« Debtocracy » (Aris Hatzistefanou) + Festival pointdoc

Posted on 11 janvier 2012 par

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En prélude au Festival pointdoc (voir interview ci-dessous), qui dès le 15 janvier mettra à l’honneur les films uniquement diffusés sur Internet, Le Blog Documentaire se penche ici sur le film qui tourne actuellement sur la toile, Debtocracy.

Propos militant, diffusion alternative (et popularité de visionnage), source originale de financement : autant de raisons de s’intéresser à la façon dont s’est constitué ce documentaire qui traite de la légalité de la dette grecque.

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De quoi ça parle ?

Pour ceux qui seraient passés à côté de la crise de la dette en Europe, dont le point chaud constitue la Grèce, et qui doivent donc habiter une autre planète, rappelons que Debtocracy aborde les mécanismes du piège de la dette et de la façon d’en sortir. Exercice risqué que ces films sur des sujets que l’on connaît déjà avant d’entamer le visionnage grâce à la vulgarisation qui en est faite dans les enquêtes journalistiques. Debtocracy présente d’abord les sources du mal : la création de la dette résulte en réalité de la façon dont les Etats européens ont tenté de sortir du marasme économique dans les années 90 en empruntant massivement et en faisant croire que la prospérité à crédit d’avant la crise (que l’on identifie symboliquement aux subprimes en 2008) était une période de vaches grasses.

Les interviews se succèdent pour établir la preuve de ce que la voix-off énonce : la Grèce, partie immergée de l’iceberg Europe en proie à une crise insoluble (les plans de rigueur aggravant les symptômes), a été autant victime des politiques du FMI que de l’incurie de ses dirigeants.

La deuxième partie de Debtocracy présente la notion de « dette odieuse » et la façon dont ce concept fut créé par les Etats-Unis pour ne pas rembourser les dettes de Cuba contractées pendant l’occupation espagnole. Le réalisateur met ensuite l’accent sur l’utilisation contemporaine du concept de dette odieuse, en Irak mais surtout en Equateur où le président Corréa a permis à son pays, par un astucieux mécanisme, de racheter une grande partie de sa dette en la déclarant illégale.

Le documentaire se termine sur un appel à la formation d’une commission d’experts, mais aussi à la mobilisation des citoyens grecs pour la mise en place d’un audit indépendant sur la légitimité de la dette grecque.


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Qu’en dit le réalisateur ?

Aris Hatzistefanou, journaliste grec, a exposé à OWNI sa vision de la crise de la dette dans son pays : « C’est clair que la Grèce ne peut repayer sa dette, que celle-ci soit légale ou pas, et quel que soit son montant et son taux d’intérêt. Plus de 350 milliards de dettes, c’est déjà trop. Très ironiquement, les marchés semblent plus lucides que le gouvernement, qui continue de dire que l’on peut trouver l’argent. Mais les marchés ne sont pas stupides. Les plans de sauvetage n’ont en vérité qu’un seul objectif : sauver les banques françaises et allemandes, qui tomberaient si la Grèce faisait banqueroute. Donc, de notre point de vue, nous ne devrions rien attendre des décideurs européens. Si nous attendons, il sera trop tard pour prendre les mesures nécessaires. Nous devons donc trouver nous-mêmes des solutions, et lancer des initiatives ».

Le propos se situe bien évidemment à l’opposé des politiques imposées par les institutions internationales pour tenter de « redresser » le pays (les guillemets illustrent la dubitativité certaine dont on peut faire preuve envers les plans de rigueur annoncés).


L’oeil critique du Blog documentaire

Debtocracy a été « crowdfundé » : le projet a recueilli quelque 8.000 euros en dix jours seulement, ce qui a permis de réaliser le film. D’autres fonds ont permis sa diffusion, même si pour le moment celle-ci (et c’est bien une de ses spécificités) reste cantonnée au web.

Ce financement « citoyen » illustre bien une nouvelle forme d’économie globale des documentaires, qui tendent de plus en plus, pour conserver leur singularité face au formatage télévisuel, à dépendre des fonds privés.

Le projet a donc tout d’une initiative dont le fond et la forme ne font qu’un. Parti d’un financement anonyme, Debtocracy entend porter la parole du peuple, et sa force réside dans l’objectif concret qu’il poursuit : l’étude de la légitimité de la dette par les experts mais aussi, et surtout, à la demande et sous la responsabilité des citoyens. Pour cette seule raison, Debtocracy atteint son but et revigore la façon dont le documentaire est perçu. Plus uniquement oeuvre audiovisuelle entrant dans des cases de programmes, il se fait propos militant, appelant à agir et à intervenir dans des décisions confisquées au peuple et dont on peut pourtant légitimement considérer qu’elles relèvent de lui.

En revanche, la forme même du propos irrite, et manque même parfois, par son mimétisme lourdaud, sa cible. Cinématographiquement parlant, Debtocracy n’invente rien, et pompe même aux pires ersatz de documentaire télévisuel les écueils des narrations démonstratives. La voix-off, façon « roman de la crise« , fait penser à la fiction commise par Pierre Arditi sur France 2 (à voir ici, critiqué point par point ). Le montage alterné d’interviews et de séquences cut sur des plans d’illustrations fatigue très vite l’oeil, désormais habitué à une audace bien supérieure dans la grammaire de l’image. Enfin et surtout, cette façon de dramatiser le propos en incluant une musique digne d’une série policière confine à une pâle copie de ces reportages survitaminés censés apporter la vérité au spectateur sur un plateau.

Que peut nous apporter cet appétit pour l’enquête hyper-démonstrative, qui ne laisse de place ni au contre-discours (ce que l’on accepte, étant donné la forme militante du projet) ni surtout à la recherche formelle, en elle-même capable de produire des effets, davantage par sensations que par didactisme ? L’effet inverse guette, dans cette recherche de la démonstration parfaite, qui pioche des micro-séquences d’interviews que l’on souhaiterait nettement plus longues (avec Alain Badiou par exemple) et dont on sent qu’elles sont montées dans une perspective strictement utilitariste. Ces poncifs peuvent satisfaire une visée pédagogique, lancer un débat dans une association de militants (type ATTAC, comme on le voit dans les commentaires de l’article d’OWNI) mais énervent le spectateur qui recherche une intention au-delà du propos.

Nicolas Bole

Les précisions du Blog Documentaire

1. Le visionnage de Debtocracy a été effectué via l’article d’OWNI qui propose également une interview d’Aris Hatzistefanou, sur laquelle cette critique s’est appuyée. Qu’OWNI et Stanislas Jourdan, qui a écrit le papier en question, en soient remerciés.

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BONUS

Nous avons évoqués au tout début de cet article le Festival pointdoc. Pendant 15 jours, il propose sur son site 20 films à voir à tout moment du jour ou de la nuit. La sélection est compétitive, et deux jurys se prononceront à l’issue de la manifestation sur des premiers films ou des œuvres jamais diffusées. Présentation du festival avec ces 3 questions aux organisateurs de pointdoc.

Le Blog documentaire : Comment entrevoyez-vous cette édition 2012 ?

pointdoc : Le festival pointdoc est un festival récent, en plein essor. Nous sommes très attachés, pour la seconde édition qui se déroule du 15 au 29 janvier 2012, à ce que le festival confirme son objectif d’attirer le plus grand nombre d’internautes à découvrir, en ligne et gratuitement, des premières créations ou des films jamais diffusés. 2012 est donc pour le festival pointdoc une année tournée vers son ancrage dans le paysage des festivals de films documentaires ; sa spécificité étant de défendre une diffusion accessible et la plus large possible de ces oeuvres documentaires qui ont du mal à exister.

Quelles évolutions avez-vous perçues dans la sélection de votre festival par rapport à 2011 ?

Le Festival pointdoc a tout d’abord reçu deux fois plus de films que l’année dernière, et surtout moins de films considérés comme du « reportage » qui sont automatiquement éliminés de la compétition. Tout ceci indique que le festival prend ses marques dans le paysage des festivals documentaires et attire de plus en plus les jeunes auteurs ou auteurs de films encore non diffusés.

Le comité de visionnage du festival s’est félicité de découvrir cette année des films d’une qualité surprenante, abordant des thèmes et formes très variés sur des sujets parfois très difficiles. Malgré tout, un certain formatage au niveau de la forme, du dispositif cinématographique, est à constater, imposé par le peu de moyens de diffusion existants (festival et TV). Cela peut s’expliquer aisément par le fait que les auteurs, confrontés à ces difficultés pour faire connaître leurs oeuvres, présentent de plus en plus de films qui se rapprochent des formats couramment diffusés.

Certains (nouveaux) thèmes ou (nouvelles) formes semblent-elles émerger ?

Nous avons observé pour l’édition 2012 du festival pointdoc une diversité surprenante dans les thèmes abordés par les auteurs. Mais il reste certain que les films envoyés fin 2011 pour l’édition 2012 sont marqués par les évènements politiques mondiaux et européens et par les difficultés sociales croissantes. Les thèmes sur le capitalisme, l’immigration, la politique ont été abordés à plusieurs reprises, mais des thèmes très intimistes ont également été choisis par les auteurs. Quant à leur forme, nous avons reçus des oeuvres très engagées « filmiquement » parlant, avec de vraies propositions cinématographiques, un travail impressionnant de l’image et de la narration, qui appuient et enrichissent les thèmes traités. Le comité de visionnage du festival s’est donc attaché à sélectionner des films portés par des auteurs qui s’engagent aussi bien sur le fond que sur la forme. Une sélection éclectique est donc à découvrir sur notre site du 15 au 29 janvier 2012 !

Propos recueillis par Cédric Mal