Webdocu: 4 questions à Narrative (Cécile Cros & Laurence Bagot)

Posted on 27 octobre 2011 par

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Le Blog documentaire poursuit sa série de rendez-vous avec les professionnels du webdocumentaire. Après Boris Razon de France Télévisions le mois dernier (à retrouver ici), après Alexandre Brachet d’Upian la semaine dernière (à lire ), nous avons rencontré Cécile Cros et Laurence Bagot, les deux têtes chercheuses de Narrative. Quelle philosophie du web les anime ? Comment voient-elles l’avenir du genre ? Et quels sont leurs projets pour l’année à venir ? Réponses à deux voix de deux productrices passionnées.

Cécile Cros & Laurence Bagot


Le Blog documentaire : Quels types de projets de webdocumentaires vous enthousiasment aujourd’hui et quels sont ceux qui vous donnent envie de vous investir ?

Cécile Cros : Ce qui me touche, c’est la liberté de création audiovisuelle, le champ des possibles ouvert par les nouveaux médias, qui convie à de mini-étonnements, à un contact émotionnel avec la réalité, à entrer dans des univers sensibles. J’ai par exemple beaucoup aimé certaines Brèves de Trottoir, ou encore l’invitation de Welcome to Pine Point

Et puis, le web permet d’innover en permanence sur la forme. L’audiovisuel en plein écran, c’est un écrin sublime pour la création, il peut s’en dégager une grande sensualité.
Je travaille avec le web depuis 1996, mais je vois ces derniers mois une augmentation et une diversification très nette des créations. Mon envie, par rapport à la production multimédia est de pouvoir toucher le plus grand nombre avec des récits et des univers singuliers, personnels.

Dans l’univers web, beaucoup plus que dans les programmes télé, la notion d’autorat est très forte.

Laurence Bagot : Nous recevons beaucoup de projets, et nous nous attachons en premier lieu à l’histoire qu’ils racontent. Si cette histoire nous interpelle, on rencontre systématiquement les auteurs. Dans l’univers web, beaucoup plus que dans les programmes télé, la notion d’autorat est très forte.

Il faut vraiment qu’il y ait un coup de foudre pour les projets et pour les auteurs, parce que le travail s’effectue en collégialité, sur plusieurs mois. Ce travail de production et de création commun ne peut se faire qu’avec des personnes avec qui nous ressentons des affinités.

C.C. : D’autant que le travail est souvent constitué d’une recherche avec l’auteur sur la façon de raconter, d’utiliser le potentiel de son histoire sur les nouveaux médias. Il arrive qu’une interface s’impose tout de suite, dès le départ, c’est la clé que l’interface serve le sujet.

Welcome to Pine Point

Quels projets, à Narrative, développez-vous sur l’année 2011-2012 ?

L.B. : Nous développons notamment trois projets pour lesquels Narrative a obtenu l’aide du CNC.

Le premier s’appelle I am un Chien, il est écrit par Julien Cernobori et Pierre Moralès. Julien est documentariste notamment pour France Inter et Pierre est photographe. Ils nous convient à un portrait des Français à travers leurs chiens. Nous avons aimé la « patte » de Julien et Pierre : ils ont un regard à la fois amusé et bienveillant sur les gens qu’ils rencontrent, et ils inventent ensemble une écriture multimédia radio-photo très particulière.

Le processus de production est assez long : nous nous sommes rencontrés en mars dernier, l’aide du CNC est arrivée en juin, ils ont beaucoup travaillé et tourné pendant l’été. Nous sommes maintenant à la phase de recherche, ce qui est excitant et complexe à la fois : il n’y a, par définition, aucun format pré-établi, il faut tout inventer.

C.C. : L’enjeu, c’est de trouver le procédé simple et qui s’impose à nous pour raconter ces histoires, pour permettre aux auteurs de partager leur étonnement, de nous interpeller. Mettre l’interface au service du fond, nous sommes en plein développement, presque en phase « labo » : on explore, on essaie, on confronte avec ce qui est possible, on cherche l’engagement…

L.B. : Nous sommes aussi dans la phase de recherche de diffuseurs avec qui poursuivre la discussion, la conception. Le programme sera donc en ligne en 2012.

Le deuxième projet porte sur l’Algérie, à l’heure du 50e anniversaire de son indépendance. Il a été imaginé par Aurélie Charon et Caroline Gillet, deux documentaristes radio de France Culture et France Inter, qui ont réalisé cet été la série, Alger, nouvelle génération. Cette série a été un succès en Algérie et en France, elles ont voulu aller plus loin… en passant la caméra à de jeunes Algériens, qui racontent leur vie, qui proposent leur regard sur leur société, leur quotidien. Ce programme s’appelle Un printemps algérien, et sera constitué notamment de quatre regards de quatre réalisateurs. Ils ne le sont pas nécessairement dans la vie mais en endossent le rôle pour la circonstance, et deviennent narrateurs de leur propre histoire.

Nous avions aussi très envie, à Narrative, de créer une œuvre « live », qui commence à vivre quand elle est mise en ligne, une des magies du webdocumentaire que nous avons envie d’explorer…

C.C. : Nous avons cherché un dispositif simple, introspectif, très personnel, adapté à chacun, qui leur permette une interprétation de leur quotidien en Algérie. Il y aura par exemple une jeune libraire dans une des rares librairies d’Alger qui engage la conversation avec ses clients avec un systématique : « que lisez-vous ? ».

Il y a là encore une forte part d’autorat dans le projet : pour Aurélie Charon et Caroline Gillet, il s’agit d’imaginer un dispositif pour mettre en scène des contributions, accompagner les jeunes réalisateurs, dans un mode workshop. Nous avions aussi très envie, à Narrative, de créer une œuvre « live », qui commence à vivre quand elle est mise en ligne, une des magies du webdocumentaire que nous avons envie d’explorer…

Ce projet sera lancé pour le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, en mars 2012, nous travaillons à une co-diffusion franco algérienne…

Le troisième projet s’appelle La nature de l’homme, réalisé par Sylvain Ferrari, un photographe du monde rural. L’idée force de son projet est que, je le cite, « nos racines sont dans la nature, et seule la nature nous permet de retrouver nos racines ». Nous vivons dans les villes, mais nous avons pourtant tous autour de nous des signes qui évoquent la nature. Sylvain Ferrari « voit » ces traces de nature dans nos intérieurs : un germe de blé, des animaux en peluches, des scènes agricoles en peinture… Son travail aborde différents aspects de la relation de l’homme à la terre : sociale, végétale et animale…

L.B. : On est vraiment ici dans un documentaire de création. C’est un vrai pari coup de cœur que de produire un tel projet.

C.C. : Ses inspirations sont très poétiques (Artavazd Pelechian, Chris Marker, Vittorio de Seta…), avec l’utilisation du noir et blanc, mais avec aussi l’envie de confronter son regard au média web et à ses possibilités : il y a un comme un choc des cultures, très intéressant. La nature de l’homme nous propose de «ré-ensauvager» nos esprits

Artavazd Pelechian

Racontez-nous comment Narrative est née : il semble que vous soyez très attachées à la notion d’histoires à raconter et qu’en ce sens, la structure porte bien son nom…

L.B. : En effet ! Nous réfléchissons avant tout en fonction des histoires que le projet qu’on nous soumet raconte. Le premier documentaire multimédia que nous avons produit s’appelle L’enfant de Verdun, et est réalisé par Jacques Grison. Il s’agit d’une histoire très simple, sur la première Guerre Mondiale : il s’est mis à nous la raconter et nous avons été fascinées par son récit.

Nous étions au début de l’aventure Narrative, nous n’avions pas particulièrement de lien précis avec la Grande Guerre. Mais l’histoire nous a plu et nous nous sommes lancées. Le programme a très bien marché, au point que lemonde.fr et Der Spiegel étaient étonnés des chiffres d’audience et du nombre d’internautes qui sont allés jusqu’au bout du documentaire de 6 minutes 30, sans personnage.
Il n’est pourtant pas évident de rendre captif l’internaute. Le web regorge de contenus en tout genre, mais qui représentent souvent du flux.

Il nous a semblé que l’on oubliait un peu de raconter des histoires. Nous avons créé Narrative dans ce but : créer des œuvres pour le multimédia, des programmes qui puissent durer.

Le web regorge de contenus en tout genre, mais qui représentent souvent du flux.

C.C. : Ces derniers mois, j’ai vu émerger davantage de propositions que lors des 15 dernières années. C’est incroyable. Et ce qui est étonnant avec les nouveaux médias, c’est l’exposition de certains sujets : La Zone en homepage du Monde est une forme de « prime-time » qui met la création en première page d’un média d’actualité.

Concernant Narrative, nous avons fondé la structure pour produire des histoires que l’on peut raconter sur les nouveaux écrans. Nous travaillons aussi avec des musées ou des institutions culturelles pour raconter des œuvres. Par exemple, nous développons actuellement un projet avec l’Institut du Monde Arabe, et animons un labo interne de R&D sur l’audiovisuel multimédia et les musées…
Nous sommes dans une société de prédominance de l’écran, de l’hyper connexion. La notion d’œuvre conduit à un rapport différent au temps, invite à prendre des pauses dans le flux des nouveaux médias. Pour nous, raconter une histoire, c’est créer une bulle, proposer un temps volé aux flux d’information.

Ce rythme ralenti peut apporter un bien-être, une proximité avec la réalité qu’Internet permet davantage que la télévision.

Pour nous, raconter une histoire, c’est créer une bulle, proposer un temps volé aux flux d’information.

L.B. : Et puis, les œuvres disponibles sur Internet restent, continuent à être regardées, à vivre. C’est très fort de savoir que l’œuvre constitue un « objet » qui reste. En ce sens, l’œuvre sur Internet se rapproche davantage du livre.

Portrait d'un nouveau monde

Revenons justement sur les Portraits d’un nouveau monde, produits par Narrative. Comment vivent-ils dans la durée ?

C.C. : Le projet a commencé à être mis en ligne en février 2010, par tranches de quatre Portraits jusqu’en janvier 2011. 24 documentaires multimédia sont en ligne aujourd’hui. C’est à la fois un site destination, promu notamment depuis France5.fr, qui continue à recevoir de l’audience (on n’est pas loin du million de visiteurs). Mais ce sont également 24 documentaires multimédia, avec chacun sa personnalité, dont certains sont désormais « emportables ». Chaque programme a ainsi son histoire : le très beau Une Oasis sur le colline d’Igal Kohen et Marine de Saint Seine vient par exemple d’être sélectionné pour le Primed (Prix International du Documentaire et du Reportage Méditerranéen).

L.B. : Et il y a une forme de public communautaire, sur l’écologie par exemple, où les internautes se retrouvent. On a aussi remarqué que le site était très grand public. Les commentaires viennent d’horizons très divers. Ce n’est donc pas un public de spécialistes, un public ciblé « webdoc ». C’était important pour nous, de savoir que le programme pouvait intéresser le plus grand nombre.

C.C. : C’était une véritable volonté de France 5 et cela a été un souci permanent d’Aurélie Hamelin, responsable du projet, que la collection soit accessible, didactique.

Un mot pour clore l’entretien ?

L.B. : C’est très grisant de ne pas vraiment savoir ce qu’on va produire dans 6 mois. La création se fait à l’instant t, et chaque histoire nous emmène dans un projet inédit. Les formats sont tellement libres que la créativité n’est finalement contrainte que par le temps et l’argent. Et aussi par une sorte d’impératif d’accessibilité, que l’œuvre puisse parler à tout le monde. C’est peut-être un trait féminin dans la façon de produire des œuvres multimédia !

C.C. : Oui, notre but, c’est vraiment que les histoires puissent rencontrer une audience. La leur. Cela passe par une quête de simplicité… Il existe déjà une fracture générationnelle sur l’utilisation d’Internet. Nous voulons produire des œuvres qui proposent de ralentir un peu le rythme, plutôt que d’essayer de s’insérer coûte que coûte dans cette hyperconnectivité. D’ailleurs, les outils, comme les tablettes graphiques, imposent une simplicité d’approche et une ergonomie fluide.
Narrative cherche à produire des documentaires qui peuvent se voir au rythme d’une conversation, dans laquelle on peut prendre le temps, s’abstraire du flux, et faire une belle rencontre.

Propos recueillis par Nicolas Bole


Les précisions du Blog documentaire

1. Un ouvrage (de référence ?) sur les webdocumentaires vient de paraître. Webdocumentaires, guide de survie & conseils pratiques est disponible en français ou en anglais, en couleurs ou en noir et blanc. Il est signé Matthieu Lietaert et disponible sur Lulu.

On y retrouve de nombreux entretiens, avec notamment Alexandre Brachet (Upian), Hugues Sweeney (ONF/NFB), Alexander Knetig (ARTE), Andrew Devigal (The New-York Times), Mark Atkin (Doc-Campus/Crossover), Peter Wintonick (DocAgora/Eyesteelfilm), etc…