Questions de montage #4 : Quid de « Final Cut Pro X » ?

Posted on 29 mars 2013 par

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Quatrième entretien pour ces « questions de montage » sur Le Blog documentaire avec un zoom sur Final Cut Pro X.

Récemment arrivé sur le marché, le logiciel remplace désormais son prédécesseur Final Cut Pro 7. Loin d’avoir fait l’unanimité à sa sortie, le vent semble tourner. De en plus en plus de monteurs pionniers l’utilisent et l’apprécient.

Avec quels avantages ? Quelles nouvelles fonctionnalités ? Emmanuelle Jay a posé toutes ces questions à Mathias Maffre, monteur notamment du documentaire “Ma vie sans soutif”, réalisé par Virginie Oks et diffusé le 8 mars 2013 sur Chérie 25.

FCPX - interface

D’abord sceptique devant le nouveau logiciel, Emmanuelle Jay (dont nous vous conseillons vivement son Journal d’une monteuse) explique après une première prise en mains: « Quelques jours après cet entretien, je démarre un projet perso sur FCPX et je dois avouer que j’accroche aussi beaucoup avec l’interface. Il faut surmonter une petite perte de repère, mais beaucoup de mes attentes sont comblées. Des manipulations que je bidouillais dans FCP7 ou des outils qui me manquaient sont là. Il y a quelque chose de très fluide et très agréable. Je pense comme Mathias que c’est prometteur. »

FinalCutProXLe Blog documentaire : Quand as-tu commencé à travailler sur Final Cut Pro X (FCPX) et comment as-tu perçu le logiciel lors des premières utilisations ?

Mathias Maffre : J’ai vu la première présentation de FCPX dans la keynote d’Apple. Je me suis tout de suite dit que ça allait être un logiciel intéressant. Je l’ai acheté dès sa sortie, et je l’ai immédiatement étudié pendant une longue semaine.

Ce premier contact a été très angoissant pour plusieurs raisons. D’abord, je ne retrouvais pas mes repères. Il y avait des manques énormes par rapport aux fonctionnalités que l’on attend d’un soft pro, et rien à l’époque ne prouvait avec certitude qu’Apple avait décidé de les ajouter.

Ensuite, la haine incroyable qui s’est développée contre FCPX sur Internet était assez perturbante. Mais la seule critique sensée que j’ai entendue à cette époque était celle de Walter Murch. Il expliquait que l’attitude d’Apple, qui abandonnait d’un coup FCP7 au profit de FCPX à qui il manquait encore de nombreuses fonctionnalités essentielles, démontrait à quel point nous les monteurs étions devenus dépendants des grandes corporations — Apple, Avid, Adobe — pour notre travail. Il faisait une comparaison avec l’autonomie du monteur sur pellicule qui, à la rigueur, aurait pu travailler avec seulement de la colle et des ciseaux. Cela dit, j’ai très rapidement trouvé de nombreux avantages à ce nouveau logiciel.

Qu’est-ce qui t’a convaincu ?

C’est d’abord l’interface qui m’a convaincu. Je pense que les fonctionnalités, l’ergonomie et le design d’un logiciel doivent former un tout. J’aime travailler avec des outils bien pensés, bien conçus, dans lesquels les fonctionnalités et le design sont en accord. Pour moi, les outils ont leur mot à dire dans le processus de création, et donc la façon dont ils sont conçus influence plus ou moins subtilement ma façon de créer.

Justement, quels sont ces avantages ? Qu’est-ce qui t’a fait accrocher ?

Il y a des raisons personnelles et des raisons objectives.

Je suis très technique, je me tiens toujours informé des dernières nouveautés logicielles et matérielles. Cependant, je ne suis pas un bidouilleur. J’aime travailler avec des outils bien conçus, beaux, le plus simples possible et qui fonctionnent. Ce qui m’a séduit avec FCPX, c’est qu’il est tellement bien (re)pensé qu’il offre la même puissance que les autres tout en étant 3 fois plus simple à apprendre.

Ensuite, je veux que le réalisateur, s’il le désire, comprenne ce que je fais, comment et pourquoi. FCPX est assez simple (du moins en apparence), pour qu’un réalisateur puisse facilement en connaître les grandes lignes et suivre mon travail. Je ne veux pas me planquer derrière une technologie soi-disant compliquée.

Je me souviens d’un ingénieur du son me disant, lorsque je me suis formé sur Media Composer : «Tu vas voir, ce logiciel est génial car c’est le seul où tu es sûr qu’aucun réalisateur ne pourra prendre la souris à ta place». Sous entendu, il est tellement complexe et peu intuitif que tu seras tranquille, le réalisateur ne risque pas d’en connaître autant que toi.

J’aime au contraire que le réalisateur en connaisse autant que moi. Je suis là pour lui apporter un deuxième cerveau, plus frais par rapport à ses images, pas pour le tenir à distance avec une technologie sans intérêt pour le processus créatif.

timeline 04 - pistes sonQu’en est-il des raisons objectives ?

C’est un logiciel qui a été réécrit de A à Z, ce n’est pas la simple suite de FCP7 – il ne devrait d’ailleurs pas porter le même nom. Cela permet aux développeurs de le faire évoluer très vite. Le vieux code FCP7 était un frein à l’innovation.

FCPX a été conçu pour gérer des métadonnées. C’est la base du logiciel. Nous vivons dans un monde de métadonnées et FCPX est donc naturellement conçu comme une immense base de données. Cette structure est très prometteuse et les outils déjà présents (par exemple les systèmes de mots-clé, les rôles ou l’index de la timeline) donnent une petite idée du potentiel offert par cette architecture.

Beaucoup de choses sont simplifiées : l’utilisation des alias pour les médias liés permet de conserver un lien extrêmement solide, même si on renomme ou déplace un fichier. Durant l’importation des rushes, les médias sont immédiatement disponibles pour le dérushage et le montage. On peut travailler avec des proxies de façon simple. Il y a juste à demander de les créer et FCPX le fait en tâche de fond. Puis, par un simple clic, on « switche » des médias originaux aux proxies.

FCPX offre une grande liberté de manipulation et en même temps il oblige le monteur à respecter une organisation scrupuleuse. La timeline a un affichage élégant et épuré. Par exemple, ce qui prend une piste vidéo et quatre pistes audio dans FCP7 apparaît sur une seule piste dans FCPX, avec exactement les même fonctionnalités de chevauchement… La timeline n’a donc en apparence qu’une seule piste qui est appelée « scénario ».

timeline 05 - pistes son

Le changement de vocabulaire, une timeline différente… Faut-il vraiment “penser” autrement ? Qu’est-ce que cela implique ?

J’ai toujours eu un lien très fort avec les outils, avec leurs fonctionnalités et leur design. Je ne cherche pas à plier un outil à ma volonté, je préfère que ce soit une interaction. Je veux obtenir un résultat, mais j’accepte qu’un outil m’entraîne sur des chemins inattendus – j’accepte et j’aime ça.

Dans le cas de FCPX, je ne suis pas sûr que le logiciel a beaucoup changé ma façon de monter. En revanche, il m’a redonné un plaisir qui s’était petit à petit dilué avec des logiciels que je n’appréciais pas ou plus.

A-t-il été nécessaire de convaincre la réalisatrice et la production pour monter le film sur FCPX ?

Je n’ai pas eu à convaincre la réalisatrice qui me faisait entièrement confiance. Quant à la production, étant donnés les délais de montage imposés (6 semaines en tout et pour tout, étalonnage inclus), c’était ma condition pour travailler sur ce projet.

Penses-tu avoir gagné du temps par rapport à une production classique avec FCP7 ou Avid ?

Oui. C’est pour cela que j’ai imposé ce logiciel.

J’ai gagné du temps dans l’organisation des médias grâce au système de mots-clé. Avant, on utilisait des dossiers, on renommait les fichiers et on utilisait éventuellement des notes. Dans FCPX, le principe de base consiste à attribuer un ensemble de mots-clé à tout ou partie du plan. Un peu comme des tags sur internet.

Pour ce projet, j’ai créé des mots-clé généraux : « interview », « plan de coupe », « musique », « bruitage », « animation », etc. J’ai aussi créé des mots-clé par thème : « cancer », « soutien », « sport », « créateur de lingerie », etc… des mots-clé avec les noms des personnes interviewées, les lieux de tournage… Par exemple, en cours de montage, je peux faire apparaître immédiatement les plans qui ont pour thème le « sport », tournés le 11 avril au Centre Pompidou, dans lesquels apparaissent tel personnage mais SANS les plans d’interview.

recherche 01

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Je n’arrive pas à comprendre l’amélioration notable de ce genre de fonction. Je trouve cela séduisant sur le papier, mais quand on monte, on a la mémoire des choses et parfois c’est beaucoup plus subtil que cela. On ne peut pas qualifier par des mots ce qu’on cherche, on re-découvre des choses au hasard d’une recherche…

Exact. Cependant, ce n’est pas un défaut d’avoir une organisation moderne et efficace. FCPX est aussi un logiciel très visuel qui permet, si on le souhaite, de se promener dans les rushes de tout son projet quasiment image par image, et de trouver ou retrouver ces petites choses subtiles dont tu parles. Cela m’a aussi rappelé ma jeunesse quand je montais en Super 8. Ce plaisir oublié de la pellicule que je retrouve parfois un peu ici.

pellicule 2Est-ce une bonne chose cette évolution technique qui permet de monter toujours plus vite ?

L’accélération du montage est une catastrophe parce qu’on n’a plus le temps de réfléchir. Mais la technologie n’a rien à voir avec ça. C’est une question de système économique et de décideurs qui veulent du flux plus que du vrai contenu.

On est bien d’accord. Mais « à cause » de ces outils qui permettent d’aller plus vite, il n’y a plus de garde-fous.

Les garde-fous, c’est nous, pas les logiciels. Final Cut ne nous empêchera jamais de passer deux heures sur une coupe.

Nous avons beaucoup parlé de technique justement… FCPX apporte-t-il de nouvelles possibilités pour la création ?

Non, mais le changement d’interface m’a obligé à m’interroger sur ma façon de travailler, et parfois à monter un peu différemment. Mais tout cela reste très subtil. Aussi, la timeline de FCPX concentre l’attention sur la narration en éliminant les tentations de montage en « marches d’escalier » de FCP7 qui fonctionne bien pour le clip mais moins pour la fiction.

À mon sens, FCPX est un logiciel plus orienté fictions et documentaires que clip.

Le travail dans la timeline est-il différent ? J’imagine que oui… Quelles en sont les spécificités ?

La timeline possède un index qui permet de nommer et de retrouver ce que l’on veut par une simple recherche texte. S’y retrouver dans une timeline très complexe devient désormais simple. Pour ce documentaire par exemple, j’avais de très nombreux documents photos et vidéos… Les retrouver pour les conformer à la fin a été un jeu d’enfant.

Mot-clé 01

Il y a aussi un nouveau type de marqueur : les marqueurs de tâche. Ils permettent de noter des tâches à réaliser et, par un simple clic, de dire que ces tâches sont accomplies. Lors du dérushage ou en cours de montage, j’ai remarqué des problèmes (des scratchs de son, des marques à flouter, etc.), et j’ai mis des marqueurs de tâche dessus. A la fin du montage, j’ai affiché toutes les tâches à accomplir dans l’index de la timeline, et avec mon assistant nous avons pu les reprendre une par une sans risquer d’oublier quelque chose.

marqueurs de tâchesVers la fin du montage, suite à une exigence de la chaîne, nous avons eu à ré-organiser une grande partie de la chronologie du film. Grâce à la « timeline magnétique », nous avons pu le faire en un week-end. Pour faire simple, les sons et les images restent synchronisés de manière beaucoup plus solide et il devient quasiment impossible d’écraser des plans par inadvertance.

Ça peut faire peur toutes ces choses qui semblent “verrouillées”… Est-ce que cela reste quand même facile de travailler l’image et le son de manière dé-synchrone quand on le souhaite ? De plus, personnellement, je me sers souvent du mode « écraser le plan »…

Bien sûr ! Si tu aimes écraser, on peut écraser ! Et pour le son, on peut désynchroniser quand on le souhaite. En fait, les fonctions par défaut sont inversées. Dans FCP7, on fait ces opérations facilement ; dans FCPX, il y a comme une sécurité à enlever. Les sons synchrones sont embedded à l’image et les sons supplémentaires sont synchronisés à un plan de que l’on choisit.

Justement comment cela se passe pour le travail du son ?

Il y a des choses plus puissantes que dans FCP 7, mais globalement, c’est la partie qui n’a pas encore été aussi développée que le reste. Je pense qu’il faudra attendre les prochaines mises à jour. Entendons nous bien : je peux travailler le son de façon assez subtile dans FCPX et certains outils pour manipuler les niveaux sont plus efficaces. De plus, les filtres de Soundtrack pro ont été intégrés, mais il y a des manques. Par exemple, il n’y a pas encore de niveau « master », ni de détection des pics audio.

Et pour les exports comment cela s’est il passé ?

Les exports sont vraiment très rapides. Cela s’est moins bien passé pour l’envoi au mixeur car il me manquait un filtre (non acheté par la production), ce qui m’a obligé à faire un envoi vers FCP 7 pour faire l’OMF. J’ai dû perdre environ 3 heures, ce qui reste peu vu le temps gagné avant.

As-tu rencontré des limites ? Des manques ?

Oui. Ces limites seront bientôt repoussées, mais pour l’instant elles sont parfois gênantes. Il n’y a pas encore de notion d’utilisateur comme sous Media Composer, ou mieux, sous Da Vinci Resolve, par exemple. Cela oblige à gérer ses différents projets de montage « à la main ».

On peut encore citer la gestion du son qui ouvre des pistes intéressantes, mais qui ne sont pas encore assez exploitées.

En fait, FCPX est tellement bien conçu et clair que les manques ou les problèmes apparaissent plus rapidement que dans un « logiciel-usine à gaz ». Enfin, je pense que FCPX est prêt pour le montage cinéma. Je suis en train de l’étudier en ce sens avec d’autres monteurs afin de déterminer avec certitude s’il est apte. Reste à convaincre une première production, ensuite ça suivra. Je suis très optimiste.

 Propos recueillis par Emmanuelle Jay

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