Portrait : David Bigiaoui, producteur transmédia

Posted on 27 novembre 2014 par

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Le Blog documentaire pourquit sa série de portraits de producteurs « nouveaux médias » pour présenter les hommes, les femmes et les projets qui font l’actualité du secteur. Après Arnaud Colinart, Wilfrid Estève et Virginie Terrasse, Mathieu Détaint et Eléonore Lamothe ou encore Pierre Cattan, place à David Bigiaoui, producteur chez Cinétévé, qui aura mis en ligne trois projets en cette riche année 2014, dont la toute récente application documentaire « Jaurès pas à pas ».

logo_cineteveSon bureau possède une dimension adolescente qui peut tromper sur la nature du personnage qui l’occupe. Installé dans une sorte de mezzanine, à l’étage par rapport aux autres postes de travail de Cinétévé, David Bigiaoui semble un peu à l’écart du reste de la production de cette vénérable institution du documentaire et de la fiction télévisuels (30 ans de service, tout de même). Mais filer la métaphore de cet espace niché en marge de la vie du grand appartement bourgeois ne rendrait cependant pas compte de la maturité qu’acquiert le département « nouveaux médias » dont s’occupe ce quarantenaire toujours prompt à l’échange. Si la seule preuve de sa nomination dans la commission nouveaux médias du CNC suffirait à y tordre le cou, les projets portés par David Bigiaoui et sa petite équipe affichent depuis quelques mois déjà les gages d’une véritable connaissance des enjeux de l’écriture interactive. A tel point qu’à la notable exception d’Arnaud Colinart à AGAT Films, il fait figure « d’ancien » parmi les producteurs transmédias des structures dites « traditionnelles » du documentaire. Ainsi mène-t-il, lentement mais sûrement, la barque Cinétévé sur les rives de la webproduction.

"Presque" David Bigiaoui.

« Presque » David Bigiaoui.

Cette inclinaison, s’agissant de David Bigiaoui, n’est pas nouvelle. Avant Cinétévé, il était déjà familier de l’univers du web et de l’IHM (comprenez : Interactions Homme-Machine). Il fait ses armes aux côtés d’Agnès B., puis passe par la case « agence multimédia » avec Alcaline (aujourd’hui disparue) où, dès le début d’un 21ème siècle encore pauvre en interactions, il s’essaie à toutes sortes de dispositifs innovants. Avant la rencontre avec Fabienne Servan-Schreiber en 2010 qui, très tôt par rapport à certains de ses concurrents directs dans la production TV, souhaite intégrer à sa société une tête chercheuse experte ès nouvelles formes de narration.

La greffe entre la connaissance des dispositifs interactifs de David et les contenus de Cinétévé prend lentement. Les projets sont difficiles à mener à bien, mais David Bigiaoui est opiniâtre et ne lâche pas facilement les auteurs sur lesquels il parie. Ainsi, Avide, une fiction interactive écrite par Thomas Bidegain, scénariste aux côtés de Jacques Audiard pour Un prophète, n’entrera dans sa phase de production que dans les mois qui viennent, alors que le projet a été aidé par le CNC en mars 2013 (en même temps que Stainsbeaupays ou Love Hotel) ! Malgré cette longue maturation, Cinétévé a néanmoins transformé ces derniers mois les promesses en réalisations concrètes en sortant pas moins de trois projets, quasiment coup sur coup.

DIY manifestoIl y eut d’abord la sortie début juin de DIY Manifesto, le nom opportuniste du projet initialement baptisé Détroit, je t’aime. Opportuniste car le projet, long et difficile à accompagner jusqu’à la production (Détroit est devenu, en même temps que le Do It Yourself, une sorte de mode du journalisme néo-bobo), ne se contente plus d’un portrait de la ville et de ses habitants. Intégré à une myriade de contenus mêlant articles et invitations à des événements dans le monde physique (parmi la communauté fleurissante des « makers »), le webdoc s’est mué en plateforme – voire en véritable « rédaction », comme l’indique David. Avec, d’un côté, la ferveur d’un mode de production radicalement nouveau pour une société de production habituée à livrer des films finis et prêts à être diffusés et, de l’autre, le risque de noyer la proposition formelle des films, finalement très linéaire, dans un propos généraliste en phase avec les préoccupations d’une société en quête de nouvelles pistes pour se régénérer.
Générations 14 (dont nous avons déjà parlé en détail dans nos colonnes) fut ensuite mis en ligne avant l’été, parachevant ainsi une fin de saison 2013-2014 très riche de Cinétévé…

A l’inverse de DIY Manifesto, Jaurès pas à pas, sorti il y a une semaine, a très vite reçu le soutien de France Télévisions qui a vu l’occasion de s’inscrire dans la lignée de l’innovation narrative pour le centenaire de la mort du père de la gauche. Car Jaurès n’est pas à proprement parler un webdocumentaire, mais une application mobile qui s’appuie sur l’ensemble des lieux (places, rues, avenues, écoles…) portant le nom de l’homme politique pour proposer du contenu géolocalisé. La richesse du propos est, il est vrai, portée par le fait que Jaurès reste la personnalité la plus représentée dans les municipalités pour nommer leurs infrastructures, juste après le général de Gaulle ! Au total, neuf films ont été réalisés, dont l’un sera proposé prioritaitement en fonction de la géolocalisation de l’internaute. En découpant la carte de France en 9 grands ensembles, Jaurès pas à pas poursuit la logique entrevue dans Générations 14, avec une personnalisation du contenu en fonction du lieu de connexion (certes moins poussée ici, puisque moins liée à l’identité de chaque internaute). Deux balades, le nez sur son écran davantage qu’en l’air, ont également été imaginées, à Paris et à Toulouse (là où siège Caminéo, la SSII partenaire du projet qui a réalisé l’interface technique). Dans la capitale, l’application propose de revivre la dernière journée de Jaurès jusqu’à la fatale rue du Croissant qui le verra tomber sous les balles de Raoul Villain.

jauresAvec ce projet, David Bigiaoui a aussi démontré son flair du recrutement et son intérêt pour la « montée en compétences » de ses collaborateurs. Ainsi Joffrey Lavigne, le concepteur de l’application (et donc crédité en tant qu’auteur aux côtés de Bernard George), a d’abord été stagiaire à Cinétévé aux côtés du producteur « nouveaux médias ». Pendant quelques mois, le jeune homme a observé le métier avant de proposer son idée à David Bigiaoui. Bonne pioche : en marge des innombrables projets sur la célébration du centenaire de la Première Guerre, Jaurès pas à pas tranchait par son application terrain et sa démarche d’expérience documentaire.

Et pour la suite ? David Bigiaoui n’imagine pas brusquer les choses. Car financer correctement un projet reste le fruit d’un travail acharné. Ainsi note-t-il que si le développement des projets (quatre pour son service, sans compter les idées non encore transformées en projets) reste relativement bien financé, le passage en production se révèle en revanche un véritable défi. Alors face à la difficulté de trouver un diffuseur qui s’investisse convenablement (hormis ARTE et France Télévisions, les enveloppes sont souvent réduites), plutôt tenir que s’éparpiller pour ne pas laisser les auteurs bloqués au stade frustrant de l’écriture. D’où cette actualité en « grappes » chez Cinétévé, qui sort en quelques mois trois projets avant de replonger dans le relatif anonymat du travail de production.

Et puis, de manière personnelle, il y a cette « formidable expérience », sorte de poste de commandeur que David Bigiaoui va expérimenter pendant deux ans en siégeant aux commissions nouveaux médias du CNC. Sous la houlette de Céline Sciamma et aux côtés de personnalités aux sensibilités très complémentaires (de l’homme de radio Thomas Baumgartner en passant par le directeur artistique de l’agence web Cellules Emmanuel Dumont), il affûte son regard sur la cinquantaine de projets envoyés par commission. Un engagement prenant, s’il en est, et un investissement intense…

Une chose est sûre en tout cas, cette nomination promet de sortir l’homme au crâne rasé du relatif anonymat dans lequel il se trouvait. Un peu comme si une nouvelle fenêtre s’était ouverte dans le toit de sa mezzanine…

@Nicolasblole

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