Un village sans dimanche (P. Baron, C. Jacob)

Posted on 25 mai 2012 par

8


Une fois n’est pas coutume, Le Blog documentaire vous propose ici un regard sur un film qui sera diffusé sur France 3 ce lundi 28 mai à 00h30. Un Village sans dimanche, c’est son titre, relate un « conflit exemplaire entre la République et le Clergé » dans une mairie socialiste au sortir de la Seconde guerre mondiale. Le film a été réalisé par Philippe Baron et Corinne Jacob, produit par Vivement lundi !. L’article qui suit est signé Jean-Marc Huitorel.

Un Village sans dimanche relate un pan de vie locale d’après-guerre sur fond de conflit idéologique. Le film, cosigné, est le fruit d’une collaboration entre Philippe Baron et Corinne Jacob. Le premier est un documentariste expérimenté ; la seconde, d’une certaine manière, appartient à l’histoire qu’évoque ce 52’. Petite-fille de l’une des protagonistes des événements qui ont secoué un village morbihannais, à quelques kilomètres au sud-ouest du Faouët, elle endosse ici la responsabilité de témoin en ce qu’elle a pu recueillir l’histoire de la bouche même de ceux qui l’ont vécue.

En 1947, Yvonne Hellou, tailleuse d’habits au bourg de Lanvénégen, profitant du récent droit de vote et d’éligibilité accordé aux femmes, se présente aux élections municipales sur la liste de gauche conduite par l’instituteur laïc, Jean Cadic. Elle n’est pas élue mais accepte cependant de faire partie du bureau de bienfaisance, ancêtre du bureau d’aide sociale. Si, comme la plupart des communes bretonnes Lanvénégen se partage entre « rouges » et « blancs », tout le monde ou presque fréquente l’église, au moins à l’occasion des sacrements dont pas un n’envisagerait de se passer. Yvonne Hellou, quant à elle, n’a pas à se forcer : elle allie en effet une solide foi catholique à une véritable fibre sociale. Faire le bien, aider son prochain, voilà son credo chrétien et… socialiste.

Dans un contexte nourri de rancœurs et de tensions que la loi de 1905 (séparation des églises et de l’état) et surtout l’inventaire des biens du clergé de 1906, avaient exacerbées, le nouveau maire décide d’augmenter sensiblement le loyer du pré où le curé fait paître deux ou trois vaches. Début des hostilités. L’évêché de Vannes réagit et le 6 novembre 1949, le vicaire général se rend à Lanvénégen pour déclarer en chaire, devant un parterre de fidèles qui ne savent pas encore très bien ce qui leur arrive : « Je viens vous annoncer la sanction la plus grave qu’on puisse prendre contre une paroisse : l’interdit ! (…) Le culte et toutes les cérémonies sont suspendues ». Concrètement cela signifie que l’église et les chapelles sont fermées, que les prêtres font leurs valises et que désormais baptêmes, communions, mariages et enterrements devront se célébrer dans les paroisses voisines.

© Vivement Lundi ! / France Télévisions.

Les conséquences psychologiques sont énormes, mais les retombées économiques plus encore. Pensez ! Dans ces bourgs d’une campagne bretonne d’avant l’électricité, où les chemins mettaient plus de distance que de proximité entre les hameaux et le village, les messes du dimanche (trois en général) attiraient la population des fermes qui en profitait pour s’approvisionner en nourriture, se faire faire les vêtements et se distraire au café. Point de débat alors sur l’ouverture des commerces le dimanche : c’était le jour des affaires, du chiffre d’affaires. Plus de messe, plus de commerce ! Les positions se crispent, les deux camps s’affrontent, les tentatives d’apaisement échouent. Tout le monde, de droite comme de gauche, s’accorde toutefois sur un point : l’église doit rouvrir sous peine de la mort du village.

Au printemps de 1950, le maire décide de demander la désaffection de ladite église, désormais sans fonction, pour la confier à une communauté d’adventistes évangéliques qu’il invite à venir présenter les bases de leur culte. Scandale à l’évêché qui envoie sur place un curé musclé flanqué une demi douzaine de… catcheurs ! Si l’on n’en vient pas aux mains, la tension est à son comble. Exit les protestants ! Le 14 juillet suivant, le maire fait sonner les cloches et met en vente les terres du curé. Le 21, les membres du conseil municipal et ceux du bureau de bienfaisance reçoivent chacun une lettre dans laquelle l’évêque de Vannes les menace de la peine de l’interdit personnel si la municipalité ne renonce pas à ses projets contre le presbytère. Nonobstant les subtilités du droit canon, cela signifie ni plus ni moins l’excommunication. Un seul conseiller se rétracte et la peine entre en vigueur. Au séisme social va désormais se superposer le traumatisme personnel.

Yvonne Hellou, par exemple, si croyante, se voit désormais exclue de l’église et potentiellement privée de tout sacrement. Chacun ravale sa colère et son indignation face à une injustice aussi brutale et le sujet devient tabou dans la plupart des familles. L’interdit durera quinze ans et ne sera levé qu’une fois les passions apaisées par le retrait des protagonistes, mais sans doute plus encore à cause de l’évolution de la société au cours de ces années soixante qui verront la fin de ce qu’on a appelé la « civilisation paroissiale ». En 1990, Madame Hellou brise le silence et évoque « l’affaire » au cours d’une émission de radio en langue bretonne. Elle mourra et sera inhumée religieusement quelques années plus tard.

© Vivement Lundi ! / France Télévisions.

Une seule fois dans le film, un témoin direct des événements, s’exprimant à propos d’un conflit alors à son acmé, évoquera Don Camillo. Jean Le Bec, ancien boucher, dira : « On aurait pu tourner un film comme ça à Lanvénégen. Mais ça c’est du cinéma, ici c’est la réalité ». En effet. Une réalité aux antipodes de la vision caricaturale et pittoresque d’un conflit villageois de nature religieuse. Au contraire, l’œuvre de Jacob et Baron constitue un formidable document sociologique et humain sur une période clé de l’histoire des sociétés rurales en France et plus largement en Occident. L’anecdote historique révèle ici des aspects ethnographiques de première importance : les rapports subtils entre religion et vie sociale, les lignes de fractures et de tension, le culte des morts et les mœurs des vivants, l’art de la statuaire autant que l’adresse des tailleurs d’habits, le rôle à la fois structurant et clivant des pratiques religieuses, certes, mais tout autant de l’instruction, des jeux sportifs et des divertissements.

S’y voit aussi une émouvante tentative, quelques années après les faits, certes, mais au crépuscule de la vie des témoins directs, de compréhension d’une situation absurde autant que parfaitement explicable, une sorte de guerre comme le fera remarquer l’un des protagonistes. Le film alterne les plans actuels et les documents d’archives, ceux en particulier d’un cinéaste amateur, Louis Le Bris, instituteur local et militant du septième art. Un hommage au cinéma donc. Rythmant un texte dit en voix off par la comédienne Dominique Reymond, sur une musique originale de Régis Huiban et Philippe Gloaguen, de nombreux habitants s’expriment, d’anciens commerçants du bourg, les enfants des excommuniés, différentes sensibilités également, toutes soucieuses d’apaisement et de compréhension mutuelle, dans la conscience aussi d’une plaie toujours vive.

L’émotion qui se dégage des témoignages, en particulier de ceux des enfants d’Yvonne Hellou, les belles figures d’Yves Le Roux, et de sa sœur Marguerite, dite « Guitou », confère au récit cette teneur si particulière que seule permet la posture revendiquée de l’intime, le sentiment poignant d’un amour discrètement déclaré pour ces acteurs réels et pour cette femme si villageoise et si moderne à la fois. En cela ce moyen métrage, excédant son strict statut documentaire, affiche les ambitions d’un film d’auteur(s). S’y intercalent enfin des interventions plus distanciées, destinées à mettre les événements en perspective : celles de l’historien Yvon Tranvouez et celles de l’écrivain Jean Rohou, auteur d’un remarqué Fils de ploucs (éditions Ouest-France, 2005).

Hommage au cinéma une fois encore tant il est vrai que les films, y compris les documentaires, autant qu’ils traitent du réel, s’interrogent sur leur propre nature et sur la spécificité de leurs moyens. Ainsi le montage, mais aussi certains motifs récurrents (la découpe aux ciseaux des tissus comme des signaux de personnages, les boutons rouges et les boutons blancs, la machine à coudre…) rappellent constamment la méthode et le geste du tailleur d’habits, se souviennent de ce monde perdu des savoir-faire autour de quoi s’agençait la vie sociale et auquel le film, discrètement, rend hommage.

© Vivement Lundi ! / France Télévisions.

Cette œuvre, enfin, pose une question à la fois locale et globale à laquelle, me semble-t-il, elle apporte sinon une réponse, au moins un exemple à suivre et à creuser. Cette question est celle du pittoresque, de la couleur locale, de la matière bretonne autour de quoi ne cessent de rôder les démons de l’identitarisme et de ce que Freud a nommé « le narcissisme de la petite différence ». En Bretagne, ce qu’on appelle la « culture bretonne », d’essence patrimoniale et identitaire, a produit d’innombrables, et parfois excellentes, œuvres dans les domaines de la musique, de la danse d’inspiration folklorique, de certains objets de design, de la littérature et de la tradition orale. Le cinéma s’est parfois chargé d’en rendre compte, soit d’un point de vue militant, soit à partir d’une posture plus ethnographique. L’art contemporain, en revanche, s’est méfié de cette source et de ce matériau à cause précisément du danger identitaire, si éloigné de ses préoccupations. C’est tant mieux et c’est dommage tant la réalité locale, dans sa particularité même, ailleurs en France et dans le monde, a pu fournir à l’art et aux artistes de formidables motifs : Patrick Van Caeckenbergh en Belgique, Paola Salerno en Italie, Jeremy Deller ou Roderick Buchanan au Royaume-Uni, Jimmie Durham aux Etats-Unis, Frédéric Bruly-Bouabré en Côte d’Ivoire, Fiona Tan en Indonésie, Brian Jungen au Canada des Amérindiens, tant d’autres !

En Bretagne, si l’on excepte Pascal Rivet dans son regard complice sur le monde du travail ou Vincent-Victor Jouffe par sa recherche sensible autant que précise sur la vie rurale et en particulier sur les comices agricoles, Robert Milin à sa manière, peu d’artistes marquants se sont emparés des traces contemporaines de l’antique culture bretonne. Un Village sans dimanche, s’il ne relève pas strictement des arts plastiques, fait sauter mine de rien un certain nombre de verrous quant à l’exposition du rapport dialectique entre traditions et modernité. Pas plus typiquement breton que Lanvénégen : son église, ses chapelles, sa statuaire populaire, son bocage bucolique, son goût pour les festou-noz et pour l’accordéon ! Jadis, et ce n’est pas si loin, on y portait la coiffe et le costume. Ici comme ailleurs s’affrontaient l’école du diable et l’école du bon dieu ; ici enfin, et comme ailleurs, l’histoire suit son train : les femmes payent un lourd tribu à l’existence et le curseur des clivages idéologiques se déplace d’une fort erratique manière.

De tout cela, de cette histoire qu’il est enfin possible de raconter, il est question dans Un Village sans dimanche – mieux, c’est LA question, posée, représentée, affrontée. Il s’agit simplement du réel dans son extrême et limpide complexité, d’un réel clairement situé, localisé, spécifié ; mais sans que jamais le présupposé identitaire ou ethnique ne pointe, ni de près ni de loin, sans que jamais n’apparaissent ceux-là que Georges Brassens appelait « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Preuve, et il en était besoin, que le local assumé, que l’intime revendiqué, de Bretagne ou d’ailleurs, recèlent l’essence même de l’universel.

Jean-Marc Huitorel
Resthervé, avril 2012.

Plus loin

1. Jean-Marc Huitorel est critique d’art (Art Press), commissaire d’expositions indépendant. Il est l’auteur d’essais théoriques et de monographies sur de nombreux artistes ; sa dernière publication a été réalisée en collaboration avec Barbara Forest et Christine Menesson : L’art est un sport de combat (2011. Analogues). Jean-Marc Huitorel est par ailleurs membre du Conseil scientifique des Archives de la critique d’art.

2. Un village sans dimanche sera également projeté aux Champs-Libres, à Rennes, le 10 juin 2012 à 16h.

3. Fiche technique « Un village sans dimanche » :

Narration : Dominique Reymond.
Image : Philippe Baron, Corinne Jacob, Patrick Soquet.
Son : Patrick Rocher, Patrick Hennetier, Corinne Gigon.
Montage : Katia Manceau.
Infographie : Hervé Huneau.
Étalonnage : Nicolas Straseele.
Mixage : Vincent Texier.
Musique originale : Régis Huiban et Philippe Gloaguen.
Production :  Vivement Lundi ! / France Télévisions (avec la participation de TVR, Ty Télé, Tébéo).

HDV, 52 min, couleurs/Noir et blanc.

Posted in: Actualités, Analyses