« Webdog », le webdocumentaire qui a du chien

Posted on 11 janvier 2013 par

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Comme le tweete Joël Ronez, le big boss des nouveaux médias de Radio France : « le webdoc n’est plus, vive le webdog ! ». Après Un été à Alger, Narrative revient dans le jeu de quilles de la création web avec des portraits pas comme les autres : des couples chien-maître croqués sur un ton plutôt badin. Sous les coussins des canidés, la patte d’un journaliste radio, Julien Cernobori, et celle d’un photographe, Pierre Morales, que Le Blog documentaire a rencontré quelques jours avant la mise en ligne. On y parle beaucoup de « Laurence (Bagot) et Cécile (Cros) », les deux productrices, de regard qui change sur nos amis à 4 pattes ou de télescopages son et image…

7142946,property=imageData,CmC=7142942,CmPage=7142922,CmStyle=2151076,v=1,CmPart=com.arte-tv.wwwLe Blog documentaire : Peux-tu nous décrire brièvement ton parcours ?

Pierre Morales : Je suis photographe depuis une vingtaine d’années, après une formation universitaire à Paris 8. Je n’ai jamais voulu me spécialiser, mais travailler au contraire dans plusieurs domaines (le reportage, la mode… ), avec des personnes différentes.

Comment êtes-vous venus au webdoc, Julien Cernobori étant journaliste radio et toi photographe ?

Comme beaucoup de gens, ce qui nous a intéressé avec Julien, c’est l’association possible entre le son et l’image. Je suis quelqu’un qui observe beaucoup, mais qui écoute aussi : avec les photos, il manque les oreilles ! Comment traduire cette double perception ? Le mot « webdoc » circulait beaucoup au moment où on s’est rencontrés avec Julien. On est allés voir ce qui existait dans ce domaine. On avait très envie de travailler ensemble, car on partageait un point de vue commun sur le monde.

Qu’est-ce que vous avez vu ? Qu’est-ce qui vous a plu (ou déplu) ?

On a regardé assez vite L’enfant de Verdun, produit par Laurence et Cécile. Les projets assez simples dans leur forme m’ont touché. On était d’accord aussi sur Thanatorama avec Narrative. J’ai aussi vu beaucoup de choses qui ne m’ont pas plu comme Voyage au bout du charbon… enfin, pas plu, c’est un peu fort, disons que cela ne m’a pas touché. Ce qui nous plaisait, c’est le potentiel d’imagination que ça peut déclencher, cet appel au mot désir. Mais nos inspirations ne viennent pas que des webdocs ; il y la ton de certaines émissions de radio et aussi la BD. J’ai l’impression qu’il y a une richesse narrative en BD que je n’imaginais pas, avec une forme de « BD française ».

webdogY a-t-il eu un gros travail d’écriture préalable, avant le tournage ?

Le processus d’écriture était tout à fait informel. Nos échanges au départ avec Julien, c’était aller boire des verres, discuter. On ne s’est pas posés à une table en amont pour écrire. Notre première action a été de prendre un micro, un appareil photo et de partir en balade, aborder les gens. Nous voulions garder la spontanéité de la rencontre. Le mode opératoire pour aborder les maîtres de chiens s’est très vite mis en place. Julien avait déjà sa méthode d’entretien : lui entre en contact avec le micro pendant que moi, je me tiens en retrait avec l’appareil. Le but du jeu était de ne pas modifier ce qui était en train de se passer dans la rencontre avec l’appareil. On voulait arriver à « ferrer » nos personnages, ce qui requiert une approche plus silencieuse.

Donc en juillet 2010, on fait les premières rencontres avec certains personnages. En janvier 2011, on envoie une note d’intention à quelques boites de production. On a reçu pas mal de réponses positives. Cécile et Laurence nous ont dit qu’elles voulaient voir ce que ça pouvait donner. C’était une période très excitante car on avait une échéance à tenir avec un producteur.

En avril 2011, on tourne et on monte le module sur Françoise et Rocky : les filles de Narrative sont restés scotchées devant ! Ensuite, on a présenté le projet au CNC avec une maquette qui intégrait déjà la séquence d’introduction et le générique dans la rue, avec les incrustations de tags.

Sur certaines vidéos, il y a un réel ton qui se dégage, notamment avec la voix de Julien. On l’entend avant certaines interviews, comme si on n’entendait un peu le « making-of » du webdoc… C’est voulu, j’imagine ?

Oui, c’est volontaire, on a joué de ça. On a gardé ces moments car la première vidéo que l’on a montrée (celle de Françoise et Rocky) était tellement incroyable que le CNC a cru que nous avions mis en scène et que Françoise était une comédienne ! Les indications de tournage, on les a donc gardées pour signaler notre mode de réalisation.

Y avait-il une règle pour les maîtres de chien ? Voir leur tête, ou ne pas les montrer ?

Il n’y avait pas de règle fixe. C’est vrai qu’au début, du fait de notre mode d’intervention, on n’avait pas envie d’agresser les gens en leur mettant un appareil sous le nez tout de suite. Le visage, pour certains, est quand même entré progressivement dans le cadre. D’autres en revanche nous disaient qu’ils ne voulaient pas que leur visage soit vu. On s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de besoin de charte.

Image 4L’entrée du webdoc par la personnalisation, c’est une idée qui vous est venue au début ?

C’est la partie du projet où l’on s’est demandé ce qu’on allait proposer. Ce dispositif d’interaction est un clin d’œil : on a très vite pensé à cette idée du questionnaire sur « quel type de chien êtes-vous ?« .

C’est juste un clin d’œil ?

Non, c’est au même niveau que le reste : même si on a tenu à ce qu’on puisse accéder aux portraits sans passer par le questionnaire, on a aussi pensé en même temps à ce questionnaire et cette introduction.

Est-ce qu’il est prévu de faire un travail de « community management » une fois le projet sorti ?

C’est quoi ce gros mot ?!

Le fait de suivre un projet qui, une fois mis en ligne, peut encore être en quelque sorte « updaté » par des ajouts.

A priori non. On n’y a pas travaillé, mais c’est aussi une question de budget. Ce n’était pas prévu.

Quel est le budget total du « webdog » ?

Nous avons obtenu l’aide à l’écriture puis à la production du CNC. ARTE et France Culture participent aussi. Le montant total est d’environ 70.000 euros, je crois [65.000 euros en réalité, nous précise Laurence Bagot, NDLR].

Après cette première expérience web, y a-t-il des procédés narratifs que vous aimeriez explorer en particulier à l’avenir ?

Il y a plutôt des choses que l’on a expérimentées sur ce projet et que j’ai envie de pousser. Mais quelque chose en particulier que j’ai envie d’essayer, non. On ne voulait pas être dans l’illustration du son et de l’image : c’est un cap qu’on a tenu à garder autant que possible. Pour nous, les films sont d’abord la rencontre entre le son et l’image, comme des télescopages. C’est un mot qui nous a guidés pendant la réalisation : on n’a pas voulu faire de casting, conserver la surprise, garder une liberté dans l’écriture, et dans la recherche au montage. Au départ, on ne savait pas où on allait quand on montait, ni ce qu’on voulait dire de la personne dont on faisait le portrait. On avait un cadre, avec un certain nombre de jours dérushage et de montage mais c’est tout. On a monté le premier épisode à deux avec Julien et c’était super : on découvrait, on essayait une image avec un son, on voyait si ça allait ou pas… Et on était contents du résultat !

webdogaffiche

Question canine : est-ce que ton regard sur les chiens a changé ?

Il est en train de changer. Tout au long du projet, on a toujours envisagé le chien comme un prétexte, un point d’accès pour raconter les gens. Mais là, je me mets à les observer pour eux-mêmes. Et je me dis : « Les pauvres ! ». Ils sont assez maltraités. Ce que les hommes leur font subir, c’est pas vraiment sympa. Je n’aimerais pas subir ce qu’ils subissent. Pour moi, le chien heureux, c’est celui qui travaille, le chien de ferme, qui se dépense, qui est utile. Les chiens de ville n’ont plus leur odeur, leur autonomie : quel est le sens de leur vie ? Quel que soit le soin qu’on puisse leur porter, je trouve ça terrible. Quand Françoise brosse les dents de Rocky, c’est une torture pour le chien. Pourtant, il vit ans le 7ème arrondissement, il a la clim’, Julien dit à Françoise : « on aimerait bien être un chien chez vous », mais en fait, non, pas du tout !

Mais ça, c’est mon point de vue sur les chiens aujourd’hui. Pendant deux ans, c’était l’inverse. On était d’accord là-dessus avec Cécile et Laurence : « Raconte moi ton chien, je te dirai qui tu es ». Je regarde aujourd’hui davantage le chien que l’homme au bout de la laisse.

Donc, on pourrait imaginer un webdog à l’envers : « Raconte moi ton maître, je te dirai quel chien tu es ! »

Oui !Iamunchien3Comment s’est passé le travail avec l’équipe de développement web ?

On a travaillé avec un développeur, Mehdi Yagoubi. On était en contact par mail avec lui, il a répondu à nos questions, nous a dit ce qui était possible ou non. Mais on ne s’est jamais rencontrés « dans la vraie vie » ! Il y a un peu un manque : bien sûr, sur la technique, on n’a pas forcément besoin de se rencontrer mais on aurait bien voulu discuter avec lui. Ça ne s’est jamais fait.

Pour quelle raison ?

Je pense que ça s’est passé comme ça car Cécile et Laurence ont assuré cette interface entre nous et lui. Ce rôle d’intermédiaire a existé, mais il n’était pas tenu par nous. On en parlait avec elles quand on se demandait combien de temps cela prenait pour développer telle ou telle partie de l’interface. Cela n’a pas eu lieu sur le montage des vidéos, peut-être parce qu’on était plus précis sur nos intentions. Pour le web, on découvrait.

Quels ont été les retours de l’équipe des Nouveaux Médias de Radio France ?

Ça s’est bien passé. Leurs remarques portaient surtout sur les questions d’association entre l’image et le son. Notre position était de dire : « pas d’illustrations ». Mais elles suivaient ce précepte à 2000% ! Je dis « elles », car l’équipe est assez féminine dans son ensemble. C’en était parfois drôle : un personnage parlait par exemple de « faire le ménage » au sens figuré. Nous voulions mettre un plan sur un appareil ménager, mais pour elles, c’était impossible ! On a vu que la discussion pouvait vraiment aller très loin. Mais c’était positif, on a appris à écouter, à communiquer.

Comment juges-tu, avec le recul, votre « webdog » ?

J’étais déçu par moments par certaines photos que je ne trouvais pas assez belles, sur lesquelles j’aurais pu faire mieux. Et puis ensuite, je me suis dit, après tout, est-ce vraiment cela que je recherchais ? Je ne fais pas de photo de mode, j’essaie de faire de la photo qui fasse sens, qui transmette une émotion. De ce point de vue-là, je suis content de ce qu’on a fait. Je sais que ça ne se dit pas normalement, mais c’est ce que je ressens !

Propos recueillis par Nicolas Bole

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