Lech Kowalski – Portrait

Portait d’un cinéaste singulier sur Le Blog documentaireLech Kowalski présente une filmographie exigeante, et très politique. En voici quelques clés de compréhension, avec ce texte signé Barbara Levendangeur initialement publié dans le catalogue du festival Visions du Réel en 2004.

Lech Kowalski - © Andrej Bac

Lech Kowalski – © Andrej Bac

Anarchy in the LK

Cinéaste des hors-la-loi, de ceux qui ne peuvent ni ne veulent s’intégrer, de ceux qui ont pris la tangente ou choisi l’alternative, Lech Kowalski ne se soumet à aucun ordre, si ce n’est au devenir. Non pas qu’il soit partisan inconditionnel du chaos, plutôt un allergique à tout principe premier. Fidèle aux enseignements de son idole, la cinéaste indépendante américaine Shirley Clarke, il se refuse à tout ordre narratif linaire, qui voudrait qu’un film ait un début, un milieu et une fin. Seuls comptent pour lui le cheminement et la tension, la force du présent. Même quand il s’agit de retracer la carrière de Johnny Thunders, la chronologie est malmenée au profit d’une construction analogique, tendue entre le mythe et la vie décadente de l’artiste. Selon Lech Kowalski, « le processus de découverte vécu par le réalisateur doit également être vécu par le spectateur ». Un choix qui privilégie le mouvement à l’identification, la vérité des situations à la représentation nette et sans bavure. D’où sa réputation d’artiste anarchique et chaotique. Ne nous méprenons pas tout de même. Le grain grossier de ses images, ses décadrages et ses mises au point incessantes ne sont pas le résultat d’une incompétence technique. Tout comme les punks n’étaient pas tous – contrairement à la légende – des musiciens de bas étage ne sachant jouer que trois accords, Lech Kowalski est loin d’être un réalisateur approximatif mais plutôt un cinéaste anti-hollywoodien et anti-progressif qui a pris le parti de l’énergie. La force, le désir de s’outrepasser, de nier toute sorte d’autoritarisme, d’affirmer le multiple et les autonomies personnelles face à un sens univoque et transcendant, voilà toute l’ambition de Kowalski.

C’est pourquoi sa filmographie explore le destin de toutes sortes de rebelles, de pirates du réel, dont John Spacely (Gringo, 1984), avec son bandeau noir sur l’œil, en serait en quelque sorte l’archétype. Qu’ils soient punks, prostitués, drogués ou squatteurs, ses personnages incarnent tous une rage, la rage de s’exprimer et de survivre. Tous sont mus par une certaine négation de l’autorité, symbolisée par son extrême par l’autoroute d’Hitler (On Hilter’s Highway, 2002). C’est sur le béton de cette dictature que Lech Kowalski rencontre une multitude de marginaux, de miséreux, de victimes de la société qui, sans s’en rendre réellement compte, se sont réappropriés un passé, et le réinterprètent à leur manière. Vous ne trouverez dans ce film aucun « devoir de mémoire », juste un passé qui redevient réel à travers le parcours d’hommes et de femmes qui tentent de refonder leur liberté dans l’instant présent. Une manière d’appréhender le temps propre à l’anarchie : un temps multiple et qualitatif lié à la durée des êtres et non à leur capacité de participer à un quelconque « sens » de l’histoire. Les films de Lech Kowalski ne se réclament en effet d’aucune valeur « humaniste » : les jugements transcendants issus de la loi étatique et de la morale sont systématiquement ignorés, les sentiments de culpabilité et de bonne conscience rejetés. Les personnages qui peuplent ces films ne sont jamais soumis au jugement dernier, si ce n’est la mort… La liberté semble à ce prix. Quant à l’éthique du cinéma documentaire, Lech Kowalski prend la liberté de s’en passer ou en tout cas de l’interpréter à sa manière, n’hésitant pas à laisser la caméra tourner à l’insu de ses protagonistes ou à payer des prostituées – en offrant notamment une passe à un ventripotent mécène pour réaliser un des ses premiers films Walter and Cutie (1978)… Lech Kowalski n’en est pas pour autant un nihiliste, comme certains ont voulu le croire. Plutôt le partisan d’une autre morale, aux accents éminemment anarchistes, fondée sur le sentiment de sympathie, la réalisation de soi, la confiance en la libre association consentie. Dans The Boot Factory (2002) ou Rock Soup (1991) par exemple, il n’hésite pas exalter la fraternité et la liberté d’entreprendre, la réalité d’autres ordres possibles. Un romantisme anarchiste qui, pourtant, ne revient jamais totalement à se défaire du substrat inscrit dans tout possible : la mort et le chaos. Car en allant jusqu’au bout de qu’ils peuvent, ses personnages prennent toujours le risque de l’anéantissement. Du coup, la drogue, les décès ponctuent ses films, comme le destin tragique d’un éternel retour, d’une répétition de l’identique. Reste l’énergie de l’espoir et du désespoir, cette énergie vitale qui porte tous ses films et nous oblige sans cesse à regarder la réalité en face, à croire en la désobéissance civile, à imaginer une autre forme de vie, libre des déterminismes et toujours à la limite de la contradiction.

B. L.

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  1. « Holy Field, Holy War » : analyse et entretien avec Lech Kowalski | Le blog documentaire

    […] Blog documentaire s’arrête ici sur le dernier film du cinéaste Lech Kowalski, sorti dans les salles françaises ce mercredi 26 mars. « Holy Field, Holy War », ou comment des […]

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