« InterDocs » : 1ère conférence sur le webdoc en Espagne

Publié le 5 juillet 2013 par

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Nouvelle incursion en terre espagnole sur Le Blog documentaire avec la première conférence organisée dans le pays autour du documentaire interactif. Plus de 150 personnes se sont ainsi réunies le 29 mai à Barcelone dans le cadre du festival de cinéma documentaire DocsBarcelona. La matinée était consacrée aux projets internationaux, et l’après-midi aux initiatives hispaniques. Le compte-rendu est signé Mariona Vivar.

docsbarcelonaSandra  Gaudenzi, professeur dans plusieurs universités britanniques et spécialiste du documentaire interactif, était chargée de définir les bases de ce nouveau genre. Elle en a fait une description très large car, selon elle, des exemples qui appliquent une logique d’hypertexte développés par Honkytonk aux initiatives en 3D comme One million towers en passant par des témoignages poignants comme celui d’Alma, tous sont des i-docs. Sandra Gaudenzi utilise ce terme pour décrire « les projets qui prétendent documenter le réel en utilisant l’interactivité digitale ». Elle a insisté sur la place de l’auteur, qui devient un « architecte » et qui va travailler avec des bases de données plutôt qu’avec des rushes vidéo. « Ceci est une cour de recréation. Éclatez-vous ! », a lancé la chercheuse.

Sandra Gaudenzi donne une importance capitale à l’interface : « L’interface est le contenu. L’interface devient le sens de votre proposition, mais c’est aussi ce qui distribue le pouvoir à l’audience. Il s’établit une relation de pouvoir entre l’auteur et le spectateur parce que le premier va pouvoir décider ce que le second pourra faire, ou non, au sein de l’interface. Le spectateur aura le pouvoir de participer, ou pas ». Elle a cité le webdoc de l’ONF Bear 71 qui, selon la chercheuse, illustre une bonne utilisation de l’interface pour aborder la question de la vidéosurveillance. « Le spectateur se sent libre d’explorer le territoire, de regarder au travers différentes caméras installées dans le parc naturel, jusqu’au moment où il tombe sur sa propre image, filmée avec sa webcam, et c’est alors qu’il se sent piégé et réalise à quel point, lui aussi, est surveillé ».

Sandra Gaudenzi - © Jordina Anguera

Sandra Gaudenzi – © Jordina Anguera

Un autre exemple d’interface réussie, selon Sandra Gaudenzi, est celle de Highrise, le documentaire de Katerina Cizek qui explore la vie dans les gratte-ciels du monde entier. L’interface met tous les personnages sur le même niveau, de sorte que les entrées dans le webdocumentaire sont multiples. « Cette proposition est très différente du montage dans le documentaire classique où l’auteur choisit le plan à regarder à chaque moment », ajoute Sandra Gaudenzi.

Arnaud Dressen (Honkytonk) et Alexandre Brachet (Upian) ont respectivement présenté les projets Voyage au bout du charbon et Alma. Ils ont insisté sur le fait que les possibilités offertes par le webdocumentaire sont énormes et qu’il ne faut pas hésiter à commencer avec un petit projet, avant de se lancer dans des superproductions très coûteuses.

Avant la pause déjeuner, la réalisatrice canadienne Kat Cizek s’est jointe à l’événement via Skype.  Elle a expliqué à quel point le facteur temps est important dans un projet digital. Elle a ainsi passé 5 ans sur le projet Highrise, Out my window, pour s’intéresser aux conditions de vie urbaine sur la planète. Elle est devenue une spécialiste de la vie dans les gratte-ciels, et a annoncé que le New York Times l’a contactée pour réaliser un projet historique sur les buildings New York. Elle a eu accès aux archives du journal et a travaillé avec ses équipes numériques pour développer un projet qui devrait voir le jour « very soon ».

Neil Harbisson

Neil Harbisson

L’après-midi a permis de découvrir des initiatives espagnoles plus modestes, souvent réalisées avec peu de budget, mais beaucoup d’enthousiasme, comme Xip multicolor, un webdocumentaire des étudiants de l’Universitat de Vic (Barcelone). Neil Harbisson, le personnage du webdoc, a expliqué comment il est devenu cyborg. Depuis sa naissance, il ne peut pas distinguer les couleurs et voit ce qui l’entoure en noir et blanc. Après des études d’art, il a inventé l’eyeborg, une puce électronique greffé dans son crâne qui lui permet de transformer les différentes fréquences de couleur en sons. Depuis, il écoute les couleurs, et est capable de composer de la musique en regardant les couleurs. Il a ainsi développé un nouveau sens qui, selon lui, le rapproche du « monde animal », et pas du tout du « monde des machines ». Josep Cumeras, coauteur du webdoc, a annoncé la sortie d’une application pour Android qui permet d’écouter les couleurs, comme Neil peut le faire avec son eyeborg, et ensuite de composer des tableaux.

Après cette intervention futuriste, Ricardo Villa, directeur des médias interactifs de la télévision publique espagnole (TVE), prend le relais pour présenter le Lab, un département dédié à l’innovation audiovisuelle, créé il y a deux ans. Ce Lab est à l’origine de Historias en el retrovisor, un webdoc sur l’histoire du XXe siècle au travers les voitures dans lequel les internautes peuvent envoyer des photos d’anciennes voitures. Un autre projet remarquable d’un point de vue documentaire est Cromosoma 5, qui aborde le sujet des maladies rares d’un point de vue très intime.

Àlex Badia - © Jordina Anguera

Àlex Badia – © Jordina Anguera

« 10 des 50 projets documentaires que nous coproduisons devront inclure un webdoc, et auront un budget spécifique pour la partie digitale », a annoncé Ricardo Villa. Cette annonce a été applaudie par les auteurs et producteurs présents, mais elle a ensuite été nuancée par le même Villa, qui a beaucoup insisté sur le rôle du second écran. « Aujourd’hui, 70% de l’audience regarde la TV en même temps qu’elle utilise le mobile ou la tablette », a t-il souligné. Interrogé par la salle sur les objectifs de sa stratégie interactive, Ricardo Villa a avoué qu’il souhaitait, au final, utiliser le web pour renforcer l’audience TV. « Nous avons besoin de l’audience. Et nous allons coproduire des webdocumentaires à condition qu’ils contiennent une version TV ». En revanche, il n’a pas donné des chiffres sur le budget dédié à ces projets.

Àlex Badia, associé au sein de la maison de production Barret Films, a présenté Las voces de la memoria. Il s’agit d’un travail sur la maladie d’Alzheimer et le pouvoir de la musique, composé d’un documentaire TV, d’un webdocumentaire et d’une application mobile pour les soignants. Plus récemment, Barret Films s’est fait remarquer avec le projet 0 responsables, sur les causes de l’accident de métro de Valence en 2006 (et auquel Le Blog documentaire a dédié un article). Barret Films est la principale maison de production de documentaires interactifs en Espagne. « Upian a toujours été une référence et une source d’inspiration pour nous », a commenté Àlex Badia, qui a apprécie pouvoir échanger avec les professionnels de l’industrie en tête à tête. Le projet 0 responsables a depuis été présenté dans le prochain Cross Video Days, à Paris, car Àlex Badia vise une diffusion internationale pour son webdocumentaire, qui sera d’ailleurs aussi décliné en film dans les mois à venir.

interdocs debatLa journée s’est terminée avec la présentation de Thais Ruiz de Alda, directrice de stratégie digitale de la maison de production IntropíaMedia, qui a dévoilé le sujet de son prochain webdocumentaire, encore dans les cartons. Las sinsombrero est le nom d’un groupe de femmes artistes, très réputées dans les années 1920-1930 en Espagne pendant la deuxième République, mais complètement méconnu aujourd’hui. « Elles ont même côtoyé Andy Warhol », signale Thais Ruiz de Alda. Pourquoi l’Histoire a oublié ces femmes ? Malgré le potentiel du sujet, le grand défi reste de trouver les fonds pour produire un documentaire interactif en Espagne. Pour y parvenir, Thais Ruiz compte sur le soutien des partenaires financiers et non-financiers, comme le ministère la Santé, des Affaires sociales et de l’Egalité, de la télévision RTVE, de Knock.ws ou de Wikipedia. « Dans deux ou trois semaines, on va commencer notre vie sociale sur les réseaux », a annoncé la productrice, qui est incapable de chiffrer le budget du projet : « Nous voulons faire une application pour les mobiles, mais cela dépendra du budget final ». A suivre, donc…

Mariona Vivar

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