Claudio Pazienza/Jean-Louis Comolli : Rencontres

Posted on 22 juin 2012 par

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Plusieurs événements conjoints président à cette publication sur Le Blog documentaire autour de deux acteurs majeurs du cinéma documentaire. D’une part, Claudio Pazienza, dont 5 de ses œuvres viennent d’être réunies dans un coffret DVD par Doc Net Films. D’autre part, Jean-Louis Comolli, dont une somme de textes critiques vient d’être publiée par les éditions Verdier.

Les deux cinéastes, à la fois praticiens et théoriciens de leur propre art, se retrouvent ce dimanche 25 juin 2012 aux ateliers Varan pour interroger leurs propres réalisations, et discuter de leurs manières de faire… Indéniablement une rencontre à ne pas manquer !

« Travailler le réel, c’est un peu ça aussi : renoncer parfois à une syntaxe claire et convenue car le monde n’est pas d’une limpidité raisonnable.
Travailler le réel, c’est assiéger les vides par le langage. » 

Claudio Pazienza

« Comment faire pour ne pas cacher le monde derrière des images et des commentaires qui prétendent le montrer ? Comment faire pour qu’un film soit la possibilité de perceptions inattendues de ce que nous pensions connaître, pour qu’il soit une invitation à la réflexion et non une fiche technique illustrée ? Comment reconstruire, pour le donner à vivre, ce moment de dialogue avec la réalité du monde en quoi consiste un travail documentaire, d’une manière qui puisse ouvrir l’esprit sur ce qui est montré plus encore qu’il ne l’était auparavant ? »

Les questionnements ainsi posés par Jean-Paul Curnier dans le très beau texte [2] – initialement paru dans la revue Images Documentaires qui accompagne le coffret DVD de Doc Net dédié à Claudio Pazienza constituent une formidable porte d’entrée pour aborder la pratique artistique du cinéaste « italo-belge ». Le coffret réunit Tableau avec chutes, Esprit de bièreL’argent raconté aux enfants et à leurs parents, Scène de chasses au sanglier et Exercices de disparition. Présentation générale et parcellaire en trois extraits, offerts par Jean-Paul Curnier.


Ethnologue en sens inverse

« Il y a chez [Claudio Pazienza], comme chez Jean Rouch, une position d’ethnologue en sens inverse si l’on peut dire et qui fait de la recherche du sens une aventure à la fois joyeuse et grave d’une manière tout à fait inattendue et bienvenue. (…)

Il part de ce que l’on est censé savoir ou avoir compris sur telle ou telle chose et le confronte au réel jusqu’à s’y perdre, jusqu’à l’absurde s’il le faut, jusqu’à l’explosion de toute idée acquise. Il se sert du film pour mettre toute forme de savoir ou de représentation en doute, ou en déroute selon le cas. Au final, c’est la connaissance qui fait l’objet du doute, c’est sur elle que se retourne l’interrogation, pas sur la nature du monde. Le monde, lui, en sort avec plus de mystère et d’épaisseur.

Nouveau venu

« Pazienza aborde le monde à la manière d’un nouveau venu au sens que Macedonio Fernandez, l’écrivain argentin qui fut un modèle pour Borgès, a su donner à ce mot si bien fait pour qualifier ses films. Car c’est ainsi que s’inverse le regard ethnographique : la distance, qui chez lui permet l’interrogation, le raisonnement, l’enquête, n’est pas celle de l’ethnologue dont on dit qu’il s’efforce précisément de maintenir une distance entre lui et ceux qu’il rencontre pour éviter d’adopter leur point de vue ou qui s’efforce de s’éloigner de ce qui lui est familier. Sa distance à lui, tout au contraire, est celle de l’étranger qui cherche à se rapprocher, qui cherche à comprendre pour se rapprocher. Qui comprend en se rapprochant, précisément, pas en construisant ou maintenant un écart. À quoi il ajoute cette posture du nouveau venu chère à M. Fernandez : sorte d’incrédulité chronique, à la fois bienveillante et obstinée vis à vis de tout ce qui, dans la vie ordinaire, semble si facilement aller de soi. Retour permanent du personnage vers une sorte d’ignorance idéale têtue qui serait comme un préalable à toute compréhension ; cela, aussi bien avec les explications qui lui sont données qu’avec le sens commun que l’on attribue aux choses, aux gestes et aux habitudes. »

Filmer en étranger

« Filmer en étranger – en immigré, plus exactement -, c’est reprendre pour soi non pas le personnage de l’immigré – avec ses difficultés d’intégration, d’expression, de compréhension, d’acculturation, et autres -, mais sa situation. Entendons par là, une disposition d’esprit et de questionnement qui résulte du face à face permanent avec une réalité qui lui est tout ensemble vitale et opaque ; disposition  qui le porte à questionner non pour l’amour de la connaissance et du vrai mais pour entrer dans une vie nouvelle. Et ses questions sont marquées par l’attente de réponses plus essentielles les unes que les autres puisque étant toutes censées ouvrir les portes du monde encore fermé à celui qui arrive. La situation de l’étranger, sa disposition fondamentale dans le rapport à l’inconnu, c’est celle qui le porte à chercher, en toute chose et en toute occasion, une porte ou un chemin pour abolir la distance invisible et pourtant réelle qui le sépare du monde extérieur. Dans la perspective de son regard et de son questionnement d’étranger il y a une place qui se dessine, la place qu’il lui semblerait possible d’occuper. »

Claudio Pazienza

Jouer avec le hors-champ

Jean-Louis Comolli explique, à propos des films de Claudio Pazienza : « Le cinéma qu’il fait me travaille, comme on dit, au sens d’une occupation et d’une préoccupation. Ce cinéma est très loin de celui que je fais de mon côté, à l’opposé peut-être, et pourtant il m’interroge » [3]. 

Et s’il y a un terrain de recherches et d’expérimentations commun aux deux auteurs, c’est peut être la question du hors-champ. Jean-Paul Curnier écrit d’ailleurs: « Giotto est, de l’avis de presque tous maintenant, l’inventeur du cadre en peinture comme condition d’évocation du vivant dans la narration. En ceci il est aussi l’inventeur de cette possibilité narrative singulière qui résulte du jeu avec le hors-cadre. Et c’est ce que fait Claudio Pazienza, précisément. Mais il le fait en cinéma, ce qui signifie que le jeu avec le hors-cadre devient le jeu même avec l’absence comme partenaire, avec le non-là ». 

Les enjeux du hors-champ, c’est ce qui traverse le dernier ouvrage de Jean-Louis Comolli, Corps et cadre« La liberté du spectateur est à la mesure du hors-champ qui est aussi sortie du spectacle », écrit-il. Cette « absence de voir qui fait voir », cette « ombre [qui] nous apprend ce qu’il en est des limites de la lumière » est consubstantielle de l’histoire du cinéma : « La réversibilité du visible et du non-visible devient l’un des objets (des jouets) du cinéma. Une tension apparaît entre les deux pôles qui le composent : cinématographie et spectacle ; entre une tentation soustractive (ne pas montrer, ne pas tout montrer) et une tentation additive (tout montrer, toujours plus). Très vite, les cinéastes ont compris que le cinéma n’était pas seulement un moyen de montrer : il était l’outil apte à nous faire questionner ce qui était montré. En produisant ces images, ces plans, comme articulation de visible et de non-visible, le cinéma nous conduit à nous interroger, précisément, sur nos façons de voir« .

Plus loin : « Plus que jamais, la place de l’ombre est la part du spectateur. Le hors-champ est cette ombre qui cerne l’éclat de l’écran ; entre cette ombre et l’ombre de la salle, pas de frontière. L’ombre est le lieu des projections mentales, de même que le hors-champ déborde le rectangle de l’écran pour passer dans la salle et devenir terrain de jeu ou ligne de fuite des spectateurs. L’ombre serait la part commune au hors-champ et au spectateur, la part précieuse du cinéma. »

Jean-Louis Comolli

Mise en doute

Dans leurs pratiques artistiques respectives, les deux cinéastes ont aussi ceci en commun qu’ils travaillent sur le manque à l’image, sur la mise en doute du représenté. « Ce qui m’intéresse dans mes films, c’est de réinjecter de l’opacité », confie Claudio Pazienza. Fuir l’illusion de la maîtrise d’un monde qui serait donné comme transparent. Accepter que quelque chose échappe toujours, et s’y confronter. Jean-Louis Comolli, toujours à propos du travail de Claudio Pazienza : « Il manque toujours l’essentiel dans tes films et c’est pour ça que ce sont des films importants ». Ou alors : « Tes films sont troués de tous côtés. Troués, dans le meilleur sens du terme. Et d’abord parce qu’ils ne cessent de mettre en question la réalité des images. D’interroger, donc, les images dans leur part imaginaire, dans leur destin virtuel ».

L’ensemble de la filmographie de Jean-Louis Comolli est également traversée par cette mise en question de l’image-spectacle, ou de l’image-totale. Mieux encore, le cinéaste travaille ces problématiques à l’intérieur même de ces documentaires. Comme Claudio Pazienza, il interroge le cinéma en en faisant. Peut-être exemplairement dans sa série sur la vie politique marseillaise (Marseille contre Marseille), Jean-Louis Comolli montre qu’on veut nous faire croire qu’il y a du plein partout, mais qu’il n’en est rien. Les images ne sont jamais totales, le monde représenté ne s’arrête pas aux bords du cadre, si ce n’est dans « la société du spectacle ». « Qu’opposer à cette domination sinon le fait que de l’intérieur même des opérations de simulacre, par exemple celle de filmer, se dégage une mise en question, une mise en doute, une distance, un retournement qui renverse quelque chose dans le règne du spectacle, ne serait qu’en montrant de quoi il est fait, comment ça marche, pourquoi il en va ainsi, etc. Ramener la société du spectacle dans une histoire de la domination de la marchandise demande peut-être à repasser par le cinéma ».

Marseille contre Marseille – © Jean-Louis Comolli

La question du « comment »

De ces problématiques il sera sans doute question ce dimanche 25 juin aux ateliers Varan lors de ce dialogue qu’ouvriront Jean-Louis Comolli et Claudio Pazienza – dialogue basé sur leurs propres réalisations qui se poursuivra en septembre 2012.

Il s’agit d’aborder non pas la question de « que filmer » aujourd’hui mais de « comment filmer ». « Le principe de ce dialogue est très simple : en voyant à tour de rôle tel ou tel passage d’un film de l’un ou l’autre, nous nous demandons « comment » cela pu se faire, par quels biais, quels soucis, quelles manœuvres : interroger l’arrière-cuisine de la création, là où l’on fait des choix mais où l’on est aussi, sinon plus, pris dans la logique qu’on a lancée« . L’occasion aussi de montrer que théorie et pratique ne sont jamais sans rapport…

Ce dialogue interrogera par ailleurs les motifs profonds et souvent cachés qui se tapissent dans les différents films proposés par les deux auteurs. Jean-Louis Comolli ajoute : « La questions qui oriente les passages qui seront proposés est à peu près celle de la parole filmée : comment conduire la parole dans son avènement, comment la relancer, la faire durer, lui céder le pouvoir ? Comment aborder le corps et le sujet parlant afin que, filmée, cette parole soit une force ? »

Un rendez-vous à ne pas manquer, donc, pour comprendre dans quelle mesure les  manières de faire sont aussi des formes de pensée. Et comme le dit si joliment Jean-Paul Curnier à propos d’Exercices de disparition, vous en ressortirez peut être dans une sorte de « silence heureux »…

Cédric Mal

[1]ien avec Hugo Bélit et Jacques Kermabon, in Bref n°58, 2003.

[2« Cadres de vies, Le cinéma de Claudio Pazienza », Jean-Paul Curnier, in Images DOCUMENTAIRES n°67/68. Extraits ici reproduits avec l’aimable autorisation de l’auteur.

[3] Propos tenus lors d’une rencontre entre Jean-Louis Comolli et Claudio Pazienza à la Maison de l’Image de Strasbourg, le 8 décembre 2007, à l’invitation de Georges Heck et de l’association Vidéo-les-beaux-jours.

Plus loin

Le site personnel de Claudio Pazienza

Images DOCUMENTAIRES n°67/68 dédié à Claudio Pazienza (2010)

Le cinéma de Jean-Louis Comolli – coffret DVD