Itinéraire d’un jeune documentariste #1 [It’s not a gun]

Posted on 25 juillet 2012 par

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Nouvelle initiative du Blog documentaire qui part ici à la rencontre d’un jeune auteur de films documentaires. Pourquoi se lance t-on dans pareille aventure ? Comment se débrouiller de son premier film ? Quelles sont les (premières) joies, les (premières) difficultés du métier ?

A l’occasion de la réalisation de son quatrième long-métrage, Pierre-Nicolas Durand propose ce carnet de route écrit tout au long de sa nouvelle aventure. L’occasion pour lui de nous faire partager ses expériences précédentes…

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Pourquoi réalisateur de documentaire ? Oui c’est vrai ça, et pourquoi pas cuisinier, pompier, astronaute ou paléontologue ? Est-ce qu’on se dit, à l’âge de 8 ans, « Plus tard, je ferai des documentaires » ? Je n’ai pas ce souvenir…

Par contre, je me souviens de mon attrait pour le cinéma. Mais quel est le lien entre mes amours d’enfance pour Louis de Funès et Georges Lucas et la volonté de filmer des « vrais » gens, de raconter de « vraies » histoires ?

En fait, le documentaire est arrivé dans ma vie comme une évidence, avant même d’avoir compris que c’était aussi du cinéma. Mon intérêt pour la fiction m’a amené à faire des études audiovisuelles, et ces études m’ont amené au documentaire. Tout s’est enchaîné au fil de rencontres et d’heureux concours de circonstances que je me propose de vous raconter à l’occasion de la réalisation de mon quatrième documentaire. Je n’ai surtout pas la prétention de montrer l’exemple, ni même d’être une pointure de la discipline, mais je pense que mon expérience peut éclairer ceux qui voudraient se lancer dans la réalisation en leur montrant comment les événements se sont enchaînés pour donner naissance à des films.

Je parlais donc de rencontre. Mon ami d’enfance avec qui j’ai appris à me servir d’une caméra et d’un banc de montage pour des sketches/courts-métrages de jeunesse me pardonnera, j’espère, de passer sur nos aventures communes pour parler directement d’une autre rencontre qui a eu lieu des années plus tard : celle d’une co-réalisatrice.

J’ai fait la connaissance d’Hélèna Cotinier lors de mes études et notre envie de travailler ensemble s’est concrétisée lors d’une autre rencontre, celle d’un musicien Palestinien nommé Ramzi Aburedwan [photo ci-dessous]. Nous étions en 2003. Ce jeune homme qui étudiait l’alto au Conservatoire de musique d’Angers avait alors pour projet d’emmener des musiciens français et européens dans les villes et les camps de réfugiés de son pays pour donner des concerts aux enfants et les initier à la musique. A long terme, Ramzi voulait créer de véritables écoles de musique palestiniennes. Hélèna et moi avons alors décidé de raconter cette histoire, sans forcément nous rendre compte que nos prochaines années allaient en être complètement bouleversées.

Car ce n’est pas seulement l’été 2003 qu’Hélèna et moi passerons dans les Territoires Palestiniens, mais aussi les deux suivants, et nous finirons le montage de notre premier film en janvier 2006.

© Arnaud Brunet

Nous étions toujours étudiants et nous avons financé It’s not a gun avec les moyens du bord, nos économies et la bourse « Défi Jeunes ». Nous avons également créé notre propre société pour l’occasion, Ideo Productions. Nous avons pu compter sur le bénévolat (et le courage) d’amis ingénieurs du son, sur le soutien de nos familles, mais pas sur le CNC ou l’argent des diffuseurs. Avec du recul, je me dis que le silence des chaînes de télévision n’était pas très étonnant vu notre âge et notre manque d’expérience. Mais nous avons quand même pu réunir de quoi payer les billets d’avion et la location de matériel.

Le tournage a bien entendu été une aventure humaine que je n’oublierai jamais. Il a aussi constitué une ouverture sur une région du monde et une occasion d’avoir une vision concrète d’un conflit emblématique, de se faire une idée personnelle sans le prisme des médias. Le peuple palestinien m’a profondément touché et l’immersion dans l’univers des musiciens professionnels a été déterminante.

Et puis nous avons dû nous frotter à des thématiques nouvelles : Comment filmer ? Comment avoir la confiance des protagonistes sans faire leur propagande ? Comment assumer un point de vue sans tomber dans le manichéisme ? Comment raconter une histoire sans avoir recours à un commentaire ? Comment filmer au bon moment et accepter de ne pas tout filmer ? Comment accepter de ne pas avoir été assez réactif et de rater des scènes ? Je reviendrai sur ces thématiques toujours d’actualité quand j’en viendrai à ce que je suis en train de réaliser au moment où j’écris ces lignes.

Une fois It’s not a gun terminé, nous avons commencé une longue série de projections-débat dans le cadre d’événements et de festivals divers et variés. C’était un peu comme si ce n’était plus nous qui emmenions le film quelque part (comme pendant la longue phase de montage), mais le film qui nous transportait aux quatre coins de France. Il s’agissait de festivals de cinéma ou de documentaire proprement dit, et souvent d’événements ayant trait au Proche-Orient, à la solidarité internationale, à l’éducation (comme au Festival du Film d’Education d’Evreux dont nous avons remporté le Grand Prix). Et puis, il s’agissait parfois de projections plus improbables comme dans des festivals de musique et même dans une prison. Notre documentaire nous a aussi permis quelques voyages à l’étranger, notamment en Italie et au Québec où nous avons gagné le Grand Prix du Jury du Festival du Film sur les Droits de la Personne de Montréal.

Je ne saurais dire aujourd’hui combien de projections et de débats Hélèna et moi avons connu, ensemble ou chacun de notre côté, mais It’s not a gun s’est mis à vivre tout seul au-delà de nos espérances, nous récompensant de tous nos efforts. Si nous n’avions pas prévu un travail sur tant d’années, nous n’avions pas non plus prévu d’aller dans de si nombreux endroits, de rencontrer tant de personnes durant une si longue période. A ce jour, la dernière projection en notre présence a eu lieu en juin 2011.

Cette longévité a quelque chose à voir avec la nature même du documentaire telle que je la considère, c’est à dire un travail qui regarde du côté du cinéma et non du journalisme. Or, si un reportage d’actualité devient très vite obsolète, un film réussi n’est pas sensé vieillir.

Nous n’avons pas réalisé le meilleur documentaire de tous les temps et nous ne sommes pas devenus les plus brillants réalisateurs que la terre ait jamais porté. Mais cette première expérience nous a fait grandir et elle a vraiment constitué la première pierre de notre carrière. Grâce à elle, nous nous sommes posés les questions incontournables dont je parlais plus haut, et nous avons commencé à comprendre comment fonctionnait le monde de la production audiovisuelle.

Je ne sais pas si nous aurions encore la force aujourd’hui de nous lancer dans une entreprise si longue, mais il me semble évident que lorsque l’on veut faire des films son métier, il faut bien commencer un jour, quelles que soient les conditions. Faire un documentaire par tous les moyens, aussi modeste soit le résultat final, c’est avoir quelque chose à montrer plus tard.

Comme vous pouvez déjà le comprendre, j’ai eu la grande chance de rencontrer les bonnes personnes au bon moment. Ce n’était pourtant qu’un début. Si vous voulez savoir comment le DVD de It’s not a gun est tombé dans les mains d’un « grand Monsieur du Cinéma » et quelles en ont été les conséquences, si vous voulez savoir pourquoi j’écris ces lignes d’un hôtel de Kinshasa (RDC), alors n’hésitez pas à lire les prochaines pages de ce carnet.

A suivre…

Pierre-Nicolas Durand