Sheffield DocFest : récit

Posted on 8 juillet 2011 par

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Rêverie au festival des réalités

J’ai atteint Sheffield après huit heures de bus Eurolines et quatre heures de National Express coach. Accueillie par une averse bien affirmée, je me dirigeai vers mon Bed&Breakfast. Je croisai un local et lui demandai s’il avait déjà entendu parler du festival du documentaire de sa ville, et il me répondit « pas du tout, je n’ai pas le temps pour ces choses‐là »… C’est drôle, moi je n’avais jamais entendu parler de Sheffield avant. Dans cette petite ville du Yorkshire se mélangent jolie architecture classique d’une ville de province et intéressants bâtiments contemporains. On connaît rapidement le centre, où se déroule le festival, comme sa poche. Et malgré la pluie qui revient plusieurs fois par jour, le séjour se révèle très agréable.

Sheffield Doc Fest est le premier festival de documentaires du Royaume‐Uni. Et le documentaire tient en Angleterre une place importante : les sujets de la BBC et de Channel Four notamment sont très populaires et souvent de très bon niveau. Parmi les programmes les plus regardés en ce moment, on trouve My big fat gypsy wedding, série de reportages sur des mariages extravagants dans la très fantaisiste communauté des gypsies. Cette série documentaire connaît un tel succès qu’il est même question d’en faire un remake aux Etats‐Unis.

De ces programmes populaires à des sujets plus intellectuels en passant par les documentaires engagés, on trouve toutes sortes de documentaires à Sheffield. Ils sont classés selon leur sens plutôt que selon le type de distribution (format télévision, film distribué en salle): art docs, music docs, environmental docs ‐ avec cependant parfois une référence au format : crossplatform docs (entendez : « documentaires transmedias »). Le programme du festival, qui en plus des films, recense sessions (conférences, masterclasses) et fêtes, est très pratique. Submergé par le nombre de classes et de films potentiellement intéressants, on fonce à l’essentiel.

Au final, j’ai eu le temps de voir le nouveau film de Morgan Spurlock, POM Wonderful Presents : The Greatest Movie Ever Sold, film entièrement financé par des marques. Spurlock avait notamment réalisé Super Size Me, où il se mettait en scène en réalisant l’expérience de ne manger que du fastfood pendant un an pour ensuite constater les effets de cette sage décision. Ici, il pousse à l’extrême la stratégie du « product placement » et montre l’évolution de sa quête de sponsors. Comme le remarque avec esprit un des personnages sollicités pour ce sponsoring, « it’s the inception of documentaries » (entendez ici : « c’est la mise en abîme du documentaire« ). J’ai aussi vu Mama Africa, documentaire musical touchant sur la star sud‐africaine Miriam Makeba, symbole de la lutte africaine, puis un format TV sur le groupe Queen (A certain band called Queen), un film financé par le National Geographic sur les assassinats d’albinos en Tanzanie (Albino United), un film biographique sur le designer de mode Ozwald Boateng (A man’s story), un reportage sur les poètes des temps modernes ‐ compétitions de slam dans les milieux défavorisés (We are poets), et, last but not least, le merveilleux film The Interrupters, de Steve James, qui s’est vu remettre le Special Jury Award, distinction la plus haute à Sheffield. A travers les histoires de personnages forts, le réalisateur y aborde un sujet délicat (la violence à  Chicago) avec finesse et sans jugement. Les sujets sont variés et à aucun moment je n’ai voulu quitter la salle ‐ ce qui est rare.

Les sessions sont également de très bon niveau et il peut y avoir jusqu’à six films et dix sessions en même temps au choix. J’ai notamment participé au DFG Day (Documentary Filmmakers Group Day), où des intervenants de l’industrie expliquaient en plusieurs sessions comment soumettre une proposition de documentaire à une commission. Le climax de la journée était la session de pitch, où six jeunes réalisateurs venaient présenter leurs projets en 4 minutes, images à l’appui, pour une aide au développement qui revenait à 10 000 Livres ‐ en hard & soft money. Le groupe de candidats (tous originaires du Royaume‐Uni) était assez hétérogène. Les projets abordaient des sujets variés tels que la trisomie, la religion, les compétitions sportives…

J’ai été étonnée d’y trouver des réalisateurs relativement expérimentés ‐ certains avaient travaillé avec la BBC depuis des années… Le réalisateur gagnant avait pour projet de suivre son frère trisomique pendant le montage d’une pièce de Shakespeare dans une école de théâtre pour trisomiques. Un projet donc très  anglais, et il est intéressant de voir qu’avoir une relation personnelle avec son personnage n’est pas rédhibitoire pour financer un projet ‐ au contraire, puisqu’il est essentiel de « have access »; que le personnage laisse le réalisateur entrer dans sa vie.

Pour ce qui est des rencontres, les filmmakers et wouldbe filmmakers sont en très grand nombre, les producteurs plus rares, quant aux commissionners, ils doivent être ensevelis sous une foule de filmmakers, en tout cas je n’en ai pas vu. Le festival est très international, mais j’ai l’impression davantage dans son public que dans sa sélection. Les fêtes sont sympathiques ‐ même si j’ai eu du mal à comprendre le lien entre des stripteasers punks et le documentaire ‐ et les rencontres facile s: ici, pas de réel marché (sauf épisodiquement, un jour où la zone de travail se transforme en marché), l’atmosphère générale est davantage intellectuelle et chaleureuse que glamour et business.

Mon impression globale est finalement que le niveau général des productions augmente, en même temps que le nombre de films produits, tout cela sans  forcément une montée parallèle du financement pour le secteur. En tout cas, se rendre à Sheffield est extrêmement intéressant pour tout réalisateur ou producteur de documentaire en herbe. En quelques jours, on comprend les règles du jeu. Et c’est une bouffée d’air que de voir des gens passionnés par leur sujet, de se souvenir pourquoi à l’origine on s’est intéressé au documentaire.

Hélène Mitjavile

Les précisions du blog documentaire

1. Hélène Mitjaville est réalisatrice et productrice pour Melocoton Films. Diplômée de HEC Paris et spécialisée en Management artistique et culturel, elle est notamment passée par les cours Florent et la Fémis, et a travaillé pour Natixis Coficiné, The Coproduction Office (production et vente), Metronomic Productions, Génération Vidéo ou encore Efata Filmes. Réalisatrice autodidacte, Hélène a déjà réalisé plusieurs documentaires et courts‐métrages de fiction.

2. Un teaser de My big fat gypsy wedding :

3. La bande-annonce de The Interrupters :

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