Épopée.me: collusion web et cinéma, par Patricia Bergeron

Posted on 13 février 2012 par

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Nouvelle livraison toute chaude qui nous arrive en provenance du Québec ! Le Blog documentaire a la joie de vous faire part du point de vue très avisé de Patricia Bergeron qui nous fait ici découvrir Épopée.me, un projet audacieux de Rodrigue Jean qui brise les normes, les tabous, et fait exploser les frontières traditionnelles du monde documentaire.

« Récits écrits et tournés en collaboration avec des personnes vivant l’exclusion dans le quadrilatère au Centre-Sud de Montréal. Épopée.me est évolutif ». L’œuvre, inclassable, aborde la marginalité, la prostitution masculine, la drogue… Et elle bouscule le paysage audiovisuel comme les champs numériques en redistribuant finalement les cartes des genres.

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Alors que les expériences se multiplient, mêlant genre, plateformes, contenants et contenus, nous poursuivons toujours notre manie de tout catégoriser, obsédés par le format. Un documentaire pour la télé, un web-reportage, ah non, tiens un web-documentaire, un film pour la grand écran (et le petit ???), bref, j’ai quelques fois l’impression que nous perdons des nuances à tout vouloir compartimenter plutôt que chercher à décloisonner. Certains projets puisent leurs forces et leur pertinence dans cette hybridité non-volontaire, ces formes infidèles qui déambulent d’une plateformes à l’autre.

Ce qui m’amène tout naturellement à vous parler du projet québécois Épopée.me.

Épopée.me, c’est la suite du travail documentaire et cinématographique du film Hommes à louer du cinéaste Rodrigue Jean, sorti en 2009. J’avais écrit ces mots sur mon blogue à propos de ce film :

« Hommes à louer, de Rodrigue Jean est un grand film, l’un des plus grands documentaires de notre cinématographie. Filmé sans artifice, portraits de douze jeunes qui se livrent à la caméra avec un naturel défiant le réel et qui nous relate leurs vies de travailleurs du sexe, leurs vies avec leur compagne, la drogue, leur vies qui sont des montagnes russes de lucidité, d’espoirs amochés. Mais le tout dans une rigueur, une intelligence du regard du réalisateur Rodrigue Jean. Ça dépasse l’empathie car en fait, il s’agit d’un dialogue, qui débute lentement avec une certaine réserve pour débouler dans une vraie conversation. Et nous sommes littéralement happés dans ce jeu de vérité.

Et ce n’est pas seulement la véracité de son contenu qui en fait un grand film, mais tout aussi des procédés cinématographiques qui deviennent de grandes et puissantes métaphores. On aperçoit très souvent la preneuse son, qui prend le temps d’installer le micro sur la poitrine des jeunes, une brève mise à nu avant la vraie. La ville de Montréal, toujours au loin, floue, indifférente à la vie et l’avenir de ces jeunes. Privilégiant le huis-clos, on n’a jamais l’impression qu’on étouffe. Mais ces jeunes, oui, ils étouffent. Pas de voyeurisme, pas de fausse compassion ou de sympathie hypocrite. Un film plus que nécessaire. Vous en sortirez émus, vous aurez ri et vous aurez grandi. »


[Bande annonce de « Hommes à louer »]

Rodrigue Jean est loin d’être un néophyte dans l’observation de l’autre, de notre société et de nos moyens de s’observer. Un parcours alternant fiction et documentaire quasi sans faute, un regard tranchant et une volonté qui ne fait pas dans la concession. Rodrigue Jean est l’un des cinéastes québécois marquants des dernières années.

L’idée de poursuivre le travail amorcé dans Hommes à louer est venue de la part des participants ; ils en avaient marre d’être les sujets documentés, ils avaient eu aussi le besoin de créer mais en passant par la fiction. Épopée.me, ce sont des récits écrits et tournés en collaboration avec des personnes vivant l’exclusion dans le quartier Centre-Sud de Montréal. En amorce, pendant deux ans, des ateliers d’écriture de scénario, coordonnés par Rodrigue Jean, ont eu lieu. Des courtes fictions ont été écrites, réalisées et montées et une équipe de jeunes cinéastes ont repris le travail de capter le réel. Et tout au long de l’année 2011, les courts métrages (fiction et doc) ont été diffusés sur la plateforme web, avec une navigation intuitive, loin des conventions, esthétiquement très forte.

À sa guise, l’internaute choisit un trajet – la forme documentaire. Il plonge tête première, full screen, dans le quotidien de Danny, Ti-Pat, ou Papy. Cru, sans artifice, ce sont les images et la voix de ces jeunes et moins jeunes. Les trajets les inscrivent dans la réalité. Brutale mais nécessaire. Car dans la réalité, il existe ce quadrilatère bien délimité à Montréal où se concentre le trio puissant et vicieux de la prostitution, drogue et itinérance. À l’intérieur de ce quadrilatère fourmillent des êtres qui y vivent, qui tentent de survivre, qui nous humanisent à leurs rencontres.

Ce quadrilatère se superpose à notre écran (d’où le full screen) et nous voilà nous aussi, faisant partie d’Épopee.me. Se mêlant aux trajets, l’internaute découvre les fictions, ces récits collaboratifs où les protagonistes des trajets y sont les auteurs, réalisateurs, acteurs. Et là, les frontières entre le réel et la fiction s’estompent. Parcourir Épopée.me devient une aventure humaine.

Plus que de la distribution

Lors d’entrevue où il explique sa démarche, Rodrigue Jean pose le constat suivant : «L’idée avec ce projet était aussi d’anticiper ce qui s’en vient en cinéma, explique-t-il. Il m’apparaît assez clairement que ce qui s’est passé avec la musique au tournant des années 2000, avec la migration vers le web, est en train de se produire avec les films, soit la dématérialisation et les bouleversements économiques qui en découlent. Le cinéma ne sera plus jamais pareil.» [1]

Faisant fi de l’empire de la distribution (qui s’écroule de toute façon), qui aurait sans aucun doute altéré ce réel car trop cruel pour les diktats conservateurs et pudiques imposés dans notre société normalisée de tous bords et de tous côtés, le gang d’Épopée a distribué et déployé tout au long d’une année les courts-métrages, appliquant ici de façon très logique la distribution autonome, qui somme toute n’est pas tout à fait nouvelle. De nombreux réalisateurs et producteurs documentaires ont pris cette voie car le schéma de la distribution classique (régie par le format et le mercantilisme) ne fonctionne pas pour des projets hybrides, collaboratifs et multiplateformes.


[Bande annonce du projet Épopée]

Le projet Épopée.me a réussi à détourner les formats et enfin, le spectateur (peu importe l’écran devant lui) est aussi acteur de ce détournement. Les frontières ne sont plus. Fiction et documentaire. Auteur, protagoniste et internaute. Linéarité et non-linéaire. Web et cinéma. Petit écran, grand écran. Un work in progress qui se réinvente à chaque passage de l’internaute. Une aventure où l’engagement (élément nécessaire en scénarisation interactive) trouve toutes ses formes. Le sujet nourrit toute l’expérience.

Épopée.me interpelle par l’audace de son propos, la singularité et pertinence de la démarche et par l’application expérientielle de ses formats et plates-formes ; sur le web, avec des installations en galerie d’art et en salles de cinéma. Épopée.me, c’est la collusion nécessaire entre l’interface et récit, entre web et cinéma.

À voir !

Patricia Bergeron


[1] « Épopée, de Rodrigue Jean: le cinéma social à l’ère du web« , un texte de Philippe Renaud, paru dans La Presse, le samedi 28 janvier 2012.


Les précisions du Blog documentaire

1. Une rétrospective de l’œuvre de Rodrigue Jean a eu lieu à la cinémathèque québécoise du 12 janvier au 4 février 2012. Une version long-métrage d’Épopée.me est à l’Excentris du 3 février au 9 février.

2. A lire également, cette excellente entrevue avec Rodrigue Jean sur le site Panorama-cinéma (daté de 2009).

Patricia Bergeron - © Dominic Morissette

3. Patricia Bergeron est réalisatrice et productrice indépendante au Québec, notamment pour des « projets cinématographiques tournés vers le réel et narrés pour le transmédia ».

D’abord scénariste et directrice artistique à Radio-Canada, elle rejoint l’Office national du film du Canada (ONF) en avril 2000 où elle devient tour à tour conceptrice web puis productrice. On lui doit notamment La tête de l’emploi ou Sexy IncNos enfants sous influence.

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