Jean-Luc Godard, le désordre exposé (Céline Gailleurd & Olivier Bohler)

Publié le 24 mars 2013 par

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Le Blog documentaire profite de la diffusion TV de "Jean-Luc Godard, le désordre exposé » pour revenir sur ce documentaire de Céline Gailleurd et Olivier Bohler. Les deux auteurs proposent une nouvelle immersion dans l’exposition que le cinéaste avait réalisée en 2006 au Centre Pompidou, et c’est André S. Labarthe qui nous guide dans cette déambulation au cœur de "Voyage(s) en utopie". Entre images d’archives, plans de l’exposition et entretiens avec Jean-Luc Godard, c’est une nouvelle lecture de l’œuvre du cinéaste qui nous est donnée ici. Le film produit par l’INA est à voir sur Ciné + Club le dimanche 24 mars à 13h15, le jeudi 28 à 12h20 et le dimanche 31 à 16h20. Analyse signée ici François Albera.

desordre-exposeJEAN-LUC GODARD, LE DESORDRE EXPOSE a le premier et incomparable mérite de donner à comprendre l’entreprise de cette exposition à laquelle on pouvait n’avoir rien compris jusqu’ici, tant le bruit qui l’avait précédée et accompagnée et les interminables et pieux analyses ou commentaires en avaient embrouillé le propos.

Les deux « moments » de ce projet (outre le plus ancien, celui d’un centre d’information-télévision en direct : sans doute le plus intéressant, le plus vertovien) et le final s’inscrivent dans ce que ce film montre très clairement : la mise en scène de l’impuissance à pouvoir réaliser le projet. C’est la voie pessimiste qu’a empruntée Godard depuis Sauve qui peut… que hantent Beckett, Blanchot, et quelques autres. La séquence des maquettes est, à cet égard, précieuse et troublante par son côté langien («Secret Behind the Door »). Quelque chose est advenu chez Godard sur le motif de la chambre – qu’un petit film d’Anne-Marie Miéville avec la camera oscura de son enfance introduisait en tant que tel : le XIXe siècle a développé une symbolique mortifère autour de la chambre obscure, de la lanterne magique. Mais il y eut aussi les portes d’Alphaville

desordre exposeLe choix des documents et leur assemblage s’avèrent très convaincants, assez souvent surprenants, justement parce qu’ils n’illustrent pas ce que les multiples vademecum godardiens nous intiment de penser par rapport au cinéaste. Ainsi voici René Thom, par exemple. Inattendu. Jamais revu depuis la série, curieusement devenue invisible dans le corpus godardien et pourtant l’une de ses œuvres les plus fortes : Sur et sous la communication. Quelques éléments structurent l’ensemble qui tourne autour comme d’un axe. Ainsi ce tableau de Matisse à travers les époques. Ainsi Aragon, seul, en 1965, au moment de Pierrot le fou, à avoir perçu l’importance de la pratique collagiste de Godard (or l’expo voulait s’appeler « collage(s) de France »).

ASL régie montieurs OKLe cicerone du film, André S. Labarthe – qui a endossé pour l’occasion la défroque et la dégaine de Jean-Marie Straub – flâne dans cette exposition vouée à l’échec, des modèles réduits aux pages des Voix du Silence (où Malraux pratiquait le montage disruptif des époques de l’art, poussant la pratique wölfflinienne à ses confins), jusqu’aux étals d’Emmaüs où s’achève et peut-être s’accomplit le projet. Que Godard soit parvenu à résister à son absorption par une « grande institution d’art et de culture » comme le Centre Pompidou (fût-ce pour ce nom-là, devenu passe-partout, paisiblement substitué à celui, originaire, de « Beaubourg », alors qu’il fut associé à la répression de 1968 et aux sinistres années qui suivirent), comme il y était parvenu auparavant avec le MoMA et bien d’autres (le Festival de Locarno notamment) qui tentèrent de « l’accrocher » à leurs cimaises, manifeste, même dans le « désastre » affiché, une indocilité dont les plasticiens coutumiers de ces espaces atones ne se montrent guère capables – sinon en paroles.

François Albera

François Albera est professeur d’histoire et d’esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne. Il a publié de nombreux ouvrages et articles sur les avant-gardes, le cinéma soviétique, et l’histoire du cinéma français.

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