Webdocu Actu : « Qui va garder les enfants ? »

Posted on 21 mai 2012 par

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Jamais en mal de défis, Le Blog Documentaire présente ici l’analyse de webdoc la plus rapide de son histoire, à peine l’objet mis en ligne… Le bébé, diffusé par France Télévisions, s’appelle « Qui va garder les enfants ? » ; il pèse plus d’une trentaine de vidéos et mesure l’étendue des disparités hommes/femmes quant aux dures responsabilités de la maison… Visite guidée en quasi avant-première.

L’heure est indéniablement au webdoc « concernant », comme on dit dans les rédactions des grands médias ! En l’espace de quelques mois, les thématiques « légères » sont arrivées en force, en reléguant quelque peu (et, espérons-le, pour un temps seulement : la diversité est toujours plus stimulante) les sujets plus durs, qui ont fait florès dans les premières expérimentations-star du webdoc (Prison Valley ou Voyage au bout du charbon, comme des exemples parfaits).

Peut-être pour mobiliser leurs audiences autour du social media et de problématiques auxquelles tout un chacun se voit confronté, France Télévisions et Arte, les deux plus importants diffuseurs hexagonaux, se sont mutuellement emboités le pas pour proposer L’amour 2.0Mödern Cøuple et donc ce Qui va garder les enfants ?, qui fleure bon la lutte des classes… euh des tâches (ménagères) dans le petit cocon familial.

Pour Le Blog Documentaire, l’intérêt était double : la première presse à laquelle nous étions conviés promettait, outre la projection elle-même dont on a précédemment évoqué tout le bien qu’on en pensait (ici même), une rencontre avec l’équipe de Découpages, société de production nouvelle venue dans le monde des producteurs de webdocs. Et si nous avons finalement profité de ce moment pour rencontrer ceux qui se cachaient derrière ces locaux montreuillois d’une ancienne cartonnerie (avec, à la clé, des propos que vous retrouverez très bientôt dans ces colonnes), nous avons tout de même pu visionner le webdoc pour vous en livrer les premiers secrets.

Qui va garder les enfants ? s’occupe donc de savoir comment, dans le marathon quotidien d’une journée de travail, des parents arrivent à concilier vie professionnelle et vie familiale. Née dans le cerveau de Francine Raymond, la réalisatrice (avec Ludovic Fossard), le projet se développe sur une architecture web particulièrement plaisante, qui laisse à l’internaute le soin de choisir sa navigation tout en éditorialisant les points de vue de telle manière que le visionnage des vidéos ne se réduit pas, comme cela peut être le cas pour Mödern Cøuple, à une vision superficielle du couple.

La forme d’abord : une piste de course numérique nous invite dans les parcours de vie de six familles, non représentatives mais foncièrement différentes dans leur façon de gérer leur quotidien (on retrouvera la famille nombreuse, le jeune couple bobo, le couple de lesbiennes, la mère solo…). Le scroll avant de la souris, très intuitif, permet d’avancer sur la piste sertie de vidéos comme autant d’obstacles vers la délivrance de la fin de journée, à l’heure de la fin du marathon. Entre temps, chaque vidéo est consultable selon son humeur chronologique, 7h15 chez ceux travaillant en horaires décalés ou 9h04 avec Valérie, l’une des deux mamans de Colin. Une autre façon de lire l’œuvre est d’entrer dans l’univers de chaque famille, et d’y retrouver l’ensemble des vidéos, mais cette méthode de consultation gomme le plaisir quelque peu enfantin de la déambulation.

Colin et ses deux mamans.

Comme tout programme 2.0 qui se respecte, l’onglet commentaires est ouvert à ceux qui souhaiteraient réagir. On ne saurait parier sur un afflux massif d’avis ; en revanche, on suivra davantage, une fois agrémentée, la ligne centrale noire, qui propose à l’internaute de laisser lui-même la possibilité de raconter son propre marathon quotidien. Des interviews vidéos analytiques de spécialistes (Françoise Héritier ou François de Singly, entre autres) ont la bonne idée d’être regroupées dans un lien cliquable sur l’interface, et peuvent aussi être visionnées ponctuellement, lorsque le propos rejoint celui de l’une des 38 séquences filmées.

La question à laquelle on ne peut échapper maintenant : ce bel habillage, d’un Flash fluide et cette timeline efficace (quoique ressemblante, est-ce un hasard, à la mosaïque de couleurs de France Télévisions), délivrent-ils un propos documenté digne de ce nom ? Le sujet « concernant » ne risque-t-il pas de faire ressembler le programme aux pires avatars de la confession publique Sophie-Davantique ou Jean-Luc Delaruesque ? Rassurons-nous, l’écueil est évité, même si le format webdoc semble parfois, et paradoxalement, limiter l’approche documentaire du projet.

L’absence de voix off d’un journaliste, souvent lénifiante, est salutaire. Elle permet aux vidéos d’installer une véritable recherche documentaire, à l’instar de ce rendez-vous dans une église pour le conseil du classe du petit Martin, ou de la curieuse, mais pourtant quotidienne, habitude qu’a cette autre mère de famille d’appeler 5 fois en une heure le matin ses enfants qu’elle doit laisser aller seuls à l’école quand elle, travaille déjà.

Timothée et son père, en garde alternée.

Et puis, une trouvaille de réalisation enthousiasme d’emblée : elle donne la possibilité de donner à des images identiques une tonalité différente en sélectionnant alternativement le commentaire de la mère ou du père (c’est le cas pour Frédéric et Virginie, en garde alternée pour Timothée) sur une même vidéo. S’il n’est malheureusement pas possible de switcher d’un son à l’autre en temps réel, l’idée permet de suggérer (davantage que de convaincre) la façon dont une même réalité peut être perçue de manière très différente : on est ici dans le propre de l’ambition documentaire.

Malheureusement, on sent parfois que la documentariste a manqué de temps pour laisser affleurer davantage le réel. On ne saurait blâmer le projet de ne pas atteindre les sommets, technique et narratif, des créations de l’ONF. Mais le matériau documentaire ainsi façonné semble être paradoxalement sous-exploité, non dans la quantité mais dans la durée. Les conditions de production – tourner beaucoup en peu de temps – sont en partie la cause de cette frustration. Mais plus globalement, la règle du format court dans le webdoc délinéarisé tend à laisser de côté des moments de réel qui mériteraient une attention plus soutenue, un montage moins cut. La forme qui est « en jeu » (au double sens du terme, car la délinéarisation a aussi quelque chose d’indéniablement ludique) limite donc des moments forts, à peine esquissés, à des pastilles. Vraiment dommage, car il nous prend parfois de vouloir connaître davantage certains personnages, véritablement comprendre, sur le plus long terme, leur logique de vie et ce à quoi elle les mène.

Nicolas Bole

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