« Ceci est du cinéma », par Annick Peigné-Giuly

Posted on 18 janvier 2012 par

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© Chris. Marker, 1970, Cap Corse.

Ceci n’est pas un film de Jafar Panahi semble l’objet idéal pour prendre le pouls du documentaire aujourd’hui. Ce titre, avant tout destiné aux censeurs du gouvernement iranien, est à prendre à double sens, si ce n’est plus. Interdit de tournage par la justice de son pays, assigné à résidence dans son appartement, le cinéaste iranien détourne la condamnation en se servant de son téléphone portable (ce n’est pas une caméra pour les juges iraniens) et d’une caméra tenue par son ami, Mojtaba Mirtahmash. Il réalise avec lui un documentaire, qu’il affirme n’être pas un film. Pour la justice iranienne, mais pour lui non plus. Le film c’est celui, de fiction, qu’il mime dans sa salle à manger, un film qu’il a en projet et qu’il ne pourra réaliser de si tôt. Et pourtant. Pourtant, Ceci n’est pas un film sera sélectionné au festival de Cannes, salué par la critique, programmé à de nombreux festivals (dont l’ouverture de notre festival Corsica.Doc en novembre).

Ceci est un film. Cinéaste de fiction, Jafar Panahi a trouvé là une autre façon de faire du cinéma, d’utiliser le cinéma pour exprimer sa situation, mais aussi ce qui le meut. Interdit de se servir d’une caméra, interdit de sortir, interdit de faire des déclarations, le cinéaste a encore une arme : le documentaire. Le documentaire qui n’a cure de ce type d’empêchement, apte qu’il est aujourd’hui à se concocter avec les outils du bord (un banal téléphone portable, un ordinateur). Le film alors est plus qu’un film. Le film de Panahi est une déclaration d’amour du cinéma, un acte de résistance à la dictature, un acte artistique et politique. C’est idéalement la place qu’occupe le film documentaire aujourd’hui. La place que lui laisse la fiction, écartelée entre la bluette téléfilmée et les grands essais apocalyptiques, pour faire court. La place aussi que se donnent ses réalisateurs, jeunes gens particulièrement engagés dans la société d’aujourd’hui et habiles à se servir des nouveaux outils technologiques à leur portée désormais.

Ce sont des films de cet acabit qui ont été produits cette année. Les jeunes cinéastes font feu de tout bois, de tout outil, de tout sujet, se glissent dans les interstices de la production, de la société, pour filmer à tout prix. Leurs films sont évidemment les échos divers de la situation du monde. Sujets sociaux, politiques, ethnologiques, très intimes aussi. L’inquiétude existentielle ambiante les pousse à aller voir, dans leur chambre, dans la famille, dans leur rue. A aller voir ailleurs aussi. La fiction leur laisse du champ, un vaste champ à fouiller, à décrypter. Un jeune cinéaste comme Stefano Savona est assez exemplaire de cet élan, lui qui est passé de la chronique des combattants kurdes au patient travail ethnologique auprès des paysans siciliens, de l’accompagnement d’une lutte de familles sans domicile à Palerme, au journal pris sur le vif du soulèvement de la place Tahrir en Egypte.

Pour imaginer les sujets qui émergeront dans les mois qui viennent, il suffit d’écouter la rumeur du monde. La démocratisation des moyens de tournage et de montage offre les outils aux cinéastes des pays dits émergents. Ce qui se passe dans le Maghreb et au Proche-Orient devrait produire des films qui ne seront plus seulement les images brutes des révolutions arabes. La crise qui s’installe dans les pays capitalistes devrait produire des films qui dépasseront le regard compassionnel. Mais hors ces deux situations paroxystiques, les mini-DV qui circulent en de bonnes mains en Chine, au Vietnam, en Afrique… devraient nous apporter les échos des ces autres mondes en mutation sourde mais tout autant violente.

Jafar Panahi – Ceci n’est pas un film (2011)

Mais ce qui distingue le film documentaire du film de fiction aujourd’hui est moins le sujet que la forme, l’écriture. Les films produits ces dernières années sont le fruit d’une génération dont le regard se détourne de l’image télévisuelle pour aller vers d’autres images, celles des portables et autres divers ordinateurs. On a déjà ressenti la mutation opérée par les nouveaux outils (les petites caméras), la nouvelle « grammaire » engendrée par les caméras HD dont les cinéastes savent jouer aujourd’hui. La légèreté du dispositif technique met depuis quelques années le cinéaste dans les conditions qui sont proches de celles d’un peintre ou d’un écrivain. La mutation des supports de diffusion des images ouvre encore le champ des possibles en matière d’écriture. Il y a maintenant une mutation du regard qui induit une nouvelle évolution de l’écriture.

Affranchi du formatage télévisuel, le jeune cinéaste, grisé par les flots d’images déversées via internet, prend de plus en plus de liberté avec les frontières, dont celle déjà poreuse entre fiction et documentaire. La démultiplication de cours d’histoire du cinéma, d’ateliers de réalisation, de sites critiques alimente la boîte à outils de notre cinéaste contemporain. Pour le meilleur et pour le pire évidemment. Mais il semble qu’une étape est franchie. « On fait du cinéma », tranchent les jeunes cinéastes documentaristes d’aujourd’hui. Le fait est. On peut aujourd’hui s’attendre à des bijoux cinématographiques, certains venus de Chine par exemple. De jeunes artistes y passent brillamment du pinceau à la mini-DV.  Il semble donc aujourd’hui qu’un mouvement de films documentaires réinvestit brillamment le champ du cinéma, mais aussi celui de l’art tout simplement. Ceci n’est pas un film en est un exemple, qui vient épauler la fiction de son humble et souveraine vitalité.

Annick Peigné-Giuly

Les précisions du Blog documentaire

1. Journaliste et écrivain, Annick Peigné-Giuly est présidente de l’association « Documentaire sur grand écran« , fondatrice et directrice du Festival Corsica.Doc. Elle a travaillé pendant plus de 20 ans pour le quotidien Libération.

Annick Pegnié-Giuly est également l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Hors antenne (entretiens avec Pierre Desgraupes, ed. Quai Voltaire, 1991) et Une passion corse (ed. Plon, 2000).

2. Réalisateur italien né en 1969, Stefano Savona est notamment l’auteur de Carnets d’un combattant kurde (2006), Palazzo delle Aquile (2011) et Tahrir, place de la libération (2011). Ci-dessous, la bande annonce de Palazo delle Aquille :

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