Webdoc : Rencontre avec Ségolène Fossard (Découpages)

Posted on 7 août 2012 par

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Les sociétés de production « traditionnelles » s’y mettent aussi ! Après avoir rencontré les « pure players » du monde du webdoc (Narrative, UPIAN ou Honkytonk), Le Blog documentaire a traîné ses guêtres chez Découpages, lors d’une projection de leur premier webdocumentaire « Qui va garder les enfants ? », réalisé pour France Télévisions.

Rencontre ici avec Ségolène Fossard, co-fondatrice et productrice de cette ambitieuse agence de presse audiovisuelle.

L’ancienne cartonnerie n’est pas une exception dans ce bas-Montreuil qui accueille une foultitude de sociétés ayant réinvesti l’ancienne architecture ouvrière de la ville : mais le lieu qui abrite Découpages vaut le détour, rien que pour les agréables verrières et autres séparations en bois, qui font de l’endroit un havre à mi-chemin entre le puits de lumière et le panopticon (chaque bureau a vue sur les autres !).

C’est ici, et au rez-de-chaussée qui abrite une salle de projection, que nous avons rencontré Ségolène Fossard, co-fondatrice de la société, qui a dédié une grande partie de ses six derniers mois à développer Qui va garder les enfants ?, sorti le 21 mai dernier. C’était une nouveauté pour cette ancienne d’AOL (premier projet web au sein de Découpages), et une première pour nous, qui découvrions ce nouvel acteur dans le PIF (Paysage Internet Français) !

Le Blog Documentaire : Comment est né« Qui va garder les enfants » ?

Ségolène Fossard : L’idée vient de Francine Raymond, la réalisatrice qui est également rédactrice en chef à France Télévisions. Elle a deux filles et elle sait ce que c’est que de concilier vie personnelle et vie professionnelle. Elle avait le projet de Qui va garder les enfants ? en tête depuis longtemps. Quand Boris Razon est arrivé à France Télévisions [en septembre 2011, NDLR], Francine Raymond a pensé qu’il était plus pertinent de réaliser un webdocumentaire qu’un documentaire classique car cela permettait de sortir de la narration linéaire, de suivre les personnages et de passer de l’un à l’autre.

Nous en avons parlé, après avoir travaillé ensemble sur d’autres projets. On a écrit le projet en réfléchissant à l’interface : on a essayé pas mal de choses, et puis on s’est rendu compte que l’idée du « tapis roulant » était bien adaptée au propos pour naviguer dans l’œuvre. Cela existait déjà, nous n’avons rien inventé ! Mais en revanche, je pense que c’est la première fois qu’on y intègre de la vidéo cliquable.

Comment êtes-vous venue au webdocumentaire, et à cette nouvelle forme de narration ?

Cela fait plusieurs années que je m’intéresse au moyen de sortir de la narration classique du documentaire. Ce sont des codes qu’on maîtrise tellement qu’ils en deviennent lassants. J’ai toujours trouvé que les webdocumentaires étaient de beaux objets esthétiques, mais cela ne me disait rien d’en produire. Pour moi, cela servait très bien un propos artistique, mais je n’avais pas vu comment cela pouvait s’adapter à un propos dit de « société ». Pourtant, il en existe, comme Le Corps Incarcéré, qui propose de raconter une histoire différemment. Je ne me sentais pas proche de ces modes de narration.

J’ai été enthousiasmée par PIB, de l’ONF, qui fut une vraie révélation. J’ai compris quelque chose que j’avais mal compris. J’ai compris que le webdoc était un outil génial pour documenter le réel, au sens noble de « documentation », en intégrant une vision à 360°. On peut s’arrêter sur différents médias, pour documenter chacune des facettes d’un sujet, avec du texte, des vidéos, des statistiques…

Du coup, la réalisation est partagée, entre l’équipe tournage, l’équipe web…

Oui, la réalisation est collégiale. Du reste, j’en avais conscience car, en travaillant pour AOL, je connaissais très bien la différence entre la gestion d’un projet web et d’un projet vidéo. Les piliers techniques et artistiques sont plus autonomes que dans un documentaire classique.

Sur le papier, le projet d’un webdoc s’écrit donc de manière très différente de celui d’un projet de documentaire classique ?

Oui, de manière très différente, et c’est surtout beaucoup plus écrit. Il faut songer à toutes les possibilités, tous les chemins que l’internaute peut emprunter dans l’œuvre. La narration est assez intéressante, car nous avons travaillé sur deux notions : l’une en profondeur, tout au long d’une journée ; l’autre horizontale, qui permet de suivre les vidéos se rapportant à une seule famille. Cette recherche symphonie/diachronie m’intéressait beaucoup. On s’est aussi aperçu en production que des choses fonctionnaient mieux que d’autres : proposer, à la fin d’un extrait, de visionner des vidéos réalisées aux mêmes horaires dans d’autres familles, ne marche pas très bien. Mais nous n’avons pas assez travaillé à l’écriture sur les passages possibles d’un écran à l’autre. Toutes ces choses que l’on a fait en production auraient pu être pensées à l’écriture. La prochaine fois, je ne lance pas la production du projet tant que tout n’est pas écrit !

Avec qui avez-vous travaillé en termes techniques ? HTML5 ou Flash ?

Nous avons travaillé avec deux graphistes, mais le premier était trop orienté HTML5 et pas assez Flash. Du coup, on a travaillé avec Bernard Monastero, qui a collaboré notamment avec Le Monde, et qui a rapidement compris la problématique et nous a proposé des choses très vite. On aurait bien aimé réaliser le projet en HTML5 pour le proposer sur tablettes, mais ce n’était pas possible en termes de temps. Cela dit, le Flash donne un joli résultat, très fluide.

Comment se sont passés les relations avec l’équipe de Boris Razon à France Télévisions ? Combien ont-ils investi dans le projet ?

France Télévisions nous a tout de suite fait part de son intérêt sur le projet. On est très vite passé en phase d’écriture. En tout, ils ont financé le projet à hauteur de 60.000 euros, dont 11.500 euros pour le développement. C’est une belle enveloppe, qui a majoritairement payé le développement technique davantage que la production. Nous avons aussi fait une demande d’aide à l’écriture au CNC. Nous ne sommes pas éligibles à l’aide automatique du Webcosip. Le CNC, en particulier Pauline Augrain, nous a très bien accompagnés. Nous avons également obtenu 11.500 euros de leur part pour l’écriture du projet.

L’idée de départ, c’était de sortir le webdoc après les élections présidentielles et législatives, quand le débat sur la parité serait abordé. On a donc réussi à respecter le planning de France Télévisions ! Mais pour cela, il nous a fallu entrer rapidement en production. Cela dit, Découpages a l’habitude de produire du flux pour la TNT ; nous ne produisons pas de grands documentaires sur des temps longs. Notre structure sait donc gérer ces projets, en travaillant dans la souplesse, avec notre équipe et nos moyens en interne.

Justement, présentez-nous rapidement Découpages Production…

Nous produisons des magazines pour LCP, des séries documentaires pour la chaîne Voyage, ainsi que quelques documentaires télé ponctuels. Nous avons également quelques projets institutionnels, notamment une webTV. Cette activité récurrente de flux nous permet d’employer une dizaine de salariés permanents, 5 CDD, et quelques dizaines d’intermittents. Nous avons aussi 18 unités de tournage et des bancs de montage. On produit beaucoup d’heures !

Après ce premier coup d’essai, avez-vous d’autres projets de webdocs dans les cartons ?

Oui, nous avons plusieurs projets de webdocumentaires. L’un d’eux avec un photographe français d’origine serbe, qui veut raconter le parcours d’un de ses homonymes, Ljubiša Danilovic, qui est arrivé à Ellis Island en 1917. Le but est de travailler sur la problématique du départ et de l’exil, en partant des témoignages de réfugiés en France aujourd’hui, et de faire écrire une histoire par un auteur contemporain, intéressé par cette problématique, comme Milan Kundera qui s’inspirerait des bribes de phrases réelles des gens. En fait, chaque phrase de l’auteur aurait son pendant réel, avec le témoignage d’une personne réelle. Il faut encore trouver la forme, mais j’aime l’idée d’une voix off littéraire, poétique, qui traverse le projet. Et puis, le web nous permettrait de lancer une grande enquête pour savoir ce qu’est devenu ce Yubi Satanillovitch, en utilisant l’interactivité.

Propos recueillis par Nicolas Bole

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