Embarquez à bord du Ciné-camion !…

Posted on 11 mai 2012 par

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C’est une si belle aventure que Le Blog documentaire ne pouvait que l’appuyer. Le Ciné-camion, création documentaire itinérante, arpente chaque été les routes de France en quête de films à faire. Le collectif d’auteurs s’installe dans un lieu, gravite quelques dizaines de kilomètres alentours, et en repart seulement après avoir réalisé – et diffusé – plusieurs formes documentaires courtes.

Retour sur la première tournée du Ciné-camion, qui sera présentée lors de la projection-débat des trois premières réalisations du collectif ce dimanche 13 mai 2012 à Paris.


FAIRE LE POINT, AVEC LE RÉEL

Les mains sur le volant, la destination en poche, la soif d’exploration dans le cœur, la crainte de l’inachèvement dans la tête, le matériel de production dans le coffre, nous filons à travers le paysage du Rhône puis de l’Isère. Les conditions sont réunies pour que nous nous abandonnions à notre activité favorite: réaliser des films documentaires. Une fille et trois garçons dans le vent, à la fin du mois de juillet dernier, en direction du village de Bouvesse-Quirieu.

Trois semaines plus tard, nous serons fiers de présenter les actes de notre passage au public du coin. Trois films, trois thématiques, une dizaine de personnes interviewées, des dizaines d’autres restées en dehors des images mais bien présentes dans la mémoire. Le premier film suivra un épicier ambulant au cours de l’une des ses tournées. Le deuxième dressera le portrait de trois jardiniers. Le troisième explorera, au cours d’un jeu d’enfants, l’univers de la fête foraine.

Bien entendu, ce qui semble aujourd’hui un programme aux contours tracés est, en réalité, le résultat d’une recherche, au fil du hasard et de nos désirs, de l’ordre des choses et celui des récits, des espaces et des temps. En voici les points de contournement.

OBSERVER, RESTITUER

L’expérience offerte par le Ciné-camion se fonde sur un besoin, celui de restituer des événements, c’est-à-dire des occasions de rencontre. Voir, observer, marcher, découvrir, toquer aux portes, attendre sur un banc, échanger au comptoir, s’émouvoir ; ces verbes évoquent la teneur de l’expérience. Cela implique une immersion dans un espace, et même des immersions au pluriel, auprès des êtres habitant ce territoire. Toutes les rencontres effectuées lors de cette première session sont le fruit d’une attention particulière, d’un regard déplié sur un paysage inimaginable. En l’occurrence, nous découvrons un espace minéral, un territoire d’ouvriers, où les différentes générations cohabitent avec plus ou moins d’aisance. Ou plutôt, nous l’avons exploré.

Mais l’immersion, au sein de notre processus de création documentaire, se trouve pour ainsi dire encadré par d’incessantes — et nécessaires — distances. Notre quasi-totale ignorance initiale des habitants, des lieux et des enjeux de ce territoire s’avère notre moyen d’appréhension, une sorte de handicap permettant précisément de fixer les points fondamentaux de l’existence des individus, là où ces mêmes individus se considèrent ancrés dans une quotidienneté ordinaire. Nous portons avec nous cette distance, non comme un fardeau, mais comme le premier pas vers l’au-delà de la banalité.

Mathieu Lericq et Fabien Blanchon – © Nicolas Giuliani

Outre cette distance a priori, les différentes rencontres impliquent des mises à distance verbales, voire théoriques. Comme notre travail consiste en une élaboration collective, il nous semble en effet important que chaque élément trouvé sur notre chemin, chaque émotion, chaque parole troublante, soient restituées régulièrement entre nous. Cela permet de projeter déjà en avant les enjeux potentiels de films à faire, de partager un moment intime et, dans ce sens, de construire une vision du monde. Cette distanciation est d’ailleurs corrélée à l’acte de filmer puisque la caméra assume un filtre vis-à-vis des sujets filmés. Il s’agit non seulement de témoigner mais de donner de la valeur aux êtres et aux espaces de leur vie.

L’expérience du Ciné-camion se joue, par conséquent, dans un mouvement d’immersions et de distanciations, et plus encore, dans la combinaison d’un état des choses avec une production de sens.

ÉCOUTER, RENCONTRER

Il importe peu d’être objectif. Ce qui suscite la création — et qui la valide aux yeux des spectateurs — est la sincérité du regard au service de la liberté. La notion de sincérité ne peut être définie, elle se vit. Prenant la forme d’un élan enthousiaste envers une personnalité ou bien un objet de cristallisation, elle s’établit au cours de discussions réelles, non-filmées, naturelles. Lors de cette première session, nous nous focalisons, au sens d’“octroyer de la valeur », à quelques personnalités du village de Bouvesse-Quirieu rencontrées à peu près par hasard ; la tenancière de café dit “l’Albertine”, l’ancien ouvrier devenu meilleur danseur de la contrée (alias Jacint), les enfants d’une fête foraine, un jardinier nommé Christian, etc. C’est à travers ces rapport infimes, jaillissants et fragiles, avec les personnes que se dessine (ou non) la probabilité d’un futur film. La première rencontre, comme en amour, est décisive et la raison de poursuivre l’échange, mystérieuse. Le cinéma documentaire ne nécessite pas, dans ces conditions, de modifier le cours du temps ou bien de forcer la réalité à se plier à nos désirs, mais autorise à se couler dans le temps de l’individu, à s’immiscer dans son flot verbal, dans ce qu’il possède de plus essentiel et de plus singulier. Toute prise exige frottement préalable.

De là, nous pouvons pointer une tentation propre à notre démarche, qui consisterait à nous plonger la tête la première dans la réalité au risque de la plus grande naïveté. Cela pourrait provoquer une réduction de la réalité à un statut de cabinet de curiosités. Pour refuser pareil programme, notre processus doit s’accompagner d’une mise en perspective permanente des enjeux soulevés lors des rencontres, qu’ils soient sociaux, politiques ou encore philosophiques.

Entretien avec Kelly – © Juliette Alexandre

La forme qui nous semble la plus appropriée pour restituer à la fois la rencontre et ces enjeux de différents types est celle du récit. Encore aujourd’hui, le documentaire est perçu comme un genre d’ordre proprement didactique où le récit des individus — qui, la plupart du temps, apparaît sous la forme d’un simple “témoignage” — se contracte de manière drastique, soit pour refuser l’ambiguïté intrinsèque des propos ou soit pour en faire une forme close sur elle-même. Pour nous, tirer le récit d’un individu (comme on tire son portrait) revient à lui permettre de se replonger dans son propre passé, d’interpréter les événements de ce passé comme ceux de l’actualité, mais également de lui permettre de toucher à des questions sensibles. Cette forme du récit, inscrite dans un espace et un temps propres à l’individu interrogé, est non seulement la base narrative et affective de chacun des films réalisés mais aussi ce qui est la source d’une ouverture du sens. Le récit construit l’individu pendant que l’être compose librement son histoire.

Dans ce sens, “récit” ne signifie pas nécessairement continuité narrative, linéaire et progressive. Pour reprendre la distinction de Gilles Deleuze, nous disons que le récit correspond à l’“espace lisse” tandis que la narration s’associe à l’“espace strié”. Ce dernier est l’espace d’appareil d’état, découpé par les lignes et les points légaux ; dans cet espace, si nous pouvons le dire ainsi, la progression s’effectue de points en points ordonnés, selon un schéma directeur arborescent. Dans l’“espace lisse”, au contraire, comme dans le “récit” tel que nous le concevons, tout est affaire d’élan rhizomatique, nomade, où l’être peut puiser dans sa plus profonde liberté de parole, en contournant les points selon un schéma libre. C’est l’“absolu du passage” qui guide l’individu, mais aussi tout artiste, dans cet espace. C’est la raison pour laquelle, même si cette dimension est relativement masquée dans les trois films, nous voulons inscrire les êtres dans leur paysage, montrer les trajectoires personnelles qu’ils se sont choisis. Cette idée d’“espace lisse” rejoint également notre travail de montage, dans le sens où chaque “portrait” est conçu selon un mouvement singulier, conjugué avec le contenu du récit et le rapport que nous entretenons avec la personne filmée. Si la réalité advient dans le documentaire, c’est donc à travers deux mouvements ; l’occasion de rencontre et la mise en récit.

ÉCONOMIE TEMPORELLE

Lorsque nous nous lançons dans cette aventure, nous savons que chaque pierre devra être apportée et que l’édifice final sera encore branlant ; comme nous l’écrivons en sous-titre de notre blog : “Le Ciné-camion est un pari”. Trois semaines pour explorer le territoire — en langage logistique, cela s’appelle “faire les repérages” —, pour voir émerger des thématiques, pour attirer la confiance des personnalités avec qui nous voulons travailler, et pour donner une cohérence aux images brutes — autrement dit : se plonger dans le montage. Nettoyer, élaguer, couper ; il faudra faire de la nature un objet sensible et logique. À la fin de la session, le ou les film(s) seront projetés sur la place de l’ancienne école de Montalieu. Le moins que nous puissions dire, c’est que les fondements pratiques du projet forcent à une certaine rapidité qui, dans une pâle inconscience, peut se transformer en précipitation. Or, si pour nous chaque jour apporte son lot de surprises, la régularité de l’existence des êtres vivants se conforme au cycle de la quotidienneté.

Lorsque nous arrivons sur place, dans ce village au nom étrange de Bouvesse-Quirieu, le cours de la vie estivale se poursuit pour les habitants ; la boulangère fait sa tournée presque quotidienne, deux pèlerins sont au comptoir de l’épicerie-café de Franck, la coiffeuse accueille ses clients. Deux détails de ce cycle ont attiré notre attention ; le premier, c’est la fête foraine qui s’est installée dans le village voisin, Montalieu ; l’idée même d’y participer donne du baume au cœur des enfants. Le deuxième détail, c’est la présence mouvante d’un individu nommé Lucien — un ancien tailleur de pierre que tout le monde connaît — qui se promène avec son chien dans le village.

Les voltigeurs – © Mathieu Lericq

D’ailleurs, notre première rencontre avec Lucien met en avant la rythmique du réel. Nous le rencontrons par hasard sur la place centrale et s’engage une longue conversation autour de la jeunesse dans les années 1950, de la présence d’anciens nazis dans la légion étrangère présente en Algérie, du corps qui s’abime, des hommes morts à cause des conditions de travail que l’on ramène aux familles à l’arrière du camion, et aussi du présent devenu insupportable depuis le suicide de sa fille. En l’écoutant, tout un horizon s’ouvre au rythme de ses paroles, de nos questions et de la situation. S’imprime alors une temporalité propre au récit, et nous nous embarquons dans cette cadence, totalement inédite. Tout au long de la production des films, nous nous efforçons de respecter cette temporalité lente, intense, propre au quotidien et à la mémoire des hommes.

Finalement, le Ciné-camion nous aura demandé d’accommoder deux temporalités apparemment contradictoires, celle de la vie des habitants et celle de la production. L’idée n’était pas de les faire fusionner mais, bien au contraire, de passer sans cesse de l’une à l’autre. Les fruits de notre travail, trois documentaires aux thématiques diverses, ne sont que l’empreinte de ces passages, et s’articulent selon ce détour du regard à l’énergie propre, relative aux désirs et au rythme des récits.

Dire la réalité revient à restituer les récits d’individus dans et entre les images. Il ne s’agit ni d’illustrer par quelques icônes ou clichés une histoire déjà écrite (voir le journal télévisé tout comme le documentaire abstrait), ni de trouver des faux-semblants dits “réalistes” à une trajectoire parfaitement fabriquée (voir le docu-fiction tout comme le documentaire animalier). Oui, nous pensons qu’il faut s’immiscer, à l’affût du murmure criant du monde, à l’intérieur d’une réalité vécue, d’une rythmique ouvrière. Rester ouvert à l’abandon, à l’écoute, à la temporalité de l’individu, voilà les clefs de notre approche du réel.

EN RETOUR

Le Ciné-camion n’est pas seulement une démarche de création documentaire, c’est aussi un mode diffusion. Et cette étape, quoique plus fulgurante, est ce qui donnera plus ou moins de sens à tout ce qui a précédé. Ce mardi soir d’un mois d’août anormalement frais, les habitants des environs se sont tout de même rassemblés sous les platanes de la cour de l’ancienne école de Montalieu. Certains sont blottis sous les couvertures que nous avons apportées, tous nous font découvrir ce que deviennent nos films sous leur regard et leurs rires. Car en commençant leur réalisation, non seulement nous ignorions presque tout des environs, mais plus encore de la façon dont nos choix seraient perçus.

L’échange qui suit la projection est le moment de vérité, au sens plein. « J’ai l’impression d’avoir pu écouter des gens, pour une fois. Parce que d’habitude, quand on entend des gens parler, c’est pour illustrer quelque chose dont ils n’ont pas grand chose à faire, comme le retard d’un train… ». Les commentaires tournent autour de ce que nos films semblent capables d’être attentifs à une parole directe, peut être à fois singulière et banale, mais véritablement sincère. Que les personnages de nos films ne disent pas la vérité, mais « parlent vrai », même lorsqu’ils évoquent leurs rêves ou leurs frustrations.

A propos du portrait des trois jardiniers, un homme déclare : « Au début, quand j’ai vu le jardin de celui-ci, je me suis dit que c’était exactement le genre de jardin que je n’aime pas, que je trouve moche… Et écoutant le récit de cet homme, la façon dont il a réalisé son jardin, j’ai compris alors quelle beauté ce jardin pouvait avoir, pour lui bien sûr, mais je crois aussi que maintenant, je le trouve plus beau. ».

Faire que les hommes s’écoutent et se comprennent, c’est peut-être une des choses que peut le cinéma documentaire, en permettant le partage de l’expérience sensible et sa mise en récit. Diffuser cette compréhension du cinéma documentaire, de villages en villes, voici peut être une des raisons d’être du Ciné-camion.

Mathieu Lericq
Fabien Blanchon

Les précisions du Blog documentaire

1. Les trois documentaires réalisés pendant la première session du Ciné-camion seront montrées ce dimanche 13 mai 2012 dès 20h, au Café de Paris  (158, Rue Oberkampf). Vous pourrez donc y échanger autour de :

ENTRE LA POIRE ET LE FROMAGE – 18 min. – HD 16/9 – Avec : François-Xavier Veyron
Le film suit le parcours d’un épicier ambulant et offre une mise en perspective des problèmes de société à travers l’intervention spontanée des clients.

LES JARDINIERS – 36 min. – HD 16/9 – Avec : Christian Grémillon, Jacint Dall’Erta et Maurice Ogier.
Le film cueille trois fortes personnalités — Christian, Jacint et Maurice — dans leur jardin afin de mieux comprendre ce qui relie l’homme à la nature domestiquée, les raisons qui le poussent à cultiver et les différents modalités de culture utilisées.

LES VOLTIGEURS – 11 min. – HD 16/9 – Avec : Kelly, Paul et Baptiste.
Le film dresse le portrait de trois enfants dans une fête foraine. Ils ont tous les trois une dizaine d’années. Deux d’entre eux sont gitans. Le troisième est forain et prend en charge l’attraction principale de la vogue, « le Voltigeur ». Ils expriment leurs aspirations et leurs rêves.

Contact presse et spectateurs : contact@cine-camion.fr