« Type:Rider » : Arte édite son premier jeu vidéo

Posted on 10 octobre 2013 par

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Nouvelle incursion dans le monde foisonnant des jeux vidéo sur Le Blog documentaire, avec un objet qui fait le pari de s’intéresser à l’histoire des polices de caractères… Type:Rider, le jeu typographique, est une création de Cosmografik, éditée par Arte. Présentation signée Xavier de la Vega.

screenshot_valleeDans Type:Rider, il y a deux points qui séparent « Type » (de typographie) et « Rider » (« cavalier », en anglais). Ces deux points seront votre avatar dans le « gamedocumentaire » proposé par Arte Creative. Vous devrez les mener à bon port à travers un parcours semé d’embûches, des forêts successives de caractères. C’est ainsi que vous explorerez l’histoire de la typographie, vous mesurant tour à tour aux polices typographiques les plus connues, de Garamond au très contemporain Comic sans MS, en passant par Futura ou Helvetica.

Type:Rider est le premier jeu vidéo co-produit par le département des webproductions d’Arte. Il se compose d’une application disponible en version tablette, smartphone, PC et Mac (9 niveaux de jeu + un nouveau bonus), d’une version jouable en ligne gratuitement sur le site d’Arte (5 niveaux de jeu), ainsi que d’un jeu Facebook. Véritable univers transmédia, il se décline aussi en une installation interactive montrée pour la première fois lors de la Transmédia Immersive University 2012.

03_booksUn jeu transmédia sur la typographie

Cette création originale et ambitieuse a germé au sein de la première promotion du mastère IDE (Interactive digital experience) de l’école de l’image des Gobelins (2011-2012). Traduire l’univers de la typographie en une expérience transmédia qui soit à la fois informative, ludique et immersive : c’était là le pari – osé – de Théo Le Du, Charles Ayats et Jérémy Quentin, bientôt rejoints par Arnaud Colinart, producteur Nouveaux médias chez Agat Films.

Pari osé, d’abord, parce que la typographie ne semble pas spontanément un sujet propre à passioner les foules. «  L’idée de Type:Rider était d’amener le joueur à mieux connaître ces caractères qu’il manie tous les jours sans pourtant prêter leur attention, observe Charles Ayats. Le joueur expérimente leurs traits propres, leurs formes particulières en se déplaçant sur les typogrammes, en parcourant leur relief ». De niveau en niveau (chacun consacré à une police), le joueur découvre aussi l’origine et le contexte historique de chaque famille de caractères – le gothique pour Garamond, le Bauhaus pour Futura, l’âge Internet du LOL et du LUTZ pour Comic sans MS, etc. Type:Rider n’a cependant rien d’une application didactique. Avant d’être un « gamedocumentaire », c’est d’abord un jeu vidéo tout court, qui repose sur un gameplay divertissant et gratifiant et qui oblige le joueur à exercer sa dextérité dans le maniement de sa tablette ou de sa souris (dans la version PC).

Iphone-5_1136x640_3Jeu et documentaire : une alchimie complexe

Pari osé, ensuite, en raison justement de la volonté de développer un récit documentaire à partir d’un pur jeu de plateforme – tout comme dans Super Mario Bros ou Rayman, deux célèbres exemples du genre. Le joueur de Type:Rider doit vaincre un parcours d’obstacles dans un espace en deux dimensions. Pour qui, comme l’auteur de ces lignes, s’adonne à l’écriture vidéo-ludique à visée documentaire (gamedocumentaire) ou journalistique (newsgame), l’une des difficultés de l’exercice consiste à fondre harmonieusement le jeu et la dimension documentaire, le jeu et l’information. Le risque étant d’aboutir à une séparation entre phases de jeu et phases « informatives ». Les auteurs de Type:Rider n’ont pas totalement évité ce piège. Le joueur doit recueillir au cours du jeu des astérisques qui débloquent des contenus informatifs (des textes synthétiques consacrés à chaque caractère typographique). L’accès à l’information est donc la récompense du joueur, qui doit du coup s’arrêter de jouer pour en bénéficier. D’aucuns considéreront néanmoins qu’il s’agit là d’un défaut mineur : après tout, ces doctes lectures peuvent renforcer l’intérêt de l’expérience de jeu.

Quoi qu’il en soit, il est un domaine dans lequel Type:Rider développe sans conteste une forme documentaire stimulante : une utilisation très réussie des images d’archives (photographies, gravures, peintures, etc.). En mettant à profit les potentialités du moteur de jeu Unity (initialement conçu pour développer des jeux en 3D), les auteurs ont composé avec ces archives des décors sophistiqués, possédant de beaux effets de profondeur, qui brossent le contexte historique et pictural de chaque police. Ces images ne constituent pas simplement une toile dressée à l’arrière de la scène de jeu : elles participent souvent à l’expérience ludique, en contribuant à composer les obstacles et les parcours labyrinthiques que le joueur devra surmonter. Type:Rider immerge le joueur dans les univers picturaux de la typographie, le met aux prises avec leurs détails, l’incite à les regarder de près. Il l’amène à nouer avec eux une singulière familiarité – celle que l’on possède d’un adversaire qu’il a fallu jauger et scruter avant de parvenir à le vaincre.

04_Screenshots_InGame_03Un modèle économique innovant

Une autre innovation de Type:Rider, et non des moindres, tient à la cohérence de son architecture transmédia. On l’a dit, le jeu se compose de trois volets : un jeu en ligne, une application et un jeu Facebook. Disons tout d’abord un mot de cette dernière déclinaison du projet. Sur Facebook, le jeu consiste pour l’internaute à lancer un défi à ses amis. Les créateurs de Type:Rider ont mis à disposition des internautes leur moteur de jeu, pour qu’ils créent leurs propres épreuves typographiques : l’internaute écrit une phrase, choisit sa typo et l’application crée un parcours ludique. Ce dispositif, volet participatif du projet, a la vertu indéniable d’inciter les internautes à expérimenter plus avant les singularités des caractères typographiques. Un caractère « sérif » (avec empâtements) comme Garamond comporte plus d’aspérités et d’accidents qu’un caractère « sans-sérif », comme Helvetica, et composera donc une épreuve plus difficile à surmonter.

Mais cette déclinaison a aussi pour intérêt (commercial) d’amener les internautes à contribuer à la diffusion du jeu en misant sur la viralité des réseaux sociaux. Cette publicité participative peut certes orienter les joueurs vers le jeu en ligne (gratuit), mais celui-ci ne comporte que cinq niveaux. Celui qui voudra découvrir l’expérience dans son intégralité, et accéder aux polices de caractères les plus modernes, devra acheter pour 2,69 euros l’application tablette ou smartphone.

Outre ses mérites proprement artistiques, l’architecture transmédia de Type:Rider participe ainsi d’un modèle économique innovant. Si le projet repose sur une bonne part sur des financements publics (CNC, auquel s’ajoutent la mise d’Arte, co-producteur du jeu), le développement d’une application payante ouvre la perspective de recettes commerciales. Il ne s’agit pas ici de vanter les mérites du payant. Mais chacun sait que le documentaire interactif est jusqu’ici dépourvu de modèle économique viable. L’aventure Type:Rider mérite pour cette raison aussi d’être suivie avec attention.

Xavier de la Vega
(@xdvega)

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