Le webdocumentaire à l’épreuve de la production – Récit

Posted on 21 mars 2014 par

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Le Blog documentaire se fait ici à nouveau l’écho d’un webdoc en train de se faire. «Femmes polygames», porté par Anne-Julie Martin et Andrada Noaghiu, est en cours de campagne de financement participatif sur KissKissBankBank. Le projet est piloté par Marianne Rigaux, qui expose ici son point de vue sur le contexte actuel de la production interactive indépendante, à partir de ses expériences personnelles. Récit.

affiche-polyandrieJ’évolue depuis trois ans dans le webdocumentaire, tantôt comme auteur (Stigmatisés : Paroles de Roumains, Les pionniers de Compostelle), tantôt comme community manager (The Brussels Business Online). Depuis quelques mois, j’expérimente le poste de chef de projet sur L’école des genres et Femmes Polygames. Chaque projet me donne l’opportunité d’observer les logiques de production dans le webdocumentaire et les schémas sans cesse renouvelés qui se mettent en place.

Jusqu’où un webdocumentaire peut-il avancer en auto-production ? A quel moment contacter une société de production ? Le faut-il obligatoirement ? Tous les auteurs se posent ces questions, surtout sur un premier projet. Je reçois régulièrement des mails d’auteurs qui ont besoin de conseils pour lancer ou faire avancer leur webdocumentaire. On boit une bière ou deux, on discute, et les auteurs repartent explorer les pistes évoquées. Outre les financements, la question récurrente est celle de la société de production. Dilemme.

Est-il préférable de mener son projet seul, avec une collecte sur KissKissBankBank, l’aide d’un ami graphiste et un peu de patience sur Djehouti, ou bien collaborer avec une société de production ? Les deux options sont à double tranchant et je pense que le choix dépend de l’ambition placée dans le projet – indépendamment de la qualité du propos.

femmes-polygames_Anne-Julie MartinL’auto-production permet de maîtriser son projet d’un bout à l’autre, et potentiellement de le mener à bien en quelques mois en travaillant dessus à temps plein. Si l’isolement ne nuit pas à la motivation… De nombreux outils, du crowdfunding aux solutions de développement homemade (Racontr propose maintenant des templates pour gagner du temps en graphisme) sont aujourd’hui disponibles pour tout faire soi-même.

Produire seul nécessite toutefois d’être un « auteur-couteau suisse », avec des compétences de community management pour fédérer autour du projet, de communiquant pour décrocher des relais médias, de commercial pour vendre le projet à un diffuseur, et de comptable pour récupérer un minimum d’argent là où il y en a. Ce qui n’est pas rien.

Des dizaines de boîtes, pour des dizaines de projets

Travailler avec une société de production permet de faire passer le projet dans une dimension un peu plus ambitieuse. Encore faut-il la trouver et la convaincre. Evidemment, tout le monde rêve de travailler avec Upian (Prison Valley, Alma…) qui doit recevoir des dizaines de dossiers par mois. Mais pour les séduire, il faut un sacré projet.

Il y a aujourd’hui de nombreuses autres sociétés, dédiées au webdocumentaire ou issues de la production télé. Parmi elles, il y en a des petites, qui sortent un projet tous les deux ou trois ans, et d’autres qui commencent à porter des programmes interactifs ambitieux. Chacune travaille différemment, et chaque projet appelle des logiques de production et de financements quasi uniques.

Un jour, un producteur m’a dit : « Il est très bien ce projet. Mais à vue de nez, c’est un budget à 30.000 euros. Et moi, en dessous de 200 000 euros, je sais pas faire ». Indépendamment de la qualité du dossier, on ne s’y prend pas de la même manière pour un projet à 30.000 où l’on ira mettre bout à bout différentes petites rentrées d’argent et pour un projet à 200.000 où l’on tablera plutôt sur des gros dossiers de subventions plus classiques.

Composer avec un producteur

Donc, en théorie, voilà le plan : vous allez convaincre la société de production que votre idée est géniale. Et elle ira à son tour en convaincre un diffuseur et trouver l’argent pour concrétiser cette idée géniale. Notons que c’est plus rarement une société qui courtise un auteur, sauf peut-être dans le cas du Mystère de Grimouville. Après avoir orchestré sans le vouloir un joli buzz, les deux auteurs vont dévoiler leur webdocumentaire, produit par la société Lumento, début avril.

Une fois le mariage conclu, l’auteur découvre parfois qu’il n’a pas atteint le Graal pour autant. Travailler avec un producteur, c’est aussi accepter de ne plus maîtriser son timing et l’évolution de son projet. Les choses n’iront pas assez vite, ou alors trop vite, mais sûrement pas comme vous le souhaiteriez. C’est le producteur qui décidera si le dossier est assez mature pour déposer une demande au CNC. Fixera les priorités, les périodes de montage, la répartition du budget.

Travailler avec un producteur (ou pire, avec plusieurs), cela peut aussi obliger à renoncer à une certaine liberté. En auto-production, pas besoin de compromis : vous dépensez autant de temps et d’énergie que vous le souhaitez. Avec une société de production, il faut échanger, composer, avancer ensemble. J’ai déjà vu des projets se faire réorienter, voire réécrire entièrement.

femmes-polygames-216.000 euros levés sans boîte de prod’

En 2011-2012, j’ai écrit et réalisé Stigmatisés : paroles de Roumains avec Jean-Baptiste Renaud et 23.000 euros de budget. A peine sortis d’école, nous ne connaissions pas grand chose au (petit) monde du webdocumentaire (heureusement, il y a des apéros pour ça). Assez vite, Mihai Zamfirescu, que nous avions d’abord contacté comme personnage, est devenu notre producteur avec sa société Coogan.

Etre accompagnés était plus rassurant, pour nous comme pour les financeurs, surtout pour un premier projet. Au moment de chercher un diffuseur, deux logiques ont commencé à s’affronter : la nôtre, qui voulions de la visibilité, peu importe si le diffuseur n’avait pas d’argent pour acheter ; et la sienne, qui voulait vendre le webdocumentaire – ou au moins, ne pas perdre d’argent. Difficile pour nous d’accepter son raisonnement : en tant qu’auteur, on voulait que notre webdoc sorte et qu’il soit vu. Point. L’auteur ne voit souvent que le webdocumentaire qu’il est en train de penser, pas tout ce qui va autour.

Et puis je suis passée « de l’autre côté ». Et j’ai mieux compris. Il y a un an et demi, deux auteures sont venues me demander des conseils pour un projet. Le genre de projet passionnant qui donne envie de les aider au-delà d’une discussion autour d’une bière. Le genre qui donne envie d’être producteur Il était question de radio et de webdocumentaire, de villages reculés dans l’Himalaya et de sociétés qui pratiquent la polyandrie : l’union d’une femme à plusieurs hommes.

femmes-polygames-1Anne-Julie Martin et Andrada Noaghiu avaient déjà réuni 16.000 euros seules, dont rien de moins que l’aide à l’écriture du CNC et la bourse Brouillon d’un rêve multimédia de la SCAM. Mais aussi des aides régionale et municipale auxquelles on pense peu. Le dossier de subvention, elles maîtrisaient. Pour leur trois mois de tournage en Inde, au Népal et en Chine, je leur ai prêté un sac à dos, un duvet chaud et des cartes mémoire. Elles m’ont envoyé des mails qui parlaient d’interprètes improbables, de nourriture immangeable et d’heures de marche interminables.

Chaque projet fait de son mieux

A leur retour, la question du schéma de production s’est donc posée. S’il est possible de décrocher l’aide à l’écriture du CNC en tant qu’auteurs solitaires, il est obligatoire de passer par une société pour tenter l’aide à la production. On en revient aux interrogations et débats énoncés plus hauts. Finalement, une solution intermédiaire s’est mise en place petit à petit : j’ai proposé à Jérémy Sahel de la société Enfin Bref de prendre le projet ; il a dit oui, sans pour autant avoir beaucoup de temps à y consacrer.

Je continue donc de « m’occuper » de ce projet avec une casquette de « chef de projet » bien embêtante à définir. Je fais le lien entre le producteur et les auteurs, je défends les choix éditoriaux des uns et les contraintes budgétaires de l’autre. J’avoue, cette position le cul entre deux chaises n’est pas toujours confortable, mais au moins, cela permet aux deux parties de se comprendre parfois.

Cette organisation est parfaitement à l’image de l’économie du webdocumentaire aujourd’hui. Un schéma un peu bancal, dont les contours sont mal définis, où chacun doit mettre la main à la pâte car l’équipe est restreinte. Ce n’est pas facile pour chacun de trouver sa place dans ces dispositifs qui manquent encore de repères fiables. Chaque projet fait de son mieux pour aboutir en définissant son propre schéma de production.

femmes-polygames-3Le webdocumentaire d’Anne Julie Martin et Andrada Noaghiu s’appelle donc « Femmes polygames ». Cette immersion dans la polyandrie est une manière d’interroger les rapports hommes-femmes tels que nous les connaissons. De découvrir des couples à géométrie variable où les notions d’amour, de fidélité, de sexe et de paternité prennent un autre sens. Une version radio a été diffusée sur France Culture les 4, 5 et 6 mars 2014 dans l’émission Sur les docks.

Pour financer la post-production du webdocumentaire, nous avons lancé une collecte sur KissKissBankBank. Objectif : 7.000 euros avant le 29 mars. Le projet est sélectionné par le prix Web&Doc du Figra, grand festival de documentaire chaque année au Touquet. Anne-Julie et Andrada pourront pitcher leur projet samedi 29 mars devant un public de professionnels si toutefois la collecte est réussie. Et continuer ainsi leur route vers la concrétisation du webdocumentaire.

Marianne Rigaux

Plus loin

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