« Le C.O.D et le coquelicot » : entretien avec J. Paturle

Posted on 7 octobre 2014 par

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Court-métrage et animation sur Le Blog documentaire… avec un petit trésor découvert dans la sélection Expérience du regard du festival de Lussas, , « Le C.O.D. et le coquelicot ». Les deux réalisatrices Jeanne Paturle et Cécile Rousset y dépeignent avec humour, poésie et finesse, les affres de l’enseignement dans des zones dites « sensibles » à partir des voix de plusieurs instituteurs d’une école primaire du nord de Paris, associées à différentes techniques d’animation . Rencontre avec Jeanne Paturle qui explique à Marie Baget la genèse du projet et la fabrication du film diffusé dans la case « Libre Court » de France 3, la nuit du jeudi 9 au vendredi 10 octobre 0h50.

cod et coquelicot-01Le Blog documentaire : Comment a démarré ce projet de film d’animation ?

Jeanne Paturle : En 2009, Cécile Rousset et moi travaillions dans cette petite école primaire du nord de Paris. À ce moment là, Cécile y était professeure d’arts visuels et moi, animatrice sur les temps annexes à la vie scolaire (soutien, cantine, classe verte, etc.). Assez vite, nous avons eu envie de parler de cette école, mais sans savoir comment… On a commencé des entretiens sonores avec les instituteurs avec qui nous discutions naturellement chaque jour. La situation était tellement difficile qu’on avait besoin de se parler, de débriefer, d’essayer de trouver des solutions à ces situations de violence avec les élèves. Pendant un an, nous les a donc enregistrés seuls, par deux ou en groupe. Nous avons même enregistré des élèves. Mais rapidement, nous nous sommes rendu compte que nous voulions rester du côté des instituteurs, en adoptant leurs points de vue. Ensuite, nous avons mis du temps à écrire un dossier, à rechercher des financements parce que nous travaillions en parallèle. On se consacrait donc au projet surtout les soirs et week-ends. En juin 2012, nous avons su que nous avions des financements, et à partir de ce moment là, nous sommes parties à fond…

Quelles ont été ensuite les différentes étapes de la création de ce film ?

On a donc démarré par la matière sonore. Il a fallu monter toutes nos heures de rushs avec l’aide d’une monteuse. Et ce n’est qu’ensuite que nous avons fait les recherches d’images. Nous sommes parties de vieux manuels scolaires, des images un peu universelles qui ne changent pas beaucoup et qui parlent à tout le monde. Nous avons donc découpé dans ce matériel pédagogique. Cette recherche a été une grosse partie du boulot. On a également utilisé le dessin et la peinture, ainsi que des vidéos de classe sélectionnées par bouts, puis redécoupées. Ces films ont été réalisés à une étape de recherche ; nous n’avions pas l’intention de les utiliser au début…

Nous avons ensuite travaillé avec un musicien, puis retravaillé avec la monteuse pour terminer par l’animation. C’est un travail par strates successives. On recherche une séquence, puis une autre, et petit à petit on fait des choix, on élimine… C’est vraiment de l’artisanat !

cod et coquelicot-04Et la phase d’animation ?

La phase d’animation s’est faite à La Ménagerie de Toulouse [structure ouverte dédiée à la production de films d’animation, NDLR], un partenaire de notre coproducteur Xbo films. Là-bas, on a travaillé avec d’autres animateurs, en deux sessions. C’était la première fois qu’on déléguait…

Il y a donc eu la partie « papier-découpé » avec un appareil photo mis à la verticale sur un plan de travail, et nos ensembles de papiers qu’il faut bouger petit à petit. Il faut compter de 8 à 12 images pour obtenir une seconde ! Pour la partie dessinée, nous avons travaillé avec de simples feuilles et une table lumineuse. On dessine ou on peint dessin par dessin, et on shoote à l’appareil photo. Cette partie a été réalisée à Paris, et le shooting à la Ménagerie.

Finalement, la partie animation s’est faite très rapidement car Cécile et moi travaillons un peu à l’arrache, de manière brute. Nous ne cherchions pas à avoir quelque chose de lissé comme sur d’autres projets. On aime chercher dans le brouillon, dans le croquis, dans le « vite fait ». Il y a là quelque chose de l’ordre du mouvement qui a en partie à voir avec le sujet.

Quel est votre parcours à l’une et l’autre ?

On a fait toutes les deux les Arts-déco en section Animation. Dans nos films d’étudiantes, l’une et l’autre avions choisi le documentaire. Cécile a fait un film qui s’appelle Paul, acheté ensuite par ARTE. Le son était documentaire et l’image dessinée, et plus figurative. Pour ma part, j’avais fait un film plus expérimental, Les yeux fermés, où des gens qui voyageaient à vélo avec des personnes aveugles m’envoyaient leurs sons, et je dessinais…

cod et coquelicot-02Pourquoi allier le réalisme du son documentaire et la partie imaginaire de la représentation animée ?

C’est instinctif. L’une et l’autre, nous sommes sensibles aux histoires des autres, et puis c’est tellement riche de puiser dans le réel ! C’est donner une place à d’autres en recueillant leurs histoires, et cela nous permet de ne pas partir d’une page blanche. Et comme on fabrique tout dans les images, tout est possible ! Du coup, la marge d’interprétation est énorme. Nous sommes finalement plus à l’aise avec le réel qu’avec la fiction.

Par rapport au sujet lui-même, ce qui est touchant, c’est le mélange du grave et du léger. Comment êtes vous parvenues à cela ?

Dans notre film précédent, nous nous étions dit que nous voulions faire quelque chose de drôle… Et il se trouve que ces profs ont beaucoup d’humour. Quand on discutait pendant les pauses, il y avait des bons moments de rigolade pour détendre les tensions… Nous voulions garder ça, cet humour qui existe dans leur façon d’être. Et nous voulions également nous amuser !

cod et coquelicot-07Ce qui est frappant dans ce film c’est la multiplicité des registres et des techniques utilisées…

Enc e qui concerne les techniques, il y a le « papier-découpé » à partir de manuels scolaires, le « papier-découpé » à partir de vidéos sur lesquelles on découpait les images des enfants, des parties uniquement dessinées, et des mélanges des deux.

Au niveau des registres, il y a des choses réalistes et d’autres plus abstraites, avec des décalages plus ou moins grands. Par exemple, une séquence avec des points rouges et des lignes bleues symbolise l’idée de la gestion d’un groupe… Cela permet de visualiser une idée, un concept. Ou bien dans une des premières séquences, un instituteur raconte qu’il prend un bain après une journée terrible. Là, nous sommes parties sur le mode du conte, inspirées par Gulliver. Une fois le montage son effectué, nous avons posé des choses de manière éparpillée. C’est très éclaté au départ comme recherche. Du coup, notre travail et notre difficulté consistent à tisser des liens, et à garder un fil. D’ou ces scènes plus illustratives pour être plus ancré dans du réel… D’autres moment sans paroles nous permettent de donner des respirations, de changer de rythme et d’alléger certains passages.

Quid du format, d’une vingtaine de minutes ?

Au départ, nous voulions faire plus cour,t mais quand nous avons fait le montage des 13 heures de rush, nous n’avons pas réussi à couper plus car nous voulions tout de même dire des choses ! Nous sommes finalement parvenues à 24 minutes… Mais on n’avait pas de norme dans laquelle rentrer…

cod et coquelicot-15Comment s’est déroulée la collaboration avec les Films d’Ici ?

Nous sommes arrivées chez les Films d’Ici parce qu’ils cherchaient des réalisateurs pour un autre projet, et nous leur avons parlé du nôtre. Nous avons été très libres. Ils nous ont aidées pour l’écriture du dossier et à différentes étapes du montage.

Avez-vous d’autres projets ?

Avec Cécile, nous souhaitons continuer à travailler ensemble. Je viens de déménager à Lille mais on va trouver un moyen ! Il faut jongler avec nos boulots respectifs, mais c’est le lot de beaucoup de réalisateurs de devoir travailler par ailleurs !

Propos recueillis par Marie Baget

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