Questions de montage #3 : confessions d’un autodidacte

Posted on 1 février 2013 par

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Troisième salve de ces question(s) de montage sur Le Blog documentaire, avec une rencontre atypique proposée par Emmanuelle Jay. Rencontre avec Nicolas Christian, cinéaste autodidacte et monteur de ses propres films. Une nouvelle occasion d’évoquer ce métier si précieux, et si sensible…

questions de montagePour ce troisième entretien, j’ai eu envie d’aller questionner l’ami de mon ami, réalisateur de films autodidacte, passionné, cinéphile, créateur d’un appareil de post-production sur mesure, et monteur de tous ses films.

Je connais et apprécie son travail (j’ai vu deux de ses courts-métrages) et je suis depuis deux ans – de loin – la grande aventure de la réalisation de son premier long-métrage autoproduit (actuellement en post-production), « Lecture silencieuse ». 

Génération prometteuse du cinéma guérilla. 

*

Le Blog documentaire : Tu as réalisé 11 courts-métrages et si je ne fais pas d’erreur tu les as tous montés toi même ? 

Nicolas Christian : Entre l’âge de 14 et 30 ans j’ai réalisé et terminé 11 courts-métrages, que j’ai effectivement montés moi-même.

Quand j’ai commencé à faire mes premiers films, je n’avais pas vraiment conscience de l’existence du métier de monteur. Monter mes films faisait partie du processus de fabrication et il n’a jamais été question que quelqu’un d’autre que moi s’en occupe. C’est la réalisation qui m’a mené au montage, car quand on a 13 ans et qu’on rêve de cinéma, c’est en général les acteurs et les réalisateurs que l’on admire. On ne s’imagine pas forcément que le montage puisse être un métier.

A 13 ans, je faisais du montage avec le magnétoscope VHS et l’autoradio de mes parents… J’ai remonté La Boum et Femmes au bord de la crise de nerf. Je ne pouvais monter que du son, mais je faisais ça.

J’imagine que dans le fond, quand on fait ce genre de choses à cet âge-là, c’est juste l’envie de raconter une histoire, de créer, de s’amuser qui motive. Il n’y a pas encore d’ambition professionnelle. Mais moi à 13 ans, je ne savais même pas qui était Pedro Almodovar, j’étais au zénith de ma période StarWars / Indiana Jones / Back to the Future !

Comment as-tu appris à monter ? D’un point de vue technique et artistique ?

En fonçant tête baissée… et en faisant beaucoup d’erreurs ! En apprenant de mes erreurs. Mon premier montage, je l’ai fait au début des années 90, une époque où le montage virtuel en était à ses balbutiements. J’ai donc fait mes premières armes sur des bancs de montage analogiques avec des magnétoscopes, des consoles et des mélangeurs.  En ces temps pré-numériques, dans le sud de la France, il était très difficile pour moi de trouver des écrits sur le montage. Je regardais donc beaucoup de films de Scorsese, De Palma, Spielberg, Hitchcock et je les analysais en me demandant « pourquoi ça fonctionne chez eux, et pas sur mes films à moi ? », « à quel moment commencer mon plan, à quel moment le couper ? Est-ce que j’attends la fin du mouvement ou pas ? » etc…

A partir de ces questionnement et observations, j’essayais d’améliorer le film suivant. Au début des années 2000, j’ai commencé à monter virtuellement en apprenant par moi-même. Essentiellement sur Premiere et MediaComposer un peu plus tard. Le virtuel m’a permis d’être beaucoup plus libre. Car il n’est pas nécessaire de tout recommencer si on veut essayer, modifier, ou tenter autre chose sur un montage.

 © Nicolas Christian

© Nicolas Christian

As-tu le souvenir d’une séquence précise d’un de ces films que tu aurais analysée et à partir de laquelle tu aurais véritablement appris ou compris quelque chose de précis ? Cela m’intrigue, cet apprentissage à partir d’images, moi qui apprend plutôt à partir d’expériences, et donc de manipulations personnelles.

Oui. Il y a une scène dans Duel de Spielberg qui dénote du reste du film. Une scène très « hitchcockienne ». Elle se passe lors d’un « dîner » au milieu du désert californien et Dennis Weaver, assis à une table, est persuadé que l’un des hommes assis au comptoir, est le conducteur du camion qui essaie de le tuer. Il essaie alors d’imaginer lequel d’entre eux est le tueur. Dans sa paranoïa, il s’imagine les aborder et on assiste à une succession de petits moments en caméra subjective et en voix off où Dennis Weaver s’adresse à eux. Les cadrages, les choix de d’axes, l’espace dans lequel se déroule la scène, le rythme auquel les plans s’enchaînent, tout est vraiment d’une clarté absolue dans cette scène.  J’ai vraiment eu une révélation.

Les films de John Woo (période Hong-Kong), notamment Hard Boiled (A toute épreuve) m’ont beaucoup marqué aussi. C’est avec ce film et ceux de Scorsese, que j’ai découvert les arrêts sur image. Mais j’ai rapidement réalisé que Sergio Léone et les auteurs de la nouvelle vague les avaient précédés. Il y a donc des arrêts sur image dans tous mes films et il y en aura bien-sûr dans Lecture Silencieuse.

As-tu bénéficié d’une transmission de la part de quelqu’un ou es-tu complètement autodidacte ?

Hélas, je n’ai pas eu de mentor, ni de prof de montage puisque je n’ai pas fait d’école de cinéma. J’ai pu bénéficier de quelques conseils précieux de quelques réalisateurs qui m’ont permis de mettre le doigt sur des choses qui ne fonctionnaient pas dans mes montages, mais pas de véritable transmission. Donc, je me considère comme étant essentiellement autodidacte.

Pourquoi ne pas avoir fait d’école de cinéma puisque cette passion existait depuis longtemps ? As-tu essayé ? Es-tu contre ?

Je suis d’un tempérament un peu rebelle et je dois dire qu’avec les années j’ai de plus en plus de mal à m’entendre dire ce que je dois faire, pas faire, ou aimer, surtout en matière de cinéma.

J’avais tenté un concours à Marseille pour une école de cinéma. J’avais été admis à passer un entretien oral après des épreuves écrites. Dans la salle d’attente avant de passer devant le jury, j’ai discuté avec d’autres jeunes qui étaient là pour les mêmes raisons que moi. Quand je leur ai dit que j’adorais Spielberg, ils ont ricané. J’ai compris que je n’avais rien à faire là. Le jury aussi d’ailleurs, puisque je me suis fait lamentablement recaler. Je n’ai rien contre les écoles de cinéma, je pense qu’elles sont même très utiles pour mettre des aspirants cinéastes, scénaristes, monteurs, en présence et leur permettre d’échanger, de confronter leurs points de vue, de se créer une famille, un réseau. J’ai juste l’impression que les écoles ont tendance à un peu formater les goûts des étudiants. C’est passionnant de parler du montage de L’année dernière à Marienbad ou de la mise en scène de Stalker (je tiens à préciser que je n’ai rien contre ces films), mais ce n’est pas la même chose que de se retrouver face à ses propres difficultés. Face à des images pas terribles ou des acteurs pas top, toutes les théories et les grandes idées n’ont que peu d’importance. Ce qui compte c’est que ça fonctionne, c’est la survie !

 © Nicolas Christian

© Nicolas Christian

Comment s’est effectué ton travail de montage sur tes courts-métrages ?

Dans la pagaille, l’improvisation, la panique la plus totale !

A chaque fois ?

La pagaille et l’improvisation : oui !!! La panique non.

Combien de temps passes-tu sur le dérushage ? Comment t’organises-tu ?



Au début très peu de temps, d’autant plus qu’il n’y avait pas de clap sur mes films et donc je connaissais mes k7 de rushes par cœur. J’ai bien évidemment très vite vu les limites de cette (absence de) méthode et j’ai commencé a m’organiser de plus en plus film après film. En ce qui concerne le long-métrage, je ne dérushe pas totalement le film d’un coup, mais j’y vais séquence par séquence de façon à pouvoir attaquer le montage de la séquence en question tout de suite. Le dérushage est donc quasiment dispatché sur toute la durée du montage.

A contrario, j’ai terriblement besoin de continuité dans ma propre pratique. Il m’arrive de travailler par séquence, mais revenir à l’ensemble et à l’union est essentiel pour moi. Dès le départ. J’aime aussi avoir une bonne connaissance de mes rushes. T’arrive t-il vraiment de découvrir des rushes quelques mois après le début du montage ?

Absolument ! Et on en vient à ce fameux « recul » qu’on essaie tous plus ou moins d’avoir sur nos montages. En ce qui me concerne, la fabrication du long-métrage est un processus de maturation. Maturation du film et maturation de ma personne. La personne que j’étais  avant de commencer le tournage est bien différente de celle qui monte le film, ne serait-ce que parce qu’il y a des mois, voire des années entre le tournage de certaines scènes et leur montage. Et qu’il y a eu plein d’épreuves entre temps. L’avantage d’attendre si longtemps avant de regarder mes rushes, c’est que je les découvre avec un œil neuf. Parfois, une scène que l’on pensait avoir raté au tournage se trouve être finalement pas si mal. Malheureusement l’inverse est aussi vrai…

Que se passe-t-il dans ton travail de montage (techniquement et artistiquement) entre ta V1 et la version définitive ?

En ce qui concerne le long-métrage, il n’y a pas eu vraiment de V1. Car mon travail est très fragmenté. J’ai, depuis l’été 2011, fait seulement deux bout-a-bout d’1h30 qui étaient de toute façon trop « bruts » pour être des V1.

Quels sont les différences de ces deux bout-à-bouts ? Pourquoi en avoir fait deux ?

Le premier bout à bout m’a presque fait abandonner le film. Je l’avais rebaptisé Lecture Silenchieuse. C’était horrible. Long, pas rythmé etc…Mais après en avoir parlé avec des monteurs, c’est une réaction normale à ce stade. Un réalisateur déprime quasiment toujours après avoir visionné un premier bout-à-bout. Cela dit, le mien était bien trop grossier, donc j’ai dû en faire un deuxième plus tard, pour me rendre compte que j’avançais malgré tout dans la bonne direction.

Mais le processus passe par beaucoup de visionnages, de prises notes, de réflexions, et je ne suis pas forcément devant mon ordinateur pour ça.

Quel genre de notes prends-tu ?

Je mets tout de suite le doigt sur ce qui ne va pas. Et ce n’est pas si facile quand il s’agit de son propre  travail. C’est comme regarder un bourrelet disgracieux dans la glace. On préférerait l’ignorer. Mais ce n’est pas en l’ignorant qu’il disparaîtra, c’est en reprenant les abdos ! Je critique mon travail de manière assez violente sans me chercher aucune excuse, pour que j’imprime de façon claire et nette les points à retravailler. Ça n’est pas agréable, ça fait mal à l’égo, on se dit qu’on est nul. Mais c’est nécessaire pour moi.

C’est très difficile à décrire comme processus. Disons que le film est de la matière vivante et que rien n’est figé, tout est modifiable potentiellement. Donc je garde l’esprit ouvert et je modifie, j’essaie, je rate, je recommence différemment, j’expérimente. Je tâtonne pas mal, je prends mon temps, mais c’est ma façon de procéder. Je suis mon propre producteur, donc en tant que producteur je suis très compréhensif avec le monteur.

C’est un luxe de pouvoir autant expérimenter, j’aime aussi travailler comme cela, quand je le peux, mais penses-tu qu’on prenne un risque ? Celui de s’égarer ? de se lasser ? de ne plus voir, de ne plus savoir ?

C’est un risque, mais sur un film tel que le mien, un film que personne n’attend, sans star au générique, sans distributeur, je n’ai aucun intérêt à me la jouer safe, c’est un devoir que de prendre des risques ! Mais en ce qui me concerne, même si le chemin est long et tortueux, je ne perds jamais de vue mon objectif dans cette aventure. Le seul objectif qui vaille la peine : faire le meilleur film possible à mes yeux.  Le reste n’a que peu d’importance. Si je devais me lasser du film, ça serait arrivé depuis longtemps, j’ai eu 1.000 fois au l’occasion de dire « stop », d’abandonner. Mais j’ai traversé trop de difficultés pour m’arrêter maintenant. Donc je vais jusqu’au bout, sans égarements.

Nouvelle imageA quel moment fais-tu intervenir un ou plusieurs regards extérieurs ?

Le plus tard possible. Car dans un premier temps, je veux explorer toutes mes idées, même les plus folles, bonnes ou mauvaises, sans devoir argumenter, ou subir une influence extérieure. Le problème avec les regards extérieurs, c’est qu’ils peuvent insinuer le doute en vous, surtout lorsque le film est encore un work in progress et que vous êtes vulnérable. Je sais qu’en faisant cela je me prive sûrement de merveilleuses idées, mais si je fais des erreurs, au moins ce sont mes erreurs, et pas celles d’un ou d’une autre. Je n’aurais à m’en prendre qu’à moi même si ça ne fonctionne pas.

Je ne commence à montrer mon travail que quand je sens que je tiens quelque chose de solide qui me plait. En général, mes films pas terminés sont toujours catastrophiques à regarder, et les quelques fois où j’ai montré mes work in progress ont souvent été suivis de moments de panique alors que le film qui en a résulté plaisait en général. En le soumettant abouti à des regards extérieurs, je vérifie la solidité de ce travail. Je dis bien « des » regards , car « un » ne suffit pas. Une personne peut regarder votre film et dire qu’elle l’aime ou pas, alors qu’une autre va donner un avis complètement opposé et vous serez juste bien embêté. Je préfère montrer mon travail à 10 ou 15 personnes, et plutôt que de me soucier de savoir qui a aimé ou pas, je me soucie des critiques qui reviennent le plus souvent. Si par exemple 12 personnes sur 15 ne comprennent pas la fin, alors c’est qu’il faut probablement que je la retravaille. Si une personne sur 15 me dit qu’elle n’a pas compris le film, alors c’est son problème.

Mais le regard qui compte le plus pour moi, c’est le mien. Ça peut paraitre mégalo de dire cela, mais je le pense sincèrement. On me parle souvent d’avoir du recul sur le film grâce à un regard extérieur etc… Mais en ce qui concerne mon long-métrage, après plus de 2 ans de travail, ça fait bien longtemps que je me fiche bien d’avoir du recul. C’est impossible et, de toutes façons, je n’essaie même pas. Ce qui ne m’empêche pas d’être mon pire critique.

Je ne me considère pas comme quelqu’un de très cérébral ou intellectuel. Parce qu’au final, quand je me retrouve à travailler sur le montage de mon film, c’est surtout mon instinct qui est en éveil, mon sens du rythme, de ce qui sonne bien à l’oreille, de ce qui fonctionne visuellement. J’essaie d’avoir du recul mais je doute que j’y parvienne réellement. L’objectivité totale, on peut s’en approcher mais on ne peut pas l’atteindre… En revanche, il est très difficile d’éprouver des émotions quand on regarde les mêmes plans s’enchaîner des centaines de fois pendant des mois. C’est pour cela que je ne regarde le film dans son ensemble qu’assez rarement.

As-tu déjà eu une expérience de travail avec un monteur ?

Jamais. Mais j’ai déjà eu une expérience de monteur pour un réalisateur sur des films institutionnels. Je dois bien avouer que monter pour quelqu’un d’autre que moi-même n’est pas mon fort. C’est pour cela que je ne me considère pas comme un vrai monteur, dans le sens où je monte pour moi-même. Or, le travail du monteur passe aussi par sa capacité à s’entendre avec le réalisateur. C’est un travail que je n’ai pas à fournir quand je monte mes propres films. C’est de la triche quelque part. Car chez moi, le réalisateur et le monteur s’entendent parfaitement bien !

Si on va plus loin, penses-tu que monter seul te permet d’accéder à une écriture personnelle qu’il te serait impossible d’obtenir avec quelqu’un d’autre ?

Je pense sincèrement que moins il y a d’intervenants sur la fabrication de mon film et plus il est proche de moi. Je me permets de tester des choses que je n’aurais pas forcément l’énergie de proposer à un monteur qui pourrait la remettre en question. Avec Lecture Silencieuse, je ne cherche pas la « perfection », ni la qualité d’exécution. Je veux juste sortir, exprimer cette histoire que j’ai dans la tête de la façon la plus naturelle. Pour mon premier film, il est bien, je pense, que ce travail soit totalement le fruit de ma seule réflexion à moi.

 © Nicolas Christian

© Nicolas Christian

Tu viens de réaliser un premier long-métrage de fiction, là encore tu as fait le choix de le monter seul. Pourquoi ? Etait-ce toujours une évidence ?

Pour moi, monter mon premier long-métrage était autant une nécessité qu’une envie. Je ne me voyais pas immobiliser un monteur pendant des mois, voir des années sans le payer. C’est juste impossible. Donc il n’a jamais été question que quelqu’un d’autre que moi monte le film.

Argument financier implacable. Le temps de montage est un véritable souci pour les projets réalisés dans des petites économies.

Totalement ! Mais l’absence de structure et le fait d’être mon propre monteur, réalisateur et producteur me permet de contourner allègrement ce problème : je n’ai de comptes à rendre à personne !

J’avoue ne pas vraiment apprécier la partie « tournage’ de mes films, l’équipe, le froid, la fatigue le manque de temps etc… C’est très frustrant et stressant. Donc me retrouver devant mon ordinateur bien au chaud sans toutes les contingences du terrain est un vrai plaisir en comparaison.

Pour moi, monter le film c’est le fabriquer, le construire, c’est vraiment assembler les briques de la maison. C’est véritablement à ce moment-là que tu vois si quelque chose fonctionne ou pas. Et c’est bien évidement une énorme responsabilité. Et je préfère assumer cette responsabilité plutôt que de la confier à quelqu’un que j’aurais choisi précipitamment.

Comment as-tu géré seul le travail « titanesque » de montage sur ce premier long-métrage ?

Il a fallu que je repense complètement ma façon de m’organiser. Il faut penser au montage à l’intérieur d’une séquence, et au montage entre  les séquences. Elles sont très enchevêtrées dans le film car 3 intrigues se déroulent en parallèle. Il ne faut jamais perdre de vue l’architecture, la structure du film. C’est un travail d’autant plus compliqué que je faisais (et fais toujours) beaucoup d’autre choses en même temps. Principalement, j’ai développé et supervisé la construction d’un système qui me permet de modifier physiquement la texture de mes images numériques pour leur donner un look granuleux plus organique sans passer par un ordinateur et un logiciel. J’ai baptisé cet appareil, de manière un peu mégalomaniaque, le « nicoscope », et ça m’a pris beaucoup de temps (2 ans) pour trouver les bons réglages. C’est un processus assez laborieux qui m’oblige a re-photographier le film image par image, mais le résultat est vraiment incroyable. Donc quand tu parles de travail titanesque, tu as tout à fait raison !

Je suis impressionnée…

C’est ce que j’adorerais entendre dire à la sortie d’au moins une projection de mon film !

 © Nicolas Christian

© Nicolas Christian

Quels ont été les différences entre le montage de tes courts-métrages et celui de ton long-métrage ?



Comme je le disais précédemment, l’organisation sur le montage du long-métrage est encore plus critique que sur un court-métrage. Il y a des heures et des heures de rushes, et il est très facile de s’y perdre si on ne fait pas attention. D’autant que certaines séquences voient s’enchaîner des plans que j’ai parfois tournés avec plus de 6 mois d’intervalle. La quantité de données rend le travail plus sensible et plus laborieux. L’archivage de ces rushes devient un vrai travail en soit. La plupart de mes court-métrages duraient environs huit minutes. Là, je monte un film 90 minutes.

Qu’est-ce que tu imagines de la relation monteur/réalisateur ? Qu’est-ce qui pourrait te plaire ? Te déplaire ? L’envisages-tu ?

Tout d’abord, je suis un grand admirateur de duos de monteur/réalisateur : Spielberg/Kahn, Scorsese/Schoonmaker , Tarantino / Menke (la regrettée). J’adorerais avoir quelqu’un qui soit aussi impliqué dans mon film que moi, quelqu’un que je pourrais laisser travailler en me disant qu’on s’est compris et que je lui fais totalement confiance. Quelqu’un avec qui j’aurais un vrai échange créatif. Qui apporterait au film. Malheureusement, je n’ai pas encore trouvé cette personne. J’imagine que quand on l’a trouvée, comme les « couples » que j’ai cités plus haut, on n’a pas envie de changer.

Ensuite, j’imagine que travailler avec un monteur va me demander pas mal de travail sur moi-même car quand j’ai une idée en tête c’est dur de me faire changer d’avis. Et je peux avoir des exigences de coupes très précises, souvent à l’image près. J’imagine que ça peut indisposer certains monteurs. Mais le principal avantage d’avoir un monteur est de pouvoir, en tant que réalisateur, regarder le travail de quelqu’un d’autre et du coup avoir plus un regard de spectateur sur son propre film.

En tout cas, si Lecture Silencieuse me permet de faire un autre film, avec un plus gros budget, alors je me mettrai à la recherche de mon monteur ou ma monteuse.

Le monteur ne cherche pas forcément à te faire changer d’avis. C’est comme tu l’as décrit un travail d’expérimentation, de recherche, sauf qu’il se fait à deux. Il permet de déboucher plus rapidement sur ce que j’appelle « la troisième voie », qui n’est ni celle du réalisateur, ni celle du monteur, mais celle de la rencontre de leurs idées.

Le métier est ainsi fait, les monteurs montent, les cadreurs cadrent, etc… Ça, ce sont des conditions normales de travail avec un budget normal. Mon film n’est pas fait avec un budget normal, dans des conditions normales et je pense qu’il serait une erreur, du coup, de vouloir le faire dans les règles de l’art. Combien de fois je me suis retrouvé face à des réalisateurs frustrés que leur film stagne car le monteur n’étant pas payé, a dû partir travailler ailleurs pour gagner de l’argent ?

Du coup, le film reste en plan. Il n’est pas question que je me retrouve dans cette situation, quitte à passer à côté d’une merveilleuse collaboration. Parfois, il faut penser de façon pratique. Sur Lecture Silencieuse, je suis vraiment dans la situation du gars qui refait lui-même sa salle de bain parce qu’il n’a pas les moyen de payer des ouvriers. La vérité, c’est que j’adore monter seul et que je n’ai connu que cela jusqu’à présent. Ça ne changera que si une collaboration m’apporte un plus. Je me connais un peu, si je n’ai pas l’interlocuteur parfait en face, ça peut être une catastrophe. Les frères Cohen (le nom de leur monteur est un faux), Gaspar Noé, Robert Rodriguez montent leur films eux mêmes. De la même façon que certains réalisateurs sont leur propre directeur de la photographie. Il n’y a pas de règles. Ce qui compte c’est « qu’est-ce qui convient le mieux au réalisateur ? ». Tout ça ne m’empêche pas d’avoir beaucoup d’admiration et de respect pour les monteurs, bien sûr. C’est un des métiers du cinéma les plus mal connu et mésestimé par rapport à son importance.

Pour la post-prod, délègues-tu les autres postes : montage son, 
mixage, étalonnage ?

En ce qui concerne le son je fais un prémix grossier sur ma timeline, mais je ne m’en occupe pas plus car je n’ai ni la compétence, ni le matériel. Et pour l’étalonnage j’étalonne moi-même avant « nicoscopage » mais je ferai probablement appel à un étalonneur une fois le film entièrement « nicoscopé ».

Merci Nicolas et bonne fin de montage !

C’est moi qui te remercie.

Propos recueillis par Emmanuelle Jay

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Posted in: Entretiens