sur de petites chaînes locales, qui formatent moins, diffusent mieux. C’est vrai qu’elles offrent plus de liberté, et elles ont leur rôle à jouer. Mais ces chaînes sont fragiles, sans grand moyens, et ne rémunèrent pas du tout en droits d’auteur. Comme diffuseur unique, ça marche pour certains films « faits à la maison », peu coûteux, mais pas pour tous les films.

Si l’on prend l’exemple breton, que je connais bien, les coproductions avec France 3 Rennes ont été un vrai moteur depuis 15 ans, et ont indéniablement créé un tissu régional vivant, compétent, avec des auteurs très différents les uns des autres. La station régionale a initié jusqu’à 40 films par an. Et le public a été éveillé à ce genre, il est exigeant, fidèle. Le grand succès du Mois du doc dans cette région le prouve. Il est arrivé que certains documentaires fassent 30% de parts de marché, avant la TNT. Depuis que la Scam décerne des Étoiles, sur les trente films récompensés par an au niveau national, il y a en moyenne un documentaire produit ou réalisé en Bretagne. C’est considérable ! Et un Rennais vient d’être élu producteur de l’année à la Procirep.

Cette production régionale, invisible aux yeux de la plupart des décideurs, n’a pas à rougir par rapport à ce qui se fait ailleurs. Pourtant, elle reste une « éternelle mineure » aux yeux des Parisiens, qui ne la regardent pas, ne la connaissent pas ! Et comme la presse nationale n’en parle pas non plus… Nous sommes convaincus que le service public décentralisé ne doit pas abandonner ce rôle d’ossature de la décentralisation audiovisuelle. Et que France 3 soit réellement une chaîne des régions, comme Rémy Pflimlin l’a annoncé. La décentralisation devrait faire partie de son cahier des charges, et non pas être vécu comme une contrainte, mais l’occasion de faire des films autrement, différemment. Expérimenter, innover. Comparativement aux pays proches, nous avons sans doute une des meilleures télévisions de service public d’Europe au niveau national, et une des plus pauvres au niveau régional. Non pas parce que ceux qui y travaillent sont incompétents, mais parce qu’ils n’ont aucune marge de manoeuvre, et très peu de temps d’antenne, tout se décide à Paris. Tous nos voisins ont des chaînes régionales de plein exercice, les Allemands, les Espagnols, les Anglais… Mais nous, nous restons enfermés dans notre jacobinisme rétrograde. Il est important que ces chaînes retrouvent de l’espace. Et dans leurs programmes, qu’il y ait du documentaire, qui est un regard par essence plus fouillé, plus libre, moins formaté… Les documentaristes sont des vigies, des observateurs. Il est important que ces guetteurs de Réel n’habitent pas tous dans le même arrondissement de Paris !

Vous réclamez finalement « davantage de cohérence entre les discours et les actes » de France Télévisions, et des heures de diffusion décentes. Avez-vous d’autres demandes concrètes ?

Nous n’ignorons pas que bien d’autres combats sont à mener en tant que réalisateurs, la diffusion est un tout petit aspect des choses. On doit se battre pour être correctement rémunérés, ne pas avoir à re-sizer dans les images d’archives, avoir plus de temps de montage, ne pas flouter les marques ou les visages des détenus quand cela ne se justifie pas, pouvoir se passer de commentaire quand il est redondant, etc…. C’est vrai que, avec cette pétition, nous avons poussé un coup de gueule sur cet aspect diffusion uniquement, car l’injustice faite aux œuvres en région est bien trop flagrante pour ne pas réagir. Ceux qui sont intéressés par d’autres questions peuvent se renseigner sur les travaux menés par la Commission de la Scam en général, et nos collègues des autres groupes de travail, ou auprès de leurs associations ou syndicats d’auteurs-réalisateurs.

Mais le fait que nous ayons eu énormément de signatures en si peu de temps montre que cela a fédéré un ras-le-bol, lié à la précarisation de nos métiers, une envie de dire à la télévision: « traitez-nous décemment, s’il vous plaît ! ». Et c’est aussi une sorte de « coming out » de la production en région. Un moyen de dire qu’elle existe. Même si aucun d’entre nous se définit comme auteur uniquement breton ou alsacien ou toulousain… Nous sommes des auteurs, et il se trouve que nous habitons ailleurs qu’à Paris. Et nous faisons des films, le travail est le même quelque soit l’endroit où on l’exerce. Nous avons plusieurs cercles professionnels, à Paris et en région, et cela enrichit notre regard. C’est très symptomatique aussi de voir que beaucoup de Parisiens, producteurs ou documentaristes, ont signé notre appel. Cela veut dire qu’il n’y a plus vraiment de cloisonnement qui tienne. Des boîtes parisiennes produisent en région, des auteurs parisiens aussi, des auteurs en région bossent pour du national, ou avec des producteurs d’autres régions, les passerelles se multiplient. C’est bien, il faut que l’énergie circule !

Propos recueillis par Cédric Mal

2 – L’appel

« Plus de région » dans les programmes de France 3, avait annoncé Rémy Pflimlin en arrivant à la tête de France Télévisions. Mais la grille de rentrée, en septembre dernier, en a fait la démonstration contraire !

Pour rendre invisibles les quelques 300 documentaires produits chaque année par les pôles régionaux, il aura suffi de les programmer, non plus le samedi après-midi comme précédemment, mais le mercredi en milieu de nuit. Ils y ont perdu la moitié de leur public. L’horaire annoncé, 23H50, n’est même pas respecté, la diffusion intervenant en réalité en moyenne 30 minutes plus tard. Quant à « La Case de l’Oncle Doc », émission nationale qui diffuse une cinquantaine de ces documentaires régionaux au national, elle n’est pas mieux lotie, le lundi vers minuit et demie.

Depuis le milieu des années 90, les stations régionales de service public, en coproduisant des documentaires en dehors de Paris, se sont honorées en jouant un rôle moteur dans la décentralisation de la production audiovisuelle en France. Avec leur dimension patrimoniale, mémorielle, citoyenne, des regards plus ancrés dans des territoires, ces films ont offert une diversité de tons, de sujets, de points de vue. Leur escamotage silencieux intervient alors que les conseils régionaux, à travers leur fonds d’aide à l’audiovisuel, subventionnent de plus en plus ces œuvres, grâce aux impôts des spectateurs en région, qui en profitent eux de moins en moins. France Télévisions, lors du Fipa de janvier 2012, a publié un beau manifeste pour la défense du documentaire. Il y est annoncé qu’aucun des films de ce genre ne sera primo-diffusé après 23h30 sur toutes les chaînes du groupe. Visiblement, le cas de ceux produits en région a été occulté. Et dans la liste des auteurs qui suit cette déclaration, une grande partie des auteurs des cases régionales a été oublié ! La création, la vraie, la seule digne d’être montrée serait-elle réservée à Paris ? Est-ce le message que le service public entend faire passer ?

Nous demandons en conséquence à la direction de France Télévisions :

  • de la cohérence entre les discours et les actes
  • une visibilité décente à ces films, au minimum en deuxième partie de soirée.

Le Groupe « auteurs en région » de la commission audiovisuelle la SCAM
(Nina Barbier, Patrick Cazals, Brigitte Chevet, Robin Hunzinger, Jenny Keguiner, Geneviève Wiels)