Webdoc : Du potentiel cinématographique d’« Alma »

Posted on 3 avril 2013 par

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Le Blog documentaire revient ici sur « Alma », le webdocumentaire réalisé par Isabelle Fougère et Miquel Dewever-Plana (produit par Upian), qui est aujourd’hui l’une des œuvres interactives les plus vues et les plus primées au monde.

Ce retour sur ce « parangon de webdoc » s’accompagne d’une projection exceptionnelle ce jeudi 4 avril 2013 à la SCAM. Les auteurs et le producteur Alexandre Brachet seront présents pour discuter de cet objet avec nous. Mais avant, cette tentative d’analyse (qui, dévoilant quelques secrets de l’œuvre, s’adresse à ceux qui ont déjà vu « Alma, une enfant de la violence »)…

Alma-Une

Alma, c’est donc un webdocumentaire.

Un webdoc construit à partir du travail au (très) long cours mené par le photographe Miquel Dewever-Plana au Guatémala, notamment auprès des gangs rivaux qui ensanglantent le pays, entre trafic de drogue et règlements de compte.

Alma, ce sont donc des rencontres, des témoignages, des photographies, puis un livre, un webdoc et un film diffusé sur ARTE. Ces deux dernières œuvres audiovisuelles sont sans doute la quintessence du travail effectué en amont. Non pas sa part la plus spectaculaire, ni même la plus « encyclopédique » : un simple témoignage recueilli sans fioritures (mais avec énormément de soin), la parole très évocatrice d’une repentie des gangs qui « dit tout » de la situation d’une jeunesse, et d’une nation.

Mais Alma, c’est surtout et avant tout un webdocumentaire. C’est une œuvre résolument pensée et construite pour les nouveaux médias (et leurs prolongements tactiles, ici sous forme de tablettes numériques). En somme, Alma est une sorte de parangon de webdoc.

Pourquoi ?

Parce que cette histoire se raconte finalement mieux avec Internet, où elle acquiert une puissance d’évocation incomparable. Parce que les auteurs et les producteurs ont su trouver des solutions spécifiques et nouvelles pour transcrire sur le web un récit avec la plénitude que le cinéma ne pouvait sans doute pas lui permettre. Parce que, finalement, ce modèle webdocumentaire est autrement plus cinématographique que la version linéaire diffusée à la télévision. Si une telle confession au long cours n’est évidemment pas une forme de représentation documentaire nouvelle, elle acquiert dans ce webdoc une force inédite.

Alors, qu’est-ce que le web apporte que le film ne permet pas ? Comment la simplicité technologique de l’objet numérique est-elle parvenue à supplanter la grammaire séculaire du cinéma ? Comment, aussi, la collusion fond-forme-usage s’opère t-elle ici ? Tentative de décryptage…

Alma, Isabelle Faugère et Miquel Dewever-Plana.

Alma, Isabelle Fougère et Miquel Dewever-Plana.

Entrée en matières

Le film documentaire linéaire commandé par ARTE débute par le plan d’une femme qui ouvre une porte sur son handicap. Elle vient à nous. Sitôt entrée, elle referme le sas par lequel elle est venue, et nous installe dans un huis clos. Elle s’installe sur un autre fauteuil, on réajuste les projecteurs de cinéma autour d’elle. Elle se recoiffe et attend, puis commence : « Me llamo Alma. Tengo 26 años y durante 5 años, pertenecia a una de las bandillas mas violentas de Guatelama » [« Je m’appelle Alma, j’ai 26 ans, et pendant 5 ans, j’ai fait partie de l’un des gangs les plus violents du Guatémala »].

Viendra ensuite « l’exposé des motifs » de cette confession, les raisons pour lesquelles Alma a décidé de se livrer à nous (se repentir pour essayer de sauver au moins un « chico » de cette spirale meurtrière). Cette justification du récit sème le trouble, voire le malaise. Sensation d’être confronté à un prévenu face à un tribunal…

L’amorce du webdocumentaire est plus frontale : Alma, d’abord de dos puis de profil, commence par dire : « Tenia 15 años cuando queria integrarme a una pandilla. Yo lo sabia desde el principio que las reglas eran matar, robar, extortionar y otras cosas que se hacen dentro de la pendilla »  [« J’avais 15 ans quand j’ai voulu entrer dans un gang. Dès le début, je savais que les règles étaient de tuer, de voler, extorquer, etc… »]. Aucune installation, aucune précaution : tout est dit, mais rien n’est (encore) dit. Et surtout pas la fin de l’histoire – ici, le fauteuil roulant.

Viendra ensuite, et sans transition, la première histoire d’Alma, le récit détaillé de son premier meurtre qui a précédé son intégration dans sa « clique ». Viol ou tabassage collectif en règle, elle choisira le « baptême » le moins douloureux. Sensation d’être confronté à un être humain face à son destin…

A l’image de cette entrée en matières, le webdoc est plus ramassé, plus compact, à la fois plus brut et plus léger que le film. Mais ce n’est pas une histoire de durée qui est en jeu ici (40 minutes contre 54), c’est une question de rythme et d’économie narrative – remarquable de simplicité et d’efficacité sur le web.

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Quand le film de télévision veut tout donner avant tout, le webdoc cultive la réserve, la délicatesse, la discrétion. Il ménage la rétention d’information pour construire un récit plus fort, et bienveillant.

Ainsi le film fourmille de détails que le webdoc tait, et qui ne sont donc pas (de ce fait) indispensables. Bien sûr il est intéressant de connaître certains éléments de l’histoire familiale d’Alma, que nous livre le film et dont nous prive le webdoc. Instructif aussi de découvrir la signification des trois points que les membres des gangs se tatouent sur la peau (« La Vida Loca » : hôpital, prison, cimetière). Edifiant également de connaître les circonstances du meurtre d’un chauffeur de bus – et on notera au passage que la version linéaire est bien plus riche en coupures de presse que le webdoc. Tous ces éléments participent à la construction d’une progression dramatique très classique, plus claire peut-être, plus conforme aux canons de la télévision en tout cas, mais ils nous éloignent sensiblement de l’âme d’Alma. Dans le film, le récit de sa vie est plus aplati, dans tous les sens du terme.

Ce récit est également découpé par les cartons qui émaillent la représentation télévisuelle. On peut y lire que la capitale du Guatémala compte 3,2 millions d’habitants, pour moitié vivant dans des bidonvilles, ou y apprendre le contexte de naissance des Maras. Louables éléments de contextualisation qui embarrassent le film et que le webdoc rejette dans des capsules placées à la marge de l’interface. Manière de ne pas écraser la parole d’Alma sous des données « techniques » qui nous coupent du cœur de l’histoire. Ces détails, parasites, ne nous permettent pas de mieux sentir le singulier destin d’Alma. Qui plus est, les modules explicatifs du webdocumentaire sont autrement plus travaillés que les cartons du films. Les informations y sont plus détaillées, plus fouillées, et plus graphiques que dans les inserts du film. Et on y perçoit clairement la maestria du photographe Miquel Dewever-Plana.

Ces petites différences de construction entre le film et le webdoc ne sont pas anodines puisqu’elles ont un clair impact sur les deux formes de récit qui nous sont proposées. Au remplissage informatif qui nous coupe du personnage principal dans le film correspond une épure documentaire sur le web – un hiatus fondamental entre la construction de l’interface web et la composition du film TV.arton15414-9662fCelui-ci progresse en alternant les confessions d’Alma et les plans de coupe composés de photographies, de cartons et de dessins. Comme dans El Sicario chambre 164 (édifiantes confessions d’un tueur lié aux narco-trafiquants mexicains), l’art pictural est convoqué pour représenter l’irreprésentable : ce qui a disparu et qu’il n’est plus possible de reproduire bien sûr, mais surtout ce qu’il est douloureux de dire, pénible de penser, difficile de (re)voir. Viols, meurtres… L’abstraction du dessin (animé) met à distance les souvenirs insoutenables d’Alma en même temps qu’elle les renvoie définitivement dans le passé. Les (remarquables) peintures d’Hugues Micol saisissent et fixent ces scènes dans l’imaginaire du film (et on notera qu’elles sont situées au-dessus d’Alma dans le webdoc…). Il y a presque quelque chose de spectral dans ces représentations : manière peut-être d’exorciser les fantômes qui hantent encore le présent.

Et ce que le webdoc fait que le film réalise moins, c’est de mêler ces dessins avec les clichés de Miquel Dewever-Plana. Sur le web, le dessin se dissémine dans l’œuvre, il la contamine de ses puissances narratives et figuratives pour dire autre chose que la somme des éléments particuliers. Dans le film, le dessin – comme les autres plans de coupe – contrarie l’image, et la complète, mais chaque plan joue tour à tour, de manière alternative. Il y a moins d’effets de fondus qui permettent de désintégrer les dessins sur les photos, et de faire ainsi communiquer ces différents régimes figuratifs entre eux.

Bloc de parole

Ajoutons que les inserts dans le film linéaire viennent formellement briser le bloc de parole que constitue le récit d’Alma. Ils rompent le plan-séquence de l’entretien, et en minore la portée et la force. Ils installent des silences qui permettent au monteur Ruben Korenfeld de « couper la parole » d’Alma, et de fissurer la proposition monolithique du webdoc. Dans le film, Alma est moins disponible pour le spectateur. Ce bloc de parole, pourtant, c’est une promesse d’empathie et de récit qui oblige quasiment l’identification au personnage.

Le bloc de parole d’Alma est toutefois un roc très friable. Il y a des failles dans le discours, des brèches, des points d’achoppements dans lesquels notre esprit se faufile dès qu’il en a la possibilité. Dans le film, c’est le monteur qui décide, ou pas, de remplir ces failles avec d’autres images. Ce que le webdoc ajoute, c’est la possibilité de faire apparaître, nous mêmes et quand nous le souhaitons, ces représentations poétiques ou contemplatives. Soumis à la succession linéaire des plans dans le film TV, le webspectateur peut ici choisir ce qu’il regarde d’un simple mouvement de doigt… Et ça change tout !

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A la succession très classique des plans dans le film, le webdoc répond par un dispositif bien plus audacieux, et convainquant. Les possibilités narratives du web, ouvertes et offertes ici par la possibilité de passer d’un écran à l’autre, apportent une solution très avantageuse aux plans de coupe. Avantageuse car dans « plans de coupe », il y a « coupe », interruption visuelle de la représentation (qui se poursuit, certes, par d’autres moyens) et frustration du spectateur. Le dispositif peut être très efficace, mais là il ne fonctionne pas. Le « hors cadre » du web est dans le film un champ qu’on ne maîtrise plus. Avec l’impression de deux univers distincts, opposés et irréconciliables.

Alors que c’est tout le contraire. Ce que le webdoc nous signifie clairement, c’est qu’il existe une circulation entre l’entretien d’Alma et les « évocations poétiques » que nous pouvons déclencher, ou pas, juste au dessus d’elle. Quand le film impose des collusions entre les plans, le webdoc propose des connexions et des pénétrations possibles – et c’est alors deux régimes de montage et de perception très différents qui sont ainsi installés (et qu’il faudrait analyser au prix d’une plus longue étude). C’est l’une des grandes inventions de ce webdocumentaire : jouer avec le web pour proposer une extension du domaine du cadre proposé par le cinéma.

Alma nous propose ainsi un monde en bascule permanente. Le webspectateur (mais peut-être devrions-nous l’appeler ici « tablonaute ») peut passer d’un univers à l’autre, du présent de la confession d’Alma à des évocations passées, presque aussi vite sans doute qu’un jeune Guatémaltèque peut tomber dans l’engrenage des gangs.

La représentation web allie plusieurs couches irrémédiablement liées entre elle, et qui progressent en même temps. Le récit court, et ne s’arrêtera qu’au prix d’une pause, et d’un arrêt sur image. On a l’impression d’être placés sur des rails narratifs et plastiques qui avancent inexorablement, mais nous verrons que cette logique horizontale est complètement dynamitée par la construction verticale de l’objet… Le rythme et la temporalité du webdoc nous sont en tout cas imposés, et c’est une réussite. Point de digression possible. Confort du non-cliquable.

2-600_frVoix web

Que se passe t-il, maintenant, d’un point de vue sonore ? Et notamment : comment le dispositif web agit sur la voix d’Alma ? Quand nous passons d’un univers à l’autre, du studio d’enregistrement à l’espace des évocations poétiques, la voix d’Alma ne change pas. Pas la moindre ondulation dans son ton, son intensité ou sa « présence ». Quitter l’image d’Alma ne revient pas à s’éloigner de sa voix. Nous changeons d’espace, l’univers sonore s’enrichit d’autres sons, mais nous entendons toujours le personnage principal de la même manière. Alma est là, toute proche. Une simple pression de l’écran peut la faire revenir. Comment, dès lors, qualifier cette voix ? Ni complètement off, ni vraiment in et encore moins over, ce serait peut-être une voix web. Le lieu de l’énonciation a disparu sous la pression du doigt du tablonaute, mais la voix est toujours présente, indépendante, souveraine. Elle préside à toute autre considération formelle. Les musiques et les sons d’ambiance sont cantonnés à la partie supérieure du webdoc, non autorisés à franchir la frontière entre les deux couches narratives. Seule la voix d’Alma peut circuler, imperméable aux différents régimes d’image. Sacralisée, à la différence des aspects visuels du webdoc…

Tactilité

Ce webdocumentaire convoque un sens jamais encore directement travaillé par le cinéma : le toucher. On peut toucher l’image, et donc l’affecter – dans tous les sens du terme. On peut toucher l’image jusqu’à faire disparaître le visage de Joconde d’Alma. Ce n’est pas rien ! L’image tombe de sa cimaise, la salle de cinéma n’est plus une chapelle sacrée, la Toile numérique est à la portée de tous. La projection « dans les mains » change tout : l’écran devient déplaçable, et jouable.

Avec la tablette numérique, tout bouge en même temps que la vision de l’objet documentaire. Le spectateur n’est plus immobile, ou en tout cas il a la possibilité de se déplacer avec Alma, de varier la distance physique entre ses mains, ses yeux et la tablette (et d’agir en conséquence sur la distance intellectuelle qu’il entretient avec le documentaire).

Alma travaille enfin ce paradoxe : d’apparence très directif, ce webdocumentaire est au final follement interactif.

Le choix de l’image est un dilemme, et la responsabilité du spectateur est immense. Que choisir ? Alma, captivante dans sa dureté fragile et fascinante dans sa vérité, ou le dehors, le hors champ artificiellement articulé à son image ? Le tablonaute décide en direct de ce qu’il va voir et de ce qui sera montré, en doutant à chaque fois de son choix. La proposition est vertigineuse, pour le spectateur comme pour les auteurs. Comment, dès lors, penser cette appropriation nouvelle ? Vaste question…

© Hugues Micol

© Hugues Micol

Dans le film comme le webdocumentaire, Alma existe en tant que personnage de cinéma, et non comme témoin de reportage – ce qui est encore assez rare dans les documentaires interactifs (voir tout de même le maire de La Duce Vita par exemple). Encore plus rare d’ailleurs qu’un programme interactif fasse ce pari de reposer uniquement sur la « foi » d’un seul personnage (quand tant d’autres préfèrent les dispositifs à multiples vignettes pour singulariser plusieurs personnages, sans choisir).

Les deux œuvres témoignent d’un point de vue d’auteurs très fort sur la réalité des gangs au Guatemala. En choisissant de se concentrer exclusivement sur le témoignage d’Alma, Isabelle Fougère et Miquel Dewever Plana se sont engagés dans une démarche périlleuse où ils ont dû s’abandonner à Alma. Ils ont dû lui faire une confiance absolue pour bâtir leur œuvre sur son simple témoignage. Joli renversement des rôles…

Et si le film et le webdocumentaire sont ici constitués par les mêmes ressources, ils ont des effets très différents. Dans le documentaire linéaire, on ne manque rien, et on ne manque de rien. Point d’échappatoire possible : on voit tout, et on n’a pas le choix.

Le webdoc au contraire propose d’accepter de ne pas TOUT (SA)VOIR pour justement MIEUX VOIR. Il n’est pas, contrairement aux apparences, plein et entier. Loin des canons télévisuels, il se positionne très clairement du côté du documentaire de création.

Cette tentative d’analyse ne saurait bien sûr épuiser son objet… Ce webdoc pose de nombreuses questions en même temps qu’il ouvre de nouvelles respectives, en engageant notamment le documentaire dans l’univers des tablettes tactiles. Et la prochaine fois que vous croiserez Alma, faites bien attention à ses silences… et à ses mains.

Cédric Mal

Plus loin

« Alma », le premier webdoc pensé « tactile »

- La Vida Loca (Christian Poveda) – HOMMAGE

- « Last Room + Dépli » : un film + une oeuvre interactive

 

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