Grande Guerre interactive #2 : « 10 destins-Apocalypse »

Posted on 14 mai 2014 par

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L’événement était attendu par de nombreux producteurs – et par Le Blog documentaire… Le centenaire de la Grande Guerre coïncide avec l’arrivée à maturité, parmi les acteurs de l’audiovisuel, d’auteurs et de créatifs capables de développer des propositions interactives qui vont plus loin que le webdoc hérité du CD-ROM. Résultat : l’année 2014 sur le web sera parsemée de webdocumentaires, sites ou applications participatives, que les principaux diffuseurs ont tous savamment pensés et orchestrés. Deuxième étape avec 10 destins, un projet web mi-documentaire mi-fiction qui accompagne la série Apocalypse, et dont la version bêta est en ligne depuis le 22 avril dernier.

apocalypseLa « marque » Apocalypse, comme la nomme Céline Moinereau, conseillère de programmes dans le département des Nouvelles Ecritures de France Télévisions, est désormais aisément identifiable. Après la Seconde Guerre mondiale, après Hitler, la moulinette Technicolor s’attaque au conflit commencé en 1914, toujours à grands renforts d’effets musicaux dramatiques et de la voix toute emphatique de Mathieu Kassovitz. Et, perspective transmédia oblige, le groupe public a aussi imaginé un programme qui décline cette esthétique sur le web.

Dans la lignée des 5 documentaires diffusés sur France 2 et d’un site ressource accompagnant la série (conçu par Ultra Noir, agence web déjà aperçue dans les productions interactives de Radio France), 10 destins évoque la vie de personnages « fictifs mais vraisemblables » durant la Grande Guerre. L’idée est de compléter la grande Histoire narrée à l’antenne avec des récits personnelles et intimes sur le web. Pour comprendre comment le conflit affecte la grande humanité naissante du 20ème siècle, des personnages-type sont convoqués : le reporter américain, un poète et officier russe, une jeune étudiante canadienne, un agriculteur français qui se transforme tout au long de la guerre… Un melting-pot international destiné à faire comprendre ce conflit mondial par le biais de trajectoires de vie. Un mélange de fiction et de documentaire qui privilégie tout au long des 10 films d’une quinzaine de minutes (soit plus de 2h30 de programme en tout !) le dessin, de plus en plus en vogue dans les documentaires (Juifs et MusulmansSearching for Sugarman ou encore L’embuscade, documentaire récemment diffusé dans la case Infrarouge de France 2).

10destins-11La conception interactive, pensée conjointement par les coproducteurs du projet global, CC&C et Ideacom International avec France Télévisions, propose aux internautes de suivre le destin d’un personnage. Seuls trois profils sont « débloqués » au début de l’expérience. Par la suite et lors de son visionnage, l’internaute croise l’ensemble des autres protagonistes et « débloque » ainsi leurs parcours. Cette narration s’appuie donc sur des « carrefours » où la bifurquation est possible, tout en préservant une linéarité pour chaque destin, du lancement de la guerre à sa fin. Ce choix narratif, couplé à la prégnance du dessin, donne au projet l’apparence d’une bande dessinée interactive, plutôt réussie. L’application promise pour tablette devrait, par son caractère tactile, jouer un rôle important pour renforcer cette homologie avec le 9ème Art – à l’instar d’un projet comme Opération Ajax.

Bardé d’une flopée de partenaires et flanqué du label de la mission Centenaire, le projet joue, comme le programme télévisé, sur les effets de la voix-off, souvent surjouée comme dans un bon vieux théâtre. Le mélange entre le dessin et les éléments documentaires dans le corps des 10 récits linéaires n’est jamais très simple car le rythme de l’image est fondamentalement différent ; la musique venant souvent tenter d’adoucir cette transition entre les deux régimes de perception. Quant aux compléments situés dans l’image et accessibles au clic, ils constituent de très typiques bonus, intéressants mais difficiles à convoquer lorsque le clic qui y conduit n’est que purement mécanique et non pensé comme un acte de la narration en soi.

Ceci étant, l’objectif assigné par la « marque » Apocalypse – faire oeuvre de grand spectacle colorisé, avec les moyens du dessin – est rempli du point de vue de la cohérence éditoriale. En cela, le projet est l’exact inverse de 1914, dernières nouvelles, ce qui constitue plutôt une bonne nouvelle pour la diversité des approches sur le conflit. On peut en revanche vite se lasser de la vision toujours assez grandiloquente qui est brossée du grand roman de l’Histoire. Comme si, pour la rendre plus dramatique qu’elle ne l’est déjà, la représentation de la guerre devait n’être faite que de bruit et de fureur appuyés par tous les moyens du divertissement.

Nicolas Bole
@Nicolasbole

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