Doc & Doc : « Le fond de l’air est rouge ! »

Posted on 6 mai 2012 par

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Le Blog documentaire et Documentaire sur grand écran poursuivent leur association dans le cadre de la programmation “Doc & Doc”, organisée chaque deuxième mardi du mois au Forum des Images à Paris.

Nouvelle session ce mardi 8 mai autour d’une œuvre monumentale de Chris. Marker, dans laquelle le cinéaste explore les utopies révolutionnaires des années 60 et 70. Le Fond de l’air est rouge, ce sont plus de 3 heures de films scindés en deux parties pour une très subtile lecture de l’Histoire et des images.

Et comme pour les séances précédentes, nous vous offrons 10 places gratuites pour cette soirée. Il vous suffit pour cela d’envoyer vos coordonnées à leblogdocumentaire@gmail.com pour participer au tirage au sort de lundi soir. Bonne chance !

« Ce film est un miroir tendu à chacun d’entre nous, un miroir qui se promène par tous les chemins que nous avons fréquentés ou traversés (…) et qui nous invite à réfléchir avec lui sur le voyage et sur son but. (…) Chris. Marker a retourné l’audio-visuel contre lui-même, en traitant l’image instantanée comme un écrivain fait avec ses notes écrites, un archiviste avec ses documents : pour transformer l’événement en expérience, relier les dates, les faits, les gens les uns aux autres de façon à retrouver un sens, c’est-à-dire un ensemble. »

Régis Debray

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Le Fond de l’air est rouge se présente comme un lent apprentissage d’une génération qui se cherche et qui inscrit dans la pierre des villes des questions qu’elle soulève comme les pavés la plage. Un apprentissage qui laisse la place au montage et au démontage d’images, de textes, d’idées. « Ce film ne prétend qu’à mettre en évidence quelques étapes de cette transformation », écrit Marker en 1977 pour la préface du Fond de l’air est rouge. Cette « transformation », c’est celle de dix années de luttes, de guerres, de questions que Marker propose de reprendre pour en révéler la complexité. Dix ans entre la guerre du Viêt-Nam et la mort d’Allende, dix ans à chercher à l’image ce qui motive, ce qui construit et ce qui tue les luttes.

Marker questionne, voyage et tisse un regard sur ce petit bout d’histoire. Le film part des pas perdus, de chutes oubliées, des images rebues. Que reste-t-il de nos souvenirs? Jusqu’où l’image constitue-t-elle une trace? A ces images, Marker décide de monter les images télévisuelles d’une histoire à l’écran qui intègre un lent mouvement d’oubli : « balayage de l’événement par un autre, substitution du rêvé au perçu, et chute finale dans l’immémoire collective ». Entre les deux Marker construit un aller-retour d’images qu’on ne voit pas mais qui naissent de la magie du cinéma : le 1+1=3 de Sergueï Eisenstein ou le « on ne sait jamais ce que l’on filme » que Marker entonne quand un japonais devient coréen ou un cavalier devient putschiste chilien. L’histoire réécrit sans cesse la légende et l’image ne fait que capter une lecture en formation. Entre les deux, donc, Marker érige un dialogue à trois voix.

« Chaque pas de ce dialogue imaginaire vise à créer une troisième voix produite par la rencontre des deux premières, et distinctes d’elles… Après tout, c’est peut-être ça la dialectique ? Non, je ne me vante pas d’avoir réussi un film dialectique. Mais j’ai essayé pour une fois (…) de rendre au spectateur, par le montage, son commentaire, c’est-à-dire son pouvoir. » (Chris. Marker)

Marker compose pour mieux décomposer un mythe : une image qui cache toutes les autres aux yeux de l’histoire, si tant est que l’histoire regarde quelque part. La mémoire se construit d’oubli, l’histoire aussi. Avant le « mai 68 » français il y a eu 1967, toute une année « pivot de la saga des sixties » pour Marker. Le Fond de l’air est rouge s’articule autour de cette année, en deux temps : « Les mains fragiles » et « Les mains coupées » et quatre heures, puis trois (la version de 1977 a été remontée et la fin remaniée par Marker en 1998).

Le Fond de l’air est rouge constitue donc la contre-histoire des clichés attendus. Non, en 1968 la France ne s’ennuie pas [1], non, le mai 68 français n’est pas l’unique événement de ces années là. Pour casser ces clichés, Marker part de lui, il décrit son parcours : un voyage dans les pays qui, à la fin des années 60, se remettent en question et, ce faisant, cassent l’ordre mondial établi. Cuba et la révolte de Castro contre les dogmes (et partis) marxistes-léninistes, la Bolivie et l’arrestation de Régis Debray, accusé d’avoir suivi la guérilla menée par le Che, les Etats-Unis et les premières manifestations contre la guerre du Viêt-Nam… Nous sommes en 1967 et Marker court, vole et documente finalement ses pas dans ceux des gens qui écrivent l’histoire malgré tout : malgré la censure, la guerre ou la télévision. Marker documente un monde qui cherche son image, qui cherche à comprendre comment tant d’images peuvent aussi bien cacher.

« Ce qu’on peut reprocher de plus grave au folklore soixante-huitard, c’est d’avoir fourni à ceux qu’il prétendait combattre un stock inusable de caricatures. Elles ont fini par recouvrir d’autres images de ce temps déraisonnable, ce qu’il transportait de vraie générosité, de véritable invention. En revanche il est intéressant de pouvoir y déchiffrer, comme un laboratoire, le schéma des grandes contradictions du siècle. » (Chris. Marker)

A travers ces images, Marker questionne un mot : qu’est-ce que la révolution ? Derrière l’image du Che, derrière celle des barricades : quelles violences, quelles tueries cache ce mot ? Marker passe derrière ces images, libre à nous ensuite de questionner ce que le « rouge » désigne dans ce fond de l’air. Si Marker peint une fresque, c’est notre montage qui sera opérant. Comme à son habitude, Marker prend la parole, plus exactement il fait parler : Yves Montand, Simone Signoret ou Jorge Semprun, pour chercher ensemble jusqu’où parler des images, puisqu’on « ne sait jamais ce qu’on filme », puisque derrière la naissance d’une légende il y a celle d’une image. Pour que s’inscrive « l’histoire des luttes qui ont changé le monde », il faut aller au-delà des images arrêtées, en donner le mouvement plus que le cadre, dépasser ce qui s’est dit, ce s’est vu et enregistrer un geste : celui qui fait trembler les images.

« C’est pour avoir glané quelques traces de ces années lumineuses et troubles que j’ai bricolé mes films. Ils ne prétendent à rien d’autres que d’être cela, des traces. Même le plus mégalo, le FOND DE L’AIR (…) n’est en aucune façon la chronique d’une décennie. » (Chris. Marker)

C’est dit, Marker ne nous donnera aucune leçon, à nous de mener ce voyage réflexif (dans tous les sens du terme) avec lui.

Emilie Houssa


[1] Référence à l’éditorial de Pierre Viansson-Ponté, « La France s’ennuie », publié en mars 1968.

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