Webdoc : Matthieu Lietaert, ou l’art du rebond

Posted on 3 août 2012 par

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Son livre sur le webdoc nous avait plu, avec ses interviews par Skype. Son dynamisme affiché nous intriguait : Le Blog documentaire est allé prendre quelques nouvelles de Matthieu Lietaert après la sortie en Belgique et en Autriche (mais pas encore en France) de son film The Brussels Business… Interview par ordinateurs interposés, bien entendu !

Matthieu Lietaert – © Laura Perera San Martin / Millenium Festival

Pas facile parfois de choisir un titre de chronique. Matthieu Lietaert n’est pas de ceux qui se laissent enfermer dans un unique portrait. Tant qu’il y a de l’énergie, cela aurait pu convenir : le bonhomme, quinte de toux carabinée, me « reçoit » chez lui par Skype, comme il l’a fait avec le reste des interlocuteurs qui peuplent son livre « Webdocumentaires, guide de survie et conseils pratiques ». Son actu, comme on dit, est plutôt chargée, avec la diffusion de son film The Brussels Business, une plongée dans les cercles diplomatiques du parlement de l’Union européenne et des lobbyistes qui y officient. Devenu un peu malgré lui prophète du webdoc en son pays par le retentissement de son livre (« j’en ai vendu 1.000 exemplaires en six mois », indique-t-il), le festival Millenium de Bruxelles l’a chargé d’organiser un concours de pitches et des conférences. Défi relevé début mai. Il n’a qu’une demi-heure à m’accorder, avant de dispenser un cours en flamand, toujours par Skype (si, si) : qu’à cela ne tienne, on va essayer de découvrir un peu le personnage, d’emblée aussi attachant que son bouquin par sa franchise et son dynamisme fonceur.

Dynamisme, mais humilité non feinte aussi, chez l’ancien professeur de Sciences politiques, qui a abordé le monde du web et du cinéma en novice. « Je ne connaissais rien à ce monde-là, mais j’avais ce projet de film et de webdoc sur le lobbying à Bruxelles. Le point de départ du bouquin, c’est quand on attend la signature du big boss d’ARTE Allemagne pour mon film : en fait, on attend six mois et le gars ne veut pas signer. J’ai du temps et je veux comprendre comment ça marche. Tous les vieux de la vieille de la télé te n’arrêtent pas de répéter ‘’c’est la crise’’, que les choses sont bloquées : alors, je me dis qu’il est temps que moi, un jeune dans le milieu, que je fasse ce bouquin, pour savoir comment faire fonctionner un projet ».

Ni une ni deux, il fait donc chauffer son Skype, il appelle au culot la planète webdoc, de France au Canada, en passant par les Etats-Unis et les Pays-Bas. « Au départ, je l’ai fait pour moi, ce livre. Et puis, j’ai vu que ces questions pouvaient intéresser un paquet de gens. Alors, j’ai contacté Eyrolles qui me dit qu’ils préfèreraient que je rédige entièrement le livre, plutôt que de livrer des interviews. Mais je n’ai pas le temps pour ça ! Et puis pour une histoire de format, ils me disaient que le bouquin sortirait au mieux en mai 2012… Alors, je me suis dit que je n’avais pas besoin d’aide ; avec Lulu (un outil d’auto-publication en ligne), je fais mon petit design tranquille sans me prendre la tête, et j’avance ».

Le titre, ça aurait aussi pu être aussi : Histoire d’un apprentissage. Rien ne semble plus éloigné à Lietaert que de se dire incontournable : « C’est pas Lietaert qui fait le livre tout seul. Peut-être que j’ai eu une bonne idée de faire ce livre et que ça a joué pour moi. Mais l’enseignement, c’est que le réseau te sert à avancer, à créer. Je suis incapable de faire un film tout seul. Le web permet de mobiliser une équipe, de travailler ton réseau ». Vous en conviendrez : quand il parle de lui à la troisième personne, ça ne fait pas le même effet qu’avec Alain Delon.

Retour d’expérience : Matthieu embraye sur l’autre enseignement du bouquin. « Le truc fondamental que j’ai compris, c’est qu’il faut penser la production et la distribution en même temps. Je l’ai fait pour le livre : tous les logos qui sont derrière le livre, c’est pour assurer la distribution. Les mecs ne me filent pas un balle ! Mais ils m’annoncent sur leur newsletter et ça assure la distribution. ». Le crowdfunding participe du même état d’esprit : « L’intérêt d’une audience que tu te crées, c’est que tu peux la garder. Tu as fait un premier projet : tu as des soutiens, tu ne repars plus de zéro. Les mecs qui l’ont financé vont être prescripteurs pour tes projets suivants. Pour le livre, j’ai aussi compris comment utiliser Facebook de manière professionnelle, pour le vendre et le faire connaître. Après, je conçois le livre comme un ‘how to’ : comment ça peut servir concrètement aux gens, toutes ces interviews ? Ma philosophie, c’est : tu lis, ça t’intéresse, tu prends ; ça t’intéresse pas, tu jettes ». Il ne m’en voudra pas que je garde l’argot de son discours, ça fait partie du personnage : enthousiaste et pas universitaire pour deux sous… malgré son parcours.

Et là, intervient la troisième facette du personnage : L’art du rebond. Car « le film The Brussels Business est à la base de ma recherche de doctorat. J’en avais marre que mes potes me chambrent avec le côté ’’ça emm… tout le monde la théorie !’’ ». Ni une ni deux, Lietaert change son fusil d’épaule : « J’ai voulu en faire un film et un webdoc. Avec ma boîte, Not So Crazy Production, j’ai commencé à produire et à co-réaliser le film. Ensuite, j’ai obtenu de l’argent d’ARTE. ». Et aujourd’hui, le film existe bel et bien, présenté lors du festival Millenium, début mai à Bruxelles.

Un festival qui a donc vu Matthieu Lietaert arborer une autre casquette : celle du chef de bande webdoc made in Belgium. « On a reçu 45 propositions de pitches pour le concours, quasiment exclusivement belges. On en a retenu 5. Mais j’ai voulu malgré tout rencontrer tous les porteurs de projets en tête à tête, parce qu’il y avait des gros problèmes dans leurs propositions. La question primordiale que je leur posais, c’était ‘’pourquoi tu veux aller en ligne ?’’. Pourquoi tu veux réaliser un projet pour le web ? Après ces deux jours, je me suis rendu compte que, ce qui manquait en Belgique, ce n’était pas l’argent mais la formation. Certains ne savent pas encore ce qu’est Klynt ou 3WDOC. Je ne dis pas que je sais ce qu’est une narration web, mais j’en ai des notions. Ça n’est pas le cas pour tous les projets ». A entendre son bagout, sa détermination, on peut sans peine imaginer la tête à la fois déconfite et remotivée des candidats recalés : le bougre est, selon ses propres termes, un « gars capable de brainstormer, de secouer la personne dans tous les sens » pour lui faire sortir le meilleur de son projet.

Un vrai bon producteur, en somme ? Serait-ce là son prochain rebond ? « Pour le moment, on attend de voir si le webdoc sur The Brussels Business se fait. On a récupéré 70.000 euros jusqu’à présent, mais il nous manque 30.000 euros pour finaliser le budget… On doit travailler là-dessus avec Kids Up Hill (ancienne Inflammables Productions) ».

Mais je ne suis pas au bout de mes surprises : le rebond, c’est peut-être bien… vers le Parlement européen que Lietaert va l’opérer. « Je vais peut-être rechanger complètement de voie. Le livre, le film, ce sont des outils que je garde. J’ai appris qu’on pouvait tourner facilement avec un 5D, j’ai appris à faire des dataviz [visualisation de données, NDLR]. J’ai déjà été lobbyiste à Bruxelles. Je me vois retourner là-dedans parce qu’il y a des idées sur lesquelles il faut travailler. Par exemple, les politiques continuent à te balancer des rapports de centaines de pages ‘’black on white’’ illisibles, comme il y a 10 ans. Mais le monde a changé, on ne peut plus communiquer comme avant. » Et de conclure, un brin lyrique : « Je sens que c’est ça qui m’appelle ». Le Parlement n’a qu’à bien se tenir. Ca ne serait pas usurpé de dire, vu son état d’esprit quelque peu punk-rock : Lietaert is back.

Nicolas Bole

Plus loin

Webdoc : Le « guide de survie » de Matthieu Lietaert

Webdoc : Les démo-tests #1 – Klynt

Webdoc : Les démo-test #2 – 3WDOC

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