Sunny Side of the Doc : 25 ans… et toutes ses dents !

Posted on 23 juin 2014 par

3


Le Blog documentaire poursuit son fructueux partenariat avec le Sunny Side of the Doc… et cette année, c’est la 25ème édition de la manifestation désormais rochelaise. Un anniversaire que le commissaire général Yves Jeanneau entend bien fêter les yeux rivés vers un avenir qu’il estime prometteur, plutôt que tournés vers le passé, même si le travail accompli sur les deux dernières décennies est assez remarquable… Bilan et perspectives.

sdd2014_header_ENLe Sunny Side a donc 25 ans… et toutes ses dents. Non plus de petites canines inoffensives, mais bien de puissantes molaires. Incisives. Il faut dire que la manifestation portée par Yves Jeanneau a été plusieurs fois promise à la disparition, face à la concurrence d’autres marchés internationaux ou après le déménagement de Marseille à La Rochelle il y a 9 ans. On lui a promis les carries, le dentiste… Mais rien n’y a fait : le Sunny Side affiche cette année encore une fréquentation record : 2.000 participants, 950 entreprises, 640 projets ou programmes et de nouveaux pays représentés parmi les 60 délégations internationales attendues (avec la Maroc, l’Afrique du Sud, mais aussi le retour de l’Australie). Juste retour des choses pour une manifestation qui a participé de manière évidente à la structuration du marché mondial du documentaire. Et dans ce contexte de « globalisation heureuse », selon les termes d’Yves Jeanneau, si l’Amérique Latine marque le pas, l’Asie court à un rythme effréné…

Si le Sunny Side 2014 s’ouvre sous les meilleurs auspices, c’est aussi parce que le tournant stratégique décidé il y a 6 ans, avec l’investissement des marchés latino-américains et asiatiques, a porté ses fruits. Pas encore assez mûrs en ce qui concerne l’Amérique du Sud, à l’exception du Brésil ; mais tout à fait juteux en Chine, au Japon, en Corée du Sud ou encore en Malaisie.

La production documentaire brésilienne a en effet le vent en poupe, et ce n’est pas uniquement dû au souffle porté par l’actuelle coupe du monde de football ou par les prochains Jeux Olympiques. Si ces deux événements planétaires drainent une évidente et forte demande de contenus, le dynamisme du pays est avant tout porté par une population active jeune, nombreuse et qualifiée, une économie prospère malgré la persistance d’inégalités criantes et, en ce qui concerne la production audiovisuelle, un système de financement moderne, adapté aux nouveaux enjeux et appuyé par un gouvernement à la pointe de certains combats inhérents au web actuel.

Les pays hispanophones du continent, eux, ne parviennent pas à se fédérer pour structurer un marché transnational du documentaire. « Il y a 10 ans, j’ai fait le pari de l’union de l’Amérique Latine à ce sujet, mais force est de constater aujourd’hui que les Chiliens et les Argentins ne travaillent pas ensemble, sauf rares exceptions », explique Yves Jeanneau, avant de poursuivre : « Dans chaque pays, il y a un événement professionnel annuel, si bien que l’on compte presque un festival par mois à l’échelle du continent. Cette dispersion n’encourage pas forcément les coproductions transnationales ». Un constat qui a conduit à l’arrêt (provisoire) du Latin Side – les Européens, notamment, n’y trouvant finalement pas grand intérêt…

Yves Jeanneau

Yves Jeanneau

Le Latin Side en veilleuse, l’Asian Side au firmament !

Son commissaire général exulte : « C’est le berceau dans lequel le marché asiatique du documentaire est apparu au vu et au su de tout le monde ! Coproductions, préventes, ventes, projets de coopération entre pays, nouvelles chaînes, nouveaux joueurs avec des moyens très conséquents… Il y a eu deux à trois fois plus d’affaires conclues en 2014 qu’en 2013. C’est très encourageant ».

Les acteurs asiatiques affichent désormais une claire volonté de produire des contenus de qualité, et exigeants, et ils sont en demande d’un savoir-faire qui a notamment été comblé par la présence des équipes d’Yves Jeanneau sur place, en Asie. Sans doute la meilleure manière de tisser des relations de confiance avec les acteurs locaux. Ce patient travail s’est doublé d’ateliers de formation intensive cette année. 10 projets asiatiques ont été sélectionnés en janvier, puis placés entre les mains de six intervenants extérieurs qui, avec les auteurs, ont affiné les contenus, la présentation, le pitch, mais aussi la compréhension de la coproduction internationale. Résultat, en mars : 40% des projets aidés gagnent des prix ou trouvent des partenaires ! L’opération a été un tel succès qu’elle a été reconduite en Corée du Sud en mai dernier.

Face à des projets bien développés et bien présentés, les acteurs européens n’hésitent plus : ils accourent ! Pas moins de 16 coproductions documentaires sont en cours ou en négociation entre la France et la Chine (contre 4, il y a 3 ans). Même situation avec les acteurs allemands ou autrichiens. France 5, France Ô, la SVT (Suède), la NRK (Norvège) ou encore les Danois de DR entrent dans la danse… L’engouement est tel qu’Yves Jeanneau envisage désormais de mettre en place un « observatoire des coproductions Europe/Asie » pour accompagner, en rythme, les duos, trios et autres quatuors qui se forment sur la piste qu’il a lui-même élaborée.

Dans le ballet qui se joue entre les deux continents, on aurait pu craindre que le versant asiatique du Sunny Side ne parasite la manifestation de La Rochelle, mais le succès de l’un semble concourir au rayonnement de l’autre. Plusieurs explications à ce phénomène d’entraînement mutuel : tous les acteurs asiatiques ne sont pas à l’Asian Side, et ceux qui y ont enclenché une coopération veulent poursuivre le travail sur le sol français. Yves Jeanneau en veut pour preuve : « Nous accueillons cette année une délégation de 11 personnes de la NHK [télé publique japonaise], c’est du jamais vu. Une importante délégation de producteurs sud-coréens sera également présente à La Rochelle ». Le voyage représente, pour eux, la meilleure manière de se professionnaliser. Et pour ces appétits sans limite ou presque, il n’y a pas de temps à perdre : ils connaissent désormais les bonnes adresses, ont les moyens de s’offrir les plus belles tables… Reste à trouver les recettes du succès !

Certains y sont parvenus. Voyez par exemple le meilleur pitch chinois de l’Asian Side 2014, un projet indépendant autour de Van Gogh qui brouille les cases, entre science, histoire ou culture (nous en avions fait état ici). Une autre initiative, portant sur les mères célibataires en Chine, a également su convaincre trois coproducteurs européens. Et c’est une petite nouveauté : les projets dits « sociaux » (ou « sociétaux ») ne sont plus rejetés par les diffuseurs internationaux. Yves Jeanneau explique : « Il est de moins en moins évident que des programmes sur la société japonaise n’intéressent pas le public norvégien. Les téléspectateurs évoluent plus vite qu’on ne le croit, et en tout cas plus rapidement que les programmateurs ! ».

SSD2014-UneAprès le ballet des coproductions, le concert des nouvelles écritures !

Le Sunny Lab 2014 explore cette année les productions interactives dans une perspective transmédia. Le message de la programmation notamment conçue par Michel Reilhac et Marc Guidoni : l’œuvre webdocumentaire unique, ou disons : solitaire, a vécu ; place maintenant au multi-supports, au multi-écrans ou au multi-plateformes.

Yves Jeanneau indique : « Nous sommes passés de l’ère des pionniers à celle de vraies demandes et de vrais financements. Alors bien sûr, il n’y a pas de modèle économique (et peut-être n’y en aura t-il jamais), mais les acteurs, les moyens et l’inventivité croissent de manière exponentielle… Et ça fonctionne ! Même si cela reste embryonnaire. Nous en sommes au début de notre relation avec ces nouveaux contenus et, comme dans toute relation, c’est sans doute la meilleure période à vivre ! ».

Le Sunny Side constitue aussi un point de rencontre entre les productions documentaires dites « classiques » et les productions interactives (« en espérant que les secondes viennent un peu bousculer les premières… », souhaite Yves Jeanneau). Charge a donc été confiée à Michel Reilhac de rassembler ce qu’il se fait de plus créatif, en termes de contenus et de production, pour créer un « aimant » qui puisse agréger les acteurs les plus en pointe de la création web dans le monde, réunir de nombreux professionnels pour dire « c’est possible », et montrer « comment » – partant du fait qu’il n’existe bien sûr que des réponses complexes, ou en tout cas non homogènes.

Le programme de cette année est riche : études de cas sur au Canada, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, éclairages sur la transmission des savoirs, les projets collaboratifs ou les œuvres engagées… pour quatre jours de conférences et d’ateliers qui feront également le détour par… l’Asie.

Car là encore, les acteurs de ce continent vont très vite devenir des interlocuteurs de poids. Pour ceux qui en douteraient encore, il n’y a qu’à considérer que Youku (trop vite résumé au « Youtube chinois ») pèse économiquement plus lourd que le géant de l’audiovisuel chinois, CCTV. Après s’être rendue en mars à l’Asian Side, la présidente de Youku sera d’ailleurs pour la première fois cette année à La Rochelle, notamment en quête de projets interactifs ou d’idées à développer sur le web – et cela avec de très importants moyens.

Les acteurs sud-coréens ou japonais ne sont pas en reste, et ont eux aussi très envie de rattraper leur « retard » en la matière. Et ils vont aller très vite ! Hameçonnés à Chengdu par les présentations de Michel Reilhac et Tom Perlmutter, ils ont (enfin?) pris conscience des potentialités narratives, interactives et participatives de la création webdocumentaire. Ils s’apprêtent donc à labourer une terre vierge qu’ils auront à cœur de fertiliser. Cela étant, il ne sera pas aisé pour les acteurs européens de bâtir des partenariats dans ce champ : les univers culturels et les usages du web sont très différents de ce que nous commençons à appréhender en Occident (voir, pour l’anecdote, ceci). Il est donc possible de commencer à semer, mais la germination sera sans doute longue.

Le Sunny Lab, « observatoire et accélérateur qui nous aide à comprendre comment déclencher ces récits participatifs d’un nouveau genre », acquiert également cette année une nouvelle dimension. Geste à la fois pragmatique et très symbolique, l’espace dédié aux créations web descend d’un étage pour investir un nouveau lieu, et accueillir ainsi davantage de participants. Mais le Sunny Lab ne fait pas que rejoindre « l’arène » du marché dit « traditionnel » : il va aussi l’animer durant la séance de pitchs de « Doc interactifs » ce mercredi 25 au matin. Au programme :

#1. Adrift – Decima Rosa/Freeside Films, Italie/Royaume-Uni
#2.
Umudugudu! – Hirya Lab, France
#3.
Connected Walls – Grizzly Films/Progress in work!, Belgique/France
#4. Project Quipu – Chaka Studio, Royaume-Uni
#5. Share your grandma – Narrative/Chaï Chaï Films, France

Le Sunny Lab se dote également d’un espace « Lounge », aménagé pour des démonstrations et des ateliers plus confidentiels. Il faut dire que l’affluence, aujourd’hui, n’a plus rien à voir avec celle de 2010. Une nouvelle salle, donc, accompagnée d’un nouveau dispositif de retransmission innovant. Un Livestream « social et participatif » sera mis en place à partir de la plateforme Glowbl. Un outil indispensable pour toute manifestation internationale digne de ce nom autour des nouvelles écritures !

sunny sides logo4Le Sunny Side fête donc son 25ème anniversaire avec les yeux résolument tournés vers l’avenir. L’heure n’est plus, comme il y a 5 ans, au bilan ; place désormais aux perspectives : internationalisation des contenus, nouveaux médias, nouvelles plateformes, nouveaux territoires, mais aussi remise en cause du rôle des services publics de télévision (les diffuseurs vont-ils redevenir de simples diffuseurs, en finançant moins la création et en achetant davantage de programmes ?) et émergence de nouveaux modes de financement… A ce sujet, Yves Jeanneau constate que le modèle « chaîne de TV + aides publiques + préventes » tend à s’essouffler en même temps que la qualité des programmes augmente. Les financements alternatifs sont donc à explorer ; du mécénat aux fondations en passant par des sociétés disposant d’intentions « philanthropiques ».

Il y a 6 ans, le Sunny Side attirait 1.300 professionnels… Ils seront plus de 2.000 ces jours-ci à La Rochelle. Cette simple donnée semble confirmer les choix éditoriaux effectués ces dernières années. Un travail de longue haleine dont la manifestation la plus concrète réside sans doute dans la programmation Grand Ecran qui rassemble une quinzaine de films ayant tous profité de leur passage au Sunny Side au cours de leur processus de production. Les arguments sont assurément là pour croquer ce 25ème Sunny Side… à pleines dents !

Cédric Mal

Plus loin

Notre dossier « Sunny Side »