Sunny Side 2013 : Entretien avec Yves Jeanneau

Posted on 25 juin 2013 par

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C’est un rendez-vous annuel incontournable autour du documentaire. Le Sunny Side of the Doc s’ouvre ce mardi 24 juin à La Rochelle. Partenaire de la manifestation, Le Blog documentaire en profite pour faire le point sur l’état du documentaire dans le monde avec le directeur de la manifestation, Yves Jeanneau.

Image 1Le Blog documentaire : Quel vent va souffler cette année sur La Rochelle ?

photo Y Jeanneau 2013 SSD 3Yves Jeanneau : Un vent d’Est, assurément ! C’est notamment lié au succès de l’Asian Side, avec plus de 500 participants à Kuala Lampur cette année, et 13 nouveaux pays représentés…

La présence asiatique à La Rochelle, en particulier chinoise, japonaise, coréenne et taïwanaise, est beaucoup plus importante que l’année précédente. On compte 70 personnes dans la délégation chinoise par exemple, contre 45 l’an passé, avec des décideurs de plus haut niveau.

Nous avons aussi le plaisir d’accueillir d’importants acteurs brésiliens, qui n’étaient pas présents en 2012. Les pays du Moyen-Orient sont également très bien représentés. Le Sunny Side s’internationalise de plus en plus, et c’est très important !

Cette augmentation quantitative et qualitative est le fruit du travail de fond que nous menons depuis 4 ans en Asie et en Amérique Latine. Ces marchés se structurent, s’organisent et se professionnalisent, notamment dans le cadre du Sunny Side. L’hypothèse de départ se vérifie donc. Je constate aussi que l’apprentissage des coproductions internationales arrive à son terme. Le potentiel et les besoins sont désormais importants.

A cet essor correspond aussi une relance certaine du marché sous de nouvelles formes. Nous constatons objectivement davantage de coproductions.

Finalement, les crises ont cette vertu d’obliger les partenariats internationaux puisque les projets d’envergure ne peuvent plus se financer sur un marché domestique. Il faut forcément aller chercher des pré-ventes en dehors de son propre marché, mais ce filon s’amenuise un peu. Dès lors, les coproductions s’imposent. Et nous allons en annoncer de nombreuses lors de ce Sunny Side 2013.

Cela dit, tout cela était prévisible. Le marché du documentaire tend à fonctionner selon une courbe sinusoïde d’une ampleur d’environ 4 ans. Nous sortons de 4 années basses, et nous commençons à remonter la pente. Si nous ne souffrons pas de nouvelle crise financière ou économique qui viendrait casser ce mouvement, nous pouvons considérer que nous sommes dans une phase ascendante pour les 3 prochaines années.

Est-ce que ces éléments ont motivé le choix du thème principal de cette année, centré autour de la science ?

Oui, absolument. Ces genres documentaires, comme l’Histoire ou la Science, que l’on nomme en anglais « Specialist Factuals », sont ceux qui racontent des histoires d’une autre manière grâce aux nouvelles technologies et aux dispositifs qui permettent les reconstitutions, par exemple. On observe aussi ce phénomène dans les documentaires « wildlife ». Ce sont souvent des programmes construits pour le prime time ou pour des événements particuliers, voire pour d’autres écrans (Imax, cinéma, téléphone, etc.). Ces nouveaux moyens de distribution permettent à ces programmes de trouver une économie complémentaire au-delà de leur écran d’origine. Nous l’annoncions depuis longtemps, et nous le voyons ici très concrètement.

Ces moyens importants, techniques et financiers, se mobilisent sur des thématiques universelles comme l’Histoire et la Science, et non sur des films d’auteur. C’est la raison pour laquelle nous terminons ici le travail mené depuis 4 ans pour centrer le Sunny Side sur ces thématiques. Bien sûr, cela n’exclut pas les films d’auteurs, les films réalisés pour le cinéma ou les petits budgets, mais l’économie du secteur est tirée par ces productions d’envergure.

Les auteurs ne pourraient alors pas résister, mais ils profiteraient des retombées dégagées par ces lourdes coproductions internationales ?

Un bon documentaire est un film conçu par un bon réalisateur. En cela, c’est aussi un film d’auteur. Mais il y a un côté péjoratif à dire « film d’auteur » : on pense souvent à un film où le point de vue de l’auteur prime sur l’efficacité du propos pour le public. Or, on constate un appétit des publics, des producteurs et des diffuseurs, pour des films moins « personnalisés », si on peut dire.

Et on voit que ça marche ! Il suffit de regarder les meilleures audiences d’Arte ces derniers mois : ce sont des documentaires de ce type qui rencontrent le succès. Et c’est encourageant.

On remarque aussi au cinéma que des films comme Gasland, c’est-à-dire des films d’investigation qui ne sont pas forcément construits pour la télévision, trouvent leurs publics, et du financement – y compris par le crowdfunding. Les chaînes traditionnelles devraient considérer ces objets de plus près (Arte, par exemple, en diffuse de plus en plus).

On constate donc bien cette diversité des formes, des écrans et des sources de financement qui commencent à converger pour faire monter le niveau global, et proposer une couche de documentaires vraiment internationaux qui fonctionnent un peu près partout.

2013-06-25_055425Arrêtons-nous un instant sur ces documentaires d’investigation qui vont au-delà du magazine. Sur France 2 il y a peu, Cash Investigation, emmené par Elise Lucet, a réalisé une audience remarquable en prime time. Est-ce une tendance ? Y-a-t-il un réel appétit pour ce type de documentaire ?

Les publics ont une réelle propension à aimer ce genre de film, et ce n’est pas nouveau ! La raison en est simple : ces programmes disent très directement des choses que les journaux télévisés, les magazines d’information ou les investigations trop vite menées ne peuvent pas dire.

Tous ces films fonctionnent depuis toujours, avec de bonnes audiences, un public généralement actif, plus jeune, et une large couverture médiatique. Ces investigations provoquent des débats, jusqu’au café du coin le lendemain matin !

Ces films génèrent un écho très important, et on le sait depuis longtemps. Le problème, c’est que ce sont des films justement polémiques – on dirait « controversial » en anglais, et un certain nombre de chaînes de télévision, à l’international, ne veulent pas avoir d’ennuis et ne vont donc pas sur ce terrain. Quand on travaille sur de sérieuses investigations, on risque fort de s’intéresser à l’industrie pharmaceutique, agro-alimentaire, au nucléaire, au tabac, etc. Cela peut évidemment avoir un effet sur les rentrées publicitaires.

L’appétit pour ce type de documentaire est-il également présent en Asie ou en Amérique Latine ?

Oui, il existe partout. Je pense que cette appétence est universelle. En Asie ou en Amérique Latine, plusieurs pays ne sont sortis que récemment de régimes autoritaires qui ne toléraient pas ce genre de choses. Il faut donc parfois du temps pour qu’émergent ces programmes.

En Chine, il existe des programmes d’investigation sur les problèmes environnementaux ou alimentaires, et cela sur des chaînes très officielles. Il y aura d’ailleurs des programmes de ce type cette année au Sunny Side.

C’est là qu’on remarque que le documentaire vient souvent se frotter aux pouvoirs, y compris médiatiques. Et c’est presque une pierre de touche : « Dis moi si tu diffuses des films d’investigation sans censure, et je te dirai si tu es un service public de télévision (ou une chaîne privée intelligente, comme Canal + ».

Ajoutons tout de même qu’il s’agit très souvent de film longs, chers à produire et compliqués à bien réaliser.

Sunny Side - La Rochelle sous le soleil - 2011

Sunny Side – La Rochelle sous le soleil – 2011

Qu’en est-il du web ? Quelle place lui est-elle réservée cette année à La Rochelle ?

Cela fait des années que nous y travaillons, y compris à une période où il n’y avait pas grand monde dans la salle, à une époque où l’absence de modèle économique rebutait de nombreux acteurs. L’an dernier s’est produit un premier virage, qui se confirme aujourd’hui.

La plupart des producteurs de documentaires se posent aujourd’hui la question du web de manière évidente, et presque centrale. Il y a deux ans, ce n’était qu’une réflexion annexe. Ce phénomène ne se vérifie pas dans tous les pays du monde : l’Amérique Latine et l’Asie n’y sont pas encore, mais ils vont y venir très vite.

Ce qui apparaît aussi, c’est le poids grandissant du crowdfunding dans le développement des documentaires. Et l’objectif n’est pas que financier : en présentant un projet sur ces plateformes, on peut aussi drainer de l’information, trouver des éléments de travail, des archives, etc. On peut créér une petite communauté autour d’un projet, mais surtout on peut concevoir le crowdfunding comme une étape de l’écriture d’un documentaire – ce que peut d’acteurs ont encore compris.

Cela dit, la principale nouveauté cette année, peut-être la plus primordiale, c’est l’émergence de plateformes web de distribution spécifiquement documentaires sur des modèles de type Netflix. Un premier projet, d’origine canadienne, a vocation universelle puisqu’il devrait être décliné en 18 langues. L’autre initiative est française. Baptisée Les Manufactures, elle émane des éditions Montparnasse et sera un peu différente. Elle sera présentée au Sunny Side.

Ce sont là des vecteurs de diffusion puissants, basés sur la longue traîne et visant des publics ciblés. Les Manufactures, par exemple, s’organisent autour de 13 communautés d’intérêts.

Ce qui est intéressant, c’est que ces plateformes ne se cantonnent pas à la diffusion. L’initiative de l’ONF devrait ainsi s’accompagner d’un fonds d’investissement pour aider à financer des films, en première diffusion sur cette plateforme. Nous sommes ici clairement à une étape charnière. Des films qui ne trouvent pas forcément de bonnes places dans les diffusions télévisuelles classiques, et dont les DVD restent chers, pourraient trouver ici un public intéressant, intéressé, ciblé, et sur le long terme. Regardez comment 1984, le livre d’Orwell, se vend aujourd’hui en quantité après les révélations d’espionnage contre les Etats-Unis. Un documentaire réalisé il y a 5 ou 10 ans pourrait connaître un engouement similaire, peut-être pendant trois semaines seulement, mais les télévisions n’ont pas la rapidité et la souplesse nécessaires pour le reprogrammer.

Apparaît donc une différenciation de plus en plus nette entre broadband et broadcast, différenciation que ne signifie pas opposition mais complémentarité. Les spécificités de la diffusion broadband vont devenir de plus en plus importantes.

ballon sunny side 2012Le président de l’ONF, par ailleurs président d’honneur de ce Sunny Side, a déjà abordé ce projet de « Netflix du documentaire ». En connaît-on désormais mieux les contours et le fonctionnement ?

Tom Perlmutter répondra à ces questions au Sunny Side. On espérait que le fonds prévu pour accompagner cette plateforme soit déjà installé pour pouvoir en faire écho à La Rochelle, mais il semblerait que ne ce sera pas le cas. Nous ne présenterons pas le contenu et le fonctionnement précis du fonds, mais l’annonce de sa création se fera bien.

L’ONF est-il seul à la manœuvre sur ce projet ?

Non, c’est une initiative de l’ONF qui réunit un tour de table de partenaires, encore en cours.

Quid de France Télévisions et d’Arte ?

J’espère que ces deux groupes seront intéressés par ce projet, mais ils n’ont pas été sollicités pour être au tour de table puisque la logique n’est pas de construire un outil autour des diffuseurs broadcast classiques.

Qu’il s’agisse de la plateforme de l’ONF ou de celle des éditions Montparnasse, nous serons face à du contenu « éditorialisé » ?

Oui, absolument.

Un nouveau diffuseur sur un nouveau média… On n’est pas loin de la révolution ?!

Absolument. Nous n’en sommes qu’au stade de l’annonce, pas encore à celui du constat. Les objets sont fragiles, mais il y a un vrai espoir. Avoir la possibilité de voir des documentaires hors du temps du linéaire, c’est inédit. Désormais, à chacun son prime time ! Il n’y a plus de rendez-vous dicté par une chaîne toute puissante face au spectateur.

On parle ici de documentaires sur le web, de films diffusés via Internet… Qu’en est-il de ce que nous pourrions appeler la « webcréation », c’est-à-dire des objets documentaires webnatifs ? Le secteur est très actif en France, et au Québec. Quelques avant-coureurs pointent leur nez en Espagne, ou encore en Allemagne… Est-ce que des auteurs et des producteurs de webdocumentaires émergent de la même manière en Amérique Latine ou en Asie ?

Le secteur du documentaire est encore trop balbutiant dans ces continents pour qu’il pense aussi au web. Il faut aussi ajouter que la mise en place des réseaux à haut débit n’est pas achevée partout. Les structures de production traditionnelles sont parfois en train de se constituer, il est alors difficile pour elles de penser au web en même temps. Mais il ne s’agit ici que d’un problème de timing.

Sunny Side - La Rochelle - 2011

Sunny Side – La Rochelle – 2011

Concentrons-nous alors sur les aires géographiques plus « mûres ». Les objets documentaires sur le web se multiplient par rapport à l’année passée. Tous ne sont pas de la même qualité, ni du même intérêt. Cela étant, sentez-vous qu’il est en train de se préparer une inflexion majeure sur le web ?

Oui, absolument, il se passe quelque chose. Certaines propositions fonctionnent, et parviennent à se financer non pas sur des modèles économiques mais sur des conjonctures d’alliances d’écrans et de partenaires.

Il y a aussi des initiatives qui sont très prometteuses. Je pense notamment au travail mené par France Télévisions autour du viol. Un documentaire sur France 2, un autre film sur France 5, et une plateforme web. C’est très intéressant, et surprenant – même pour ceux qui ont conçu cette aventure. Le dispositif pourrait d’ailleurs générer une seconde vague de productions, mais je ne sais pas où ils en sont aujourd’hui.

France Télévisions a eu l’idée de demander aux femmes victimes de viol de témoigner sur Internet, et ce sont plus de 1.000 témoignages qui ont été collectés ! L’édition d’un livre a suivi. Reprendre ces matériaux pour réaliser un nouveau film est loin d’être une aberration. Ce qui fut frappant, notamment, c’est qu’un grand nombre de témoins étaient des femmes originaires du Maghreb. Ce n’est pas rien. Le web a ici permis de voir des choses que nous ne voyions pas avant. Ces paroles sont relativement nouvelles, et c’est tant mieux.

Cela dit, peut-être qu’il n’y aurait pas eu tant de réponses sur le web sans la diffusion TV.

L’enjeu, aujourd’hui, c’est donc la circulation entre les écrans ?

C’est certain, et c’est nouveau. Pour le public, pour les créateurs, pour les diffuseurs. Il faut donc prendre le temps d’apprendre, et d’expérimenter. Or, on voit quand même que les objets qui atteignent des publics consistants sur différents écrans – peut-être pas les créations les plus consistantes – sont ceux qui s’appuient sur des marques de diffusion. C’est quelque chose qu’il ne faut pas sous-estimer.

En cumulant des marques comme France 2, Le Monde et Dailymotion, on commence à atteindre des audiences significatives. Plus importantes en tout cas qu’un travail solitaire d’artisan. Quand on travaille dans son coin, on peut atteindre des objectifs quantitatifs qui se comptent en dizaine de milliers. En étant accompagné et porté par des marques, on peut atteindre de toutes autres proportions.

Peter Wintoncik au Sunny Side 2012.

Peter Wintoncik au Sunny Side 2012.

Parlons du Sunny Side lui-même pour terminer. Vu l’affluence en Asie et en Amérique Latine, on imagine que vous vous portez bien… Quid des futurs développements ? Nous parlions déjà du Maghreb l’an dernier…

Les indicateurs sont meilleurs que les années précédentes, et heureusement ! Si les conditions étaient celles de l’année dernière, on aurait du souci à se faire.

Cela étant, cet aspect financier n’est que le reflet du miroir… Et c’est le miroir qui est important. Il est aujourd’hui plus large, plus haut, plus épais, de meilleure qualité. C’est cela qu’il faut regarder.

Les questions de développement qui peuvent se poser aujourd’hui sont d’ordre stratégique et pratique. Je réfléchis par exemple au marché latino-américain en me demandant s’il a une amplitude et un rythme suffisants pour organiser un Latin Side tous les ans. Ce n’est pas évident, même si la dernière édition a été un succès. D’un point de vue tactique, ou conjoncturel, le système de financement de ce Latin Side, qui repose à 50% sur des fonds européens, n’existe plus cette année. En conséquence, je n’organiserai pas de manifestation en Amérique Latine cet automne.

Cela ouvre une fenêtre : on peut alors imaginer un événement bi-annuel au Moyen Orient, par exemple. Ou imaginer de nouvelles formes d’événement, plus restreintes. Nous pourrions apporter nos compétences et notre savoir-faire pour aider des régions comme l’Océanie. Pas sûr qu’il soit nécessaire d’organiser un Oceanian Side of the doc, mais je réfléchis. Je n’ai rien à annoncer aujourd’hui, mais les pistes sont ouvertes…

 Propos recueillis par Cédric Mal

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