"Noces rouges", entretien avec Guillaume Suon

Publié le 4 mars 2013 par

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C’est une belle découverte qu’avait faite Le Blog documentaire à l’IDFA 2012 d’Amsterdam. "Noces rouges" ("Red Wedding", en anglais) est un documentaire remarquable sur les mariages forcés par les Khmers rouges au Cambodge entre 1974 et 1979, à travers le portrait de Sochan qui décide de porter plainte 30 ans après les faits. Le film est produit par Rithy Panh et Bophana.

Nous avions rencontré le réalisateur franco-cambodgien Guillaume Suon à Amsterdam, co-auteur du documentaire avec Lida Chan. Le film, qui avait été récompensé du prix du meilleur moyen-métrage à l’IDFA, fut ensuite présenté en compétition au FIFDH de Genève. Il a également remporté le prix du moyen-métrage au Festival international du film documentaire organisé par Al-Jazeera.

« C’est l’histoire d’une femme qui s’achemine vers sa dignité »

 

Le Blog documentaire : Comment avez-vous rencontré le personnage principal de votre documentaire ?

Guillaume Suon et Lida Chan.

Guillaume Suon et Lida Chan.

Guillaume Suon : Sochan est une paysanne cambodgienne qui a été victime de mariage forcé sous les Khmères rouges. Nous l’avons rencontrée par l’intermédiaire du tribunal qui est en train de juger les anciens cadres des Khmères rouges à Phnom Penh. En 2010, une procédure qui visait à condamner les mariages jugés comme crimes contre l’humanité a été ouverte. Sochan s’est portée partie civile au tribunal. Pour moi, c’est un personnage qui représente toutes les autres victimes : celles qui sont mortes (il y en a des centaines de milliers), celles qui sont encore en vie et qui se sont portées parties civiles (il y en a un peu plus d’un millier) et les autres qui restent silencieuses.

C’était facile de libérer sa parole ?

Sochan a eu le courage de s’exprimer. C’est peut être la première victime qui parle ouvertement de son histoire ; c’est-à-dire : du viol, du mariage forcé, de la vie sous un régime génocidaire pendant trois ans, huit mois et vingt jours, de perdre son identité, et son statut de jeune femme.

Peut-on dire qu’il y a un avant et un après ces révélations, pour Sochan ?

Pour elle, ce film était un moyen d’exister, en tant que victime, mais également en tant qu’être humain. Elle avait fait le choix, tout d’abord, comme les autres victimes, de se taire, pendant 30 ans. Mais elle s’est rendue compte que ça ne marchait pas, qu’on ne peut pas cacher comme ça des blessures aussi profondes. En parlant une bonne fois pour toutes de ce qui s’est passé, en allant très loin dans la mémoire, elle s’est dit qu’elle pourrait peut être réapprendre à vivre. Ne pas oublier sa douleur, mais apprendre à vivre avec.

Au delà des mariages forcés et des Khmères rouges, ce film est peut être l’expression d’une humanité, l’histoire d’une femme qui s’achemine vers sa dignité. C’est l’histoire d’une femme qui cherche à devenir une mère comme les autres pour enfin envisager l’avenir sereinement.

Comment avez-vous réussi à rentrer dans son intimité ?

C’est une rencontre humaine. Nous n’avons pas filmée Sochan comme un personnage, nous l’avons filmée comme une personne. A chaque fois, avant de filmer, on discutait avec elle sur ce que l’on voulait dire. Elle donnait son avis, elle était d’accord ou pas.

Quelles conditions a-t-elle imposées pour filmer la rencontre avec ses bourreaux ?

Pour filmer la rencontre avec les Khmères rouges qui vivent dans son village, elle nous a imposé de suivre ses conseils et de ne pas intervenir. Elle nous disait : « Le bateau part, mais moi, je reste », ce qui veut dire : « Si vous faites n’importe quoi dans ce village, vous partez, vous rentrez à Phnom Penh, moi je suis seule ici. Donc, vous devez suivre mes indications et je poserai les questions qui m’intéressent parce que, avant tout, je veux obtenir des informations et leur prouver que je n’ai plus peur aujourd’hui. Les victimes ne sont pas responsables de ce qu’il leur est arrivé, mais les bourreaux, eux, sont responsables ».

On ressent beaucoup de tension pendant ces confrontations…

Ce n’est pas tant l’information qui est devenue importante pendant ces rencontres, c’est plutôt la symbolique. Pour elle, le but était d’essayer d’échapper à ses pires cauchemars, de rencontrer en face les personnes qu’elle a évitées pendant 30 ans, les personnes qui sont responsables de la perte de son statut de jeune fille, les personnes qui l’ont forcée à se marier, les personnes qui ont fait en sorte qu’elle soit violée. Aujourd’hui, elle voulait les rencontrer dans les yeux et elle voulait qu’on la suive pour ça.

"Noces rouges" - © Bophana production.

"Noces rouges" – © Bophana production.

La présence de la caméra, c’était un garant de sa sécurité ?

Ce n’est pas vraiment la caméra, mais plutôt la présence de l’équipe, parce que nous sommes devenus une espèce de famille pour elle. Sochan dit qu’elle a été une sorte de mère pour nous, pendant les deux ans qu’a duré le tournage. Elle a fait ce film parce qu’elle savait qu’elle utiliserait notre présence pour se réconforter, pour se donner du courage. Pour réaliser un documentaire sur une personne comme Sochan, il faut forcément qu’il y ait un échange et que le film aille dans le sens des deux parties. Sinon la rencontre est biaisée et ça se voit à l’écran, je pense. Sochan avait refusé d’autres opportunités de s’exprimer, notamment auprès de différentes ONG ou auprès du tribunal des Khmères rouges. Elle avait peur. Et avec nous elle a accepté parce qu’il y avait cet échange et parce que nous avons réussi à établir un climat de confiance très profond.

Justement, a t-il été facile d’obtenir sa confiance ?

Je dois dire que c’est Lida qui a eu une approche très profonde et très subtile. Nous n’avons pas sorti la caméra immédiatement. Nous avons pris notre temps. Nous avons parlé énormément avec Sochan et nous avons écouté ce qu’elle avait à dire. Peut-être, à la différence d’autres personnes, nous osions lui dire que sur certains points, nous n’étions pas d’accord avec elle. Certaines choses qu’elle disait étaient exagérées, ou infondées – effets du traumatisme. On a cherché ensemble à savoir quelle était la vérité.

Par exemple ?

Elle disait que dans les campagnes autour de son village, les Chinois mangeaient les enfants. C’est une information totalement fantasmée par les victimes. Moi, dans ma famille, j’ai entendu ces histoires, mais elles n’ont jamais été fondées. Nous lui avons dit que c’était une rumeur qu’elle avait entendue, et non quelque chose qu’elle avait vu. Nous l’avons rassurée sur un certain nombre de points, comme ça, et puis, elle s’est dite : « Mes enfants – parce qu’elle nous appelait ainsi – ne veulent pas seulement me faire parler, ils veulent comprendre ce qu’il s’est passé ». A partir de ce moment là, nous étions dans une relation très intime, peut être trop.

Quand tu as commencé le film, vous attendiez-vous à voir cette transformation chez Sochan, grâce au film justement ?

Je m’y attendais parce que le premier film que j’ai réalisé est aussi un portrait d’une partie civile qui a vécu également une transformation intérieure à partir de la parole. Je pense qu’il y a beaucoup de traumatismes au Cambodge, et que pour en guérir, il faut d’abord parler de ce que l’on sait, se souvenir, essayer de formuler les idées qu’on a dans la tête. Ensuite, il faut essayer de comprendre ce qu’il est arrivé et apprendre à vivre avec sa douleur pour enfin envisager le processus du deuil. Les gens disent qu’ils sont irradiés à vie par ce qu’il leur est arrivé, mais au moins quand on comprend sa douleur, on peut mieux la gérer au quotidien. Nous nous attendions à ce que Sochan connaisse une évolution, et pas seulement pour le film. Si elle ne fait pas le point sur ce qu’il lui est arrivé, on ne perd pas seulement un film : c’est une personne qui sombre dans la folie. Pour nous, c’est au-delà du cinéma, c’est une rencontre humaine. Nous ne pensions pas seulement à notre film.

Noces rouges - © Bophana production.

Noces rouges – © Bophana production.

Revenons aux conditions de tournage. C’était tendu, dans le village, avec les anciens Khmères rouges ?

Le tournage était assez tendu au début parce que c’est un village assez reculé, où les Khmères rouges sont encore au pouvoir. Les autorités locales voyaient d’un mauvais œil l’arrivée de cette équipe de tournage. Au départ, nous nous sommes posés la question de la manière de filmer dans un village très pauvre, où cohabitent les victimes avec les bourreaux, où l’histoire se mêle aux problèmes sociaux quotidiens. C’est assez difficile quand on débarque avec une caméra qui coûte très cher, avec une voiture, les gens nous regardent d’un mauvais œil et on doit aller les rencontrer un par un. A chaque fois qu’on finissait un tournage, on devait inviter tout le monde boire un verre, pour expliquer à nouveau ce qu’on faisait.

Vous avez même filmé quelques séquences en caméra cachée…

Lorsqu’une femme khmère rouge n’a pas voulu être filmée, nous avons beaucoup discuté avec elle hors caméra. Puis elle a accepté, mais elle nous a menti sur son identité, sur son rôle pendant le régime khmer, peut-être pour se rassurer sur ce qu’elle avait réellement fait. A partir de ce moment-là, lorsqu’une personne nous ment ouvertement, nous n’avons d’autre solution que de filmer en caméra cachée. Et Sochan était totalement d’accord. Elle voulait à tout prix rencontrer cette femme et lui poser des questions, lui montrer qu’aujourd’hui elle était en vie, lui prouver que les Khmères rouges avaient perdu. Quand on est en vie et qu’on survit à un tel régime, c’est la plus grande forme de résistance. Cela veut dire que la volonté génocidaire des Khmères rouges n’a tout a fait fonctionné.

Ce qui est le plus troublant chez Sochan, c’est qu’elle dégage une sérénité incroyable…

Ah ! On parle souvent du sourire khmer comme une expression de joie des Cambodgiens, cette façon de guérir des souffrances intérieures, mais c’est un sourire de façade, c’est la politesse cambodgienne. En revanche, le soir, les victimes pleurent comme vous et moi. Sauf qu’on est trop pudique au Cambodge pour montrer sa douleur. Bien sûr que les Cambodgiens sont joyeux, bien sûr que Sochan est une personne bourrée d’humour ! Nous avons passé des moments extraordinaires avec elle. Mais la nuit, lorsque les enfants sont couchés, lorsque l’équipe technique est couchée et qu’on se retrouvait avec Sochan, Lida et moi, on parlait de sa souffrance et on voyait qu’elle était toujours là. A force de filmer Sochan, on savait quand elle souriait pour ne pas pleurer. C’est une douleur très intime. Sochan avait besoin de parler avec nous, même hors caméra, pour nous raconter un cauchemar qu’elle avait fait. D’ailleurs, la séquence du cauchemar dans le film, nous l’avons montée à partir des souvenirs de Sochan. Nous lui avons montré, et elle a dit : « Oui, c’est exactement ça. Bon, il faudrait un peu plus de morts, un peu plus d’images qui tremblent, des charniers. Voilà à quoi je rêve la nuit ».

Noces rouges - © Bophana production.

Noces rouges – © Bophana production.

Finalement, c’est un travail de psychanalyse que vous avez réalisé avec Sochan ?

Oui. Nous ne pouvons pas poser des questions comme ça : « Voilà, de but en blanc., raconte-nous ton histoire ». Il y a un vrai travail humain à faire avec la personne. Sinon, elle ne parlerait pas. C’est très compliqué à réaliser ce genre de film, parce que la moindre erreur de tact, la moindre erreur d’approche peut coûter très cher, pour la personne. Parfois, nous étions tous tellement épuisés par le tournage de certaines séquences, notamment celles pendant les rencontres avec les Khmères rouges, nous étions tellement épuisés que nous ne tournions plus le jour même et le lendemain. C’était trop dur. Nous étions tous un peu sonnés par ce qui se passait devant nous. Elle n’hésitait pas à nous dire : « Aujourd’hui, je n’ai pas envie de filmer, j’ai juste envie de parler. On va se balader, on va manger quelque chose au marché, mais je n’ai pas envie de parler ».

Après Noces Rouges, quels sont tes projets pour la suite ?

Je suis en train d’écrire un nouveau documentaire. Je vais continuer à explorer la même forme d’écriture : filmer au plus près des gens, mettre en valeur leur humanité, baser un film sur la parole de ceux qui souvent ne peuvent pas s’exprimer. Le cinéma que nous essayons de défendre avec Rithy Panh prend en charge une réalité qui existe au Cambodge, mais dont on ne parle pas. Je pense que c’est le positionnement qu’un documentariste doit avoir lors qu’il travaille dans un pays comme le Cambodge. Poser des questions, interroger la conscience des gens, pour qu’on n’oublie pas que le Cambodge est sur la carte du monde, qu’il a une histoire dramatique qui se répercute sur le présent, et qu’il y a des gens qui en souffrent encore aujourd’hui. Nous défendons leurs identités, leurs valeurs, leurs imaginaires. Moi, je suis très content du film aujourd’hui, je ne sais pas ce que je vais en penser dans dix ans, mais en tout cas, s’il y a une chose que je ne regretterai jamais, c’est la rencontre avec cette femme. Cela fait partie de mon parcours de documentariste et de personne.

Propos recueillis par Mariona Vivar

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