Pour un seul de mes deux yeux (Avi Mograbi)

Posted on 8 avril 2012 par

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Profiter du week-end pour revenir sur des films qui ont marqué les évolutions du cinéma documentaire… Nouvelle proposition du Blog documentaire qui vous est offerte grâce à la complicité de la revue Images documentaires. Premier jalon de cette exploration avec Pour un seul de mes deux yeux du cinéaste israélien Avi Mograbi.

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On l’a beaucoup dit, Pour un seul de mes deux yeux d’Avi Mograbi est un film engagé, un film israélien qui cherche à comprendre la situation bloquée dans laquelle se trouve cette région du Moyen-Orient et, pour ce faire, donne la parole aussi bien à des soldats de Tsahal qu’à des Palestiniens. Mais ce film ne se contente pas que prendre parti sinon il ne ferait que grossir le rang – pas si nombreux que cela – des films militants [1].

En fait, et c’est suffisamment rare pour être souligné, Pour un seul de mes deux yeux est aussi conçu comme un outil de pensée : Avi Mograbi y organise le matériau qui va susciter notre réflexion et laisse travailler le levain. Pour autant, le film ne dit pas où penser : il n’y a pas de voix de commentaire. En revanche, dans sa complexité, le dispositif pousse à une réflexion qui n’est pas assénée mais reste à construire ; ainsi en va-t-il des dialogues téléphoniques du cinéaste avec son ami palestinien dont on n’entend que la voix [2] et qui suscitent forcément une réaction interne, celle du spectateur. C’est depuis l’intérieur du dispositif que le réalisateur s’engage. Certes, son cinéma nous a habitués à l’intervention du metteur en scène comme personnage plongé au cœur de l’action ; on notera tout de même que, cette fois, Mograbi, tout en étant présent à l’écran, renonce – momentanément ? – à la touche si personnelle qui marquait ses films précédents : le burlesque.

Il faut dire que le sujet du film ne s’y prête pas : Pour un seul de mes deux yeux s’attaque à une question essentielle aujourd’hui, la culture de mort – et cela, bien au-delà d’Israël et des territoires occupés. Pour ce faire, Mograbi ne se contente pas d’inscrire sa silhouette massive sur l’écran ; il se fonde sur le parallèle qu’il construit entre un fait attesté puis magnifié par la légende, le siège de Massada, et l’histoire d’un personnage biblique, celui que les Israéliens appellent « Samson le héros ».

Samson prie Dieu de lui donner le pouvoir de venger un seul des deux yeux que les Philistins lui ont crevés, – d’où le titre du film – et, armé de cette force miraculeusement retrouvée, il détruit le temple pour tuer le plus de ses ennemis possible, quitte à mourir avec eux. Vu du côté des Philistins : attentat-suicide ? Massada : les Zélotes assiégés dans la forteresse préfèrent se suicider plutôt que de se rendre à l’ennemi romain.

Dans les deux cas, le film de Mograbi ne s’attache pas à directement mettre en cause la légende [3]. Il se centre plutôt sur le fait de montrer comment, dans la société civile israélienne, ces deux récits sont transmis aux jeunes générations. Par exemple par les visites guidées de la forteresse dans laquelle on propose des jeux de rôle aux touristes : « Et vous, pendant le siège, qu’auriez-vous choisi, le suicide, la prière, la lutte armée ou la reddition ? ». Dans une salle de classe (choisie pour son aspect plutôt libéral, une de celles « dans lesquelles on pourrait mettre nos enfants », selon les propos du cinéaste), une maîtresse propose elle aussi de s’identifier à une situation héroïque, celle de Samson. Du coup, le spectateur témoin se pose peut-être la question pour lui-même ; en tous cas, il enregistre les différentes réponses, et constate que chaque fois, des écoliers aux visiteurs plus âgés, l’enthousiasme marque ceux qui, en majorité, exaltent soit la lutte armée perdue d’avance (tuer le plus possible d’ennemis), soit le suicide. Mêmes méthodes pédagogiques, privilégier l’imaginaire affectif plutôt que la connaissance, même résultat : primat du passionnel et effrayante évidence de cette culture de mort.

On notera tout de même que dans la séquence tournée à Massada, une seule voix, celle d’une femme, s’élève pour défendre la vie en envisageant la reddition à l’ennemi. On en vient à rapprocher cette position plus que minoritaire du fait que, selon certaines sources historiques, dans la forteresse, à la fin du siège au printemps 73, parmi les cadavres de tous ceux qui s’étaient suicidés, on a trouvé sept survivants, deux femmes et cinq enfants.

Devant un tel constat, celui qu’aucun commentaire ne nous donne mais que nous pouvons faire en suivant l’évolution du film, en particulier la construction intellectuelle comparative soufflée par le montage, surgit le souvenir d’une autre image : dans Chronique d’une disparition (2002), un cinéaste qui a lui aussi choisi la tonalité burlesque face à la violence de la situation de cette partie du monde, le réalisateur palestinien Elia Suleiman, se filme, impavide, devant une cocotte minute dont la soupape s’affole de manière menaçante alors que tous les boutons de la gazinière sont en position arrêt.

Quand l’exaltation de la mort préférée à la vie règne des deux côtés d’un même check-point, et probablement bien plus loin que dans les seules régions concernées, on peut vraiment s’inquiéter. Au-delà de la seule prise de position partisane face à laquelle il incombe au spectateur de se situer, c’est parfois là le rôle des cinéastes et des artistes : nous ôter notre quiétude.

Carole Desbarats

[1] A force… une simple question : la prise de position serait-elle devenue indécente de nos jours ?

[2] Pour protéger l’interlocuteur dont il a retranscrit les propos lors de conversations téléphoniques effectives, Avi Mograbi a fait redire ces textes par quelqu’un d’autre.

[3] Le siège de Massada a réellement eu lieu. En 70, après la chute de Jérusalem, des Zélotes y trouvent refuge. En 72, les Romains assiègent la forteresse qui tombe au printemps 73. L’aspect légendaire se construit peu à peu, magnifiant ce fait au détriment de la précision historique. Les Zélotes étaient semble-t-il plutôt des brigands. Malgré cela, reste le noyau dur du récit et des faits : le suicide collectif préféré à la reddition.

Les précisions du Blog documentaire

1. Cet article a initialement été publié dans les n°55/56 de la revue Images documentaires (2006).

2. Fiche technique « Pour un seul de mes deux yeux » :
Réalisation : Avi Mograbi.
Production : Les Films d’Ici, A. Mograbi, Channel 8, Noga Communications, The New Israeli.
Foundation for Cinema & Television, 2005.
Vidéo, couleur, 100 min.
Sous-titré en français.

Posted in: Analyses