Webdoc : Le « guide de survie » de Matthieu Lietaert

Posted on 13 avril 2012 par

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Le Blog Documentaire revient ici sur une publication qui peut s’avérer utile pour quiconque s’intéresse de près ou de loin aux webdocumentaires et aux nouveaux médias. Ouvrage signé Matthieu Lietaert, qui a compilé, mis en page, imprimé et  finalement mis en vente « un guide de survie« . Fiche de lecture critique.

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Le web a ceci de formidable qu’il ne produit pas que des œuvres : son extrême plasticité et son accessibilité en font un terreau pour tout type d’initiatives qui, si elles se perdent parfois dans l’immensité de la production, permet tout de même à des énergies de s’exprimer. En un sens, Matthieu Lietaert est un pur produit web : c’est armé de sa curiosité et de son opiniâtreté que le fondateur de Not So Crazy ! Production en Belgique a déniché les témoignages nécessaires pour construire son drôle de livre, qui ressemble davantage à un couteau suisse qu’à un Laguiole finement ciselé.

Car disons-le tout de suite : la lecture de l’ouvrage, pour toute personne gravitant autour du webdocumentaire et des nombreuses opportunités de narration interactive qu’offre le web, relève du passage obligé. Parce que tout est encore en train de se faire et de s’écrire, toute documentation, même foutraque par endroits, est la bienvenue et participe au débat d’idées.

Et ces idées, on les trouve, agréablement surpris, dès la préface signée Patric Jean, qui a le grand mérite de mettre en perspective la « révolution » que nous vivons, mot volontiers galvaudé par l’enthousiasme journalistique : celle-ci serait donc, à l’en croire, la troisième, après l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie. Une nouveauté radicale, presque un paradigme, qui permet toutes les audaces narratives pour peu qu’on ne se laisse pas gagner par nos réflexes du 20ème siècle, ceux de la télévision et de la narration « à sens unique » (un début, un milieu, une fin, dans cet ordre, à part quelques notables exceptions…). Et c’est tout à fait exact que ce qui interpelle dans l’utilisation du web, ce sont ces expériences à la frontière du jeu vidéo, de la fiction totale, de l’accompagnement : cette sensation que l’histoire, déjà écrite plusieurs milliers de fois, peut enfin être réécrite différemment.

Par la suite, Matthieu Lietaert entre dans le vif du sujet, à travers neuf chapitres qui concernent de près ou de loin les questions liées au webdocumentaire. Le ton est direct, les interventions recueillies dans tous les sens donnent à la lecture la sensation d’un grand brainstorming à ciel ouvert. Les thèmes qui agitent aujourd’hui tout réalisateur censé sont abordés : le jeu vidéo et son pendant « serious game » bien sûr, la scénarisation propre à l’utilisation du web, et plus particulièrement des réseaux sociaux, l’avenir de la télévision connectée comme plateforme générale de diffusion… Les paroles de l’IDFA, qui délivre le plus prestigieux prix pour le webdocumentaire, d’ARTE, mais aussi de Brian Storm, Mark Atkin ou Tom Koch sont précieuses. Elles fourmillent de références à glaner, d’exemples à prendre pour agrémenter sa réflexion, dans la tradition du « wishful thinking » à l’américaine.

Matthieu Lietaert

On y apprend aussi, de la bouche d’Hugues Sweeney, celui qui œuvre à l’ONF, de loin l’institution la plus innovante en matière de nouveaux médias, qu’il n’utilise pas le mot « webdocumentaire », sujet à toutes les modes. Il lui préfère celui de « programme interactif », qui a effectivement le mérite d’élargir les options et d’éviter le caractère « name droping » du webdocumentaire. Le même Hugues Sweeney affirme également qu’il « défie toujours le créateur d’offrir une expérience très profonde et attirante, mais qui ne dure que cinq minutes, avec peu d’équipements«  : on y verra ici un précieux conseil pour tout producteur en herbe de contenus en ligne…

Les suggestions fusent donc, au rythme des interviews réalisées par Lietaert : cette méthode a bien sûr ses inconvénients. On se retrouve parfois dans les pages business de Capital lorsque l’impératif se mue en conseils pour réaliser un bon webdoc. L’intérêt de cet aspect « bible » n’atteint pas celui des nombreuses voix que cet objet-livre propose aux défricheurs du web. On y trouve même quelques tautologies énervantes, pour qui sait que la production dépend d’un nombre certain de critères et de décisions complexes : le « soyez innovants » sonne parfois comme, au mieux, un vœu pieu ; au pire, une injonction quelque peu maladroite.

On aurait aimé à cet instant sortir du caractère d’urgence que semble revêtir le livre pour s’attarder sur des mécanismes de réalisation : la parole des réalisateurs, excepté, en creux dans la seconde partie du livre, est quasiment éludée, y compris sur les problématiques de production. La longueur d’un entretien et la tournure que celui-ci prend permet parfois de ne pas s’en tenir à une analyse basée sur des formules mais sur une réflexion argumentée, longue, parfois sinueuse. Quant aux 15 « cas d’études » présents le long du livre, ils ne présentent pour seul intérêt que la découverte d’une œuvre, et l’envie de cliquer sur le lien pour la découvrir : ces « cas » ne proposent en réalité aucune perspective analytique sur ces programmes. La seconde partie laisse plus longuement la parole à des producteurs d’œuvres majeures (Prison Valley, High Rise, Gaza/Sderot…), ce qui permet de comprendre le cheminement à l’œuvre pour ces programmes, qui répondent tous à des contraintes spécifiques.

La façon dont Matthieu Lietaert a publié lui-même son ouvrage, le rendant disponible via Internet, témoigne en grande partie de la qualité de sa démarche : sans cadre théorique établi, il arpente les facettes de ce nouveau genre, recueille des idées, attise la curiosité. Cette auto-synthèse, après quelques années d’existence du webdoc (et apparentés), constitue un premier corpus indispensable. Mais il faut aussi prendre ce « guide de survie » pour ce qu’il est : un moyen de survivre dans l’univers du web. Pour y vivre et s’y installer pleinement, charge au lecteur ensuite d’entrer plus en profondeur dans des problématiques ou des analyses, brièvement esquissées

 Nicolas Bole