8e Festival du cinéma de Brive : compte rendu

Posted on 16 juin 2011 par

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Les VRAIES rencontres européennes
du Moyen Métrage de Brive

Les Rencontres du Moyen Métrage de Brive ouvrent depuis huit ans une fenêtre sur des films souvent inclassables : il ne s’agit pas d’y découvrir une fiction ceci ou un documentaire cela, mais de s’installer pour une durée « moyenne » devant un film. Durée vs. format(age), voilà le tour de force que réussit ce festival unique en Europe.

Pour les œuvres de la compétition, pas de moule, pas de case, mais du risque, de l’audace, de la sincérité. Si ces films sont rarement préachetés par des chaines, certains y atterrissent parfois à des heures improbables, entre le crépuscule et l’aube. Comme s’ils étaient intrinsèquement réservés aux amateurs, aux noctambules ou aux insomniaques. Mais que nenni : j’ai découvert des films ouverts, « concernants » et « innovants » capables de faire le bonheur des publics les plus larges. Oui, c’est bien la création en marche et en avant que j’ai palpé à Brive et dans des salles quasi pleines, je m’en pinçais le bras tant je n’en revenais pas ! Mais, la sacro sainte grille télé, subdivisée en cases qui évoluent au gré des heures, et des jours, en fonction de l’emploi du temps type, du spectateur type, validée par les rapports d’audience ouvre-t-elle une fenêtre, un couloir à ces films et à ces écritures ? Il est encore ici question de « durée ».

Loin des critères du mercato, qui déclinent les documentaires entre 26’, 52’ et quatre vingt dix minutes (Ô exception, Ô fantaisie), les films programmés par ce festival se déploient sur une durée choisie par leurs auteurs et selon un rythme propre à chacun. Nous sommes – comme j’ose le dire – en plein cinéma documentaire et c’est bon, souvent très bon même.

Et comme nous essayons ici de parler de cinéma documentaire, je ne vous parlerai donc pas du magnifique et jubilatoire Un Monde sans femme (qui raflera le grand prix Europe), mais plutôt – et dans l’ordre – de La Rosière de Pessac (rétrospective Jean Eustache), du très familial Tak Trezba Zyc – C’est comme cela qu’il faut vivre (Panorama jeune cinéma polonais) et de l’envoûtant film consacré à Sharunas Bartas, en vous épargnant le pseudo making of trop peu irrévérencieux sur le Katyn de Wajda signé par ses élèves de la Polish Film Academy, ou le film italien My Marlboro City qui m’a perdue entre récit autobiographique, fresque humaniste engluée dans le chaos socio-économique des Pouilles et nostalgie d’une dolce vita révolue. Mais je le confesse, j’ai aussi voulu rendre compte de mon escapade au Festival de Brive pour vous parler de Pandore (Grand Prix France), un film documentaire réalisé en 2010 par Virgil Vernier déjà connu de nos services pour (entres autres œuvres) le très remarqué Commissariats.

Quatre époques, quatre « pays »[1], quatre points de vue sur le Réel

Si le titre et le résumé peuvent laisser imaginer le plan séquence d’un bouquet de fleurs séchées dans le décors de la province française des années soixante, autant dire que La Rosière de Pessac est un film qui avance à visage couvert, presque masqué. Il se déshabille peu à peu, comme dans un strip-tease plein d’irrévérence pour son époque et ses contemporains. Parfois, c’est même presque trash. Je pense notamment à la séquence qui succède à la cérémonie officielle de la rosière : un banquet où, bras dessus bras dessous, une horde de jeunes gaulois avinés enchainent une chanson à faire pâlir les Enfoirés… Oui, il était temps de le faire le Mai 68.

Reprenons au départ : on se retrouve nez à nez avec une caméra de l’ORTF plantée dans une réunion municipale à Pessac (Gironde, Aquitaine, France) en 1968. Des rombières et des conseillers municipaux quasi grabataires se font face dans une salle dont ils ne ressortiront qu’après avoir élu la Rosière de la ville, une jeune fille remarquable par sa vertu et sa pureté qui sera une année durant l’ambassadrice de la ville et un modèle pour toutes les jeunes filles. En guise d’arbitre et de juge… Monsieur le Maire ! C’est à travers lui et lui seul que la caméra d’Etat devient point de vue documentaire, où Eustache cinéaste s’exprime. Si ce personnage passionne car il préfigure la soif de communication et la maîtrise de l’image alors naissante en politique dans la France sclérosée de la fin des années soixante, il capte surtout notre attention car c’est à travers lui qu’Eustache écrit le sous-texte de son film truculent. De l’extérieur, nous avons l’impression d’être plongés dans un folklore local kitsch – pour ne pas dire réactionnaire où vertu se confond avec virginité [2]. Mais dès les premières minutes, en marge du discours officiel, le réalisateur écrit un récit officieux. Il réussit à ouvrir subtilement une porte qui laisse affleurer son regard cabot et insolent, sa critique aiguisée de la société d’alors. En filmant le Maire à la dérobée, il crée un hors champ de la caméra officielle et construit un récit saillant où le politique révèle sa dualité, où la Rosière et – à travers elle, la figure de la femme en devenir dans la société – joue un rôle de révélateur. Il plonge les séquences dans un rythme lent à la façon d’une chronique en temps réel et il respecte scrupuleusement le déroulé de cet événement qu’il prend très au sérieux, mais comme dans un bain photo, c’est pour mieux en révéler les contrastes, les zones d’ombres et les aspérités. Un sourire en coin, une émotion contenue, une poignée de main intéressée, rien n’échappe à l’œil d’Eustache qui livre ici un tableau féroce de la France de la fin des années soixante. Cette France qu’il connaît bien pour y avoir grandi lui permet d’en dessiner une autre, en creux : celle de Paris et des révolutions étudiantes qui s’y trament au même moment. A Pessac, Eustache filme le passé de son présent, il filme le dernier visage d’une France saturée de traditions, d’une France repue des valeurs gaulliennes qui lui avaient jadis permis d’aller de l’avant, d’une société sur le point de tuer le père.

Mais apparemment les « analyses » prennent du temps, encore plus quand elles sont collectives, car Eustache est retourné y faire un second film dix ans plus tard et l’élection de la Rosière y était encore en vigueur, la cinquième République aussi. Oui, Eustache a vu juste, la France incube lentement le changement car ces deux traditions sévissent encore aujourd’hui.

La Rosière de Pessac - Jean Eustache (1968)

Comme les rencontres européennes de Brive sont vraiment européennes, avec des réalisateurs qui viennent de toute l’Europe présenter leurs films et d’autres œuvres soutenues par le programme Média, j’ai quitté un peu la pensée hexagonale pour me rapprocher le temps de deux films de mes accointances slaves. Deux films de famille.

Le premier reprend l’outil et l’esthétique de prédilection du genre : la caméra bolex 16mm, et porte la voix d’un « petit-fils » – le réalisateur Pawel Sobcyk – qui raconte sa famille et les époques traversées dans un récit intimiste où la petite histoire croise la grande. Programmé dans le « Panorama jeune cinéma polonais », Tak Trezba Zyc – C’est comme cela qu’il faut vivre, se déploie comme une mise en scène sensible de la transmission. A travers le quotidien de cette famille ordinaire, portée par la voix d’un petit-fils aimant, le réalisateur commence par enfoncer une porte ouverte en rappelant que nous sommes des SOMMES de vies. Mais montrer le cliché est pour Pawel Sobcyk une façon de s’en libérer : très vite, l’existence menacée plane sur chaque scène et enveloppe chaque attitude d’une beauté saturnienne. Cette famille miroir saisit dans un implacable constat : nous sommes le produit d’une addition fragile, condamnés à une soustraction prochaine.

C'est comme ça qu'il faut vivre - Paweł Sobczyk (2007)

Le deuxième film, en « Compétition européenne », Sharunas Bartas, an army of one, a l’air moins familial, mais il raconte pourtant la trajectoire d’un orphelin. Guillaume est un jeune cinéphile, naufragé volontaire aux tréfonds de la forêt de Vilnius, dans l’antre de son idole, le cinéaste lituanien Sharunas Bartas. Il réussit à en intégrer la famille à force de conviction, de travail et d’abnégation. La famille héritée vs. la famille rêvée, la famille biologique vs. la famille artistique. Guillaume, c’est Guillaume Coudray, le réalisateur, mais avant tout l’auteur de ce documentaire porté par sa voix d’apprenti cinéaste, d’homme en devenir, d’artiste en pointillés. En s’installant dans le bunker de Bartas, Guillaume intègre le clan du réalisateur et devient à son tour le soldat de son camp retranché. Il décrit son parcours du combattant par la mise en scène d’un roman d’apprentissage dans un territoire anomique et envoûtant, à l’image des pièces délaissées de The House. Pour le narrateur, cette expérience parfois douloureuse mais toujours fascinante, le plonge au cœur du laboratoire à films de son mentor. Bartas se dresse à la tête de son armée imaginaire, c’est un homme froid et séduisant, dont la beauté sculpturale rappelle Alexander Kaïdanovski, le Stalker de Tarkovski. Mais en partageant le quotidien de Bartas, Guillaume ne tarde pas à maudire cet espace rêvé. Et malgré certaines maladresses (la caméra confessionnal peine à trouver sa place), c’est dans sa capacité à construire un récit filmique autour du « désenchantement » que le film de Guillaume Coudray puise sa force. Le réalisateur parvient à transmettre l’intensité de son expérience, sa violence aussi, car quand il filme son « désenchantement », il joue d’égal à égal avec le spectateur : ce n’est alors plus un film sur les coulisses du laboratoire de Bartas, mais sur la perte des illusions, sans doute le dépucelage le plus sauvage.

Sharunas Bartas, an army of one - Guillaume Coudray (2010)

Pandore aurait pu durer des heures tellement c’est jubilatoire. Bon, ça s’ouvre sur un extrait de La Bruyère [3] et même si ses Caractères sonnent encore assez juste, ce n’est pas très heureux comme mise en bouche. C’est un peu trop clinique pour un film profondément organique. Oui, Pandore offre à son public des instants de jubilation proches des meilleures comédies Shakespeariennes, car il étire sa longue vue sur le vaste monde à travers la plus petite porte, car il postule que « Le monde entier est un théâtre » [4].

Paris, la nuit, une rue, la simplicité d’une situation (l’entrée d’une boite de nuit) rendue par la vérité d’un cadre : un plan fixe qui se resserre de temps à autre et qui croque un physionomiste agaçant (sa fonction) et attachant (sa personnalité). Je m’entiche d’emblée de sa vérité nue, sa figure émergée au milieu de ces silhouettes quasi irréelles. Dans l’empressement d’une foule jeune et prête à tout pour entrer dans le club, ce physionomiste se dresse comme un seul homme, maître d’un monde dont les codes sauvages et aléatoires (le réparateur de motos se reconnaîtra…) ne semblent connus que des seuls habitués. Sur le seuil de cet espace, pas d’entre deux : c’est oui ou c’est non, c’est In ou c’est Out. Alors, comment en être ? La supplique des aspirants clubbers rappelle les argumentaires maladroits lancés aux autorités parentales pour obtenir un droit de sortie.

Ce physionomiste se révèle comme une figure burlesque : fragile roitelet d’un peuple qu’il doit en même temps condamner et séduire, moraliser et flatter. Mais en bon Roi, il garde les pleins pouvoirs sur cet espace : il y fait appliquer la loi, il en est aussi le législateur. Oui, il édicte littéralement les lois, ses lois. Les règles qu’il fixe sont tribales et il devient garant de la coutume, moralisateur de bonnes mœurs qui ne répondent qu’à sa seule logique, à son humeur, au tout-venant. Mais c’est avant tout parce qu’il assume terriblement ses choix que son personnage interpelle et, quand il les argumente, il en deviendrait presque fascinant.

Le seul contre-champ du film (ext. rue nuit) fait exploser, le temps d’une pause cigarette et amicale, toute la pression qui pèse sur ce personnage faussement serein. Malgré les apparences, ces « clubs » cantonnés à l’art de la fête et à l’abandon de soi, sont aussi des lieux où s’exerce impitoyablement la Loi de la nuit. Et Pandore dépeint un far west urbain où chacun tient l’autre à l’œil, prêt à dégainer pour assurer son entrée dans le monde. Les préoccupations du héros ressemblent à celles d’un Shérif de western : faire régner l’ordre dans le comté OU faire mordre la poussière. Le physionomiste porte une double (et lourde) responsabilité : élire ceux qui vont pénétrer cette boîte de Pandore et rejeter (voire « Nexter ») les autres. De l’action de grâce au coup de grâce, il n’y a qu’un signe, une syllabe. Le couperet lâché par ses seules décisions condamne les rejetons à quitter la file d’attente, à sortir du champ du film, à quitter l’histoire. Ainsi, en une parole ou un geste, il transforme les plus hardis en personae non gratae.

Pandore - Virgil Vernier (2010)

Subrepticement, sous couvert de caméra distancée et de neutralité de point de vue, le coup de maître de Vernier, c’est de nous faire peu à peu passer du rang d’observateurs à celui de complices car, en réalité, tout se passe au creux de notre oreille où la voix du physio (captée par le micro HF) livre la règle du jeu. In fine le premier rejeton, c’est lui – et nous à travers lui. Lui qui reste « dehors », condamné à jouer les chefaillons arrogants, à tenir le haut du pavé en même temps qu’il se débat pour défendre une frontière que sa fonction l’empêche de franchir. A la fois comble et paradoxe de ce système, il devient notre créature, le fruit de notre folle obsession des plaisirs et l’ultime gardien du « pain et des jeux ».

J’aime ce film parce que la réalisation dépouillée rend compte de la poétique du réel, parce que la fin abandonne ce héros solaire à des limbes nyctalopes et que le petit matin en fait son prisonnier de longue peine.

Il rafle le Grand Prix France.

Dorothée Lachaud

Notes

[1] Considérant le Paris de Pandore comme une principauté régie par d’autres règles.

[2] En Anglais, le film s’intitule d’ailleurs The Virgin of Pessac.

[3] « La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et leurs mots pour rire. » Jean de La Bruyère, Les Caractères (1696) ; 4, I, « De la Ville ».

[4] « All the world’s a stage,
 And all the men and women merely players ;
 They have their exits and their entrances, 
And one man in his time plays many parts… ».
(trad. « Le monde entier est un théâtre,
 Et tous les hommes et les femmes seulement des acteurs ;
 Ils ont leurs entrées et leurs sorties, 
Et un homme dans le cours de sa vie joue différents rôles… ») William Shakespeare, As You Like It (Comme il vous plaira), acte II, scène 7.

Les précisions du Blog documentaire

1. Dorothée Lachaud est auteur, réalisatrice et productrice. Entre 2005 et 2010, elle développe, assiste, réécrit et/ou produit des films documentaires et des courts-métrages pour Bonne Pioche, Gédéon Programmes, Première Heure, Album, Gamma films, Roche, les protagonistes, Bonne Compagnie…etc.
Depuis 2010, elle poursuit au cas par cas le développement et la direction artistique de films et se consacre pleinement à l’écriture de ses projets :  une saga familiale de genre destinée à la télévision, un film documentaire, un court-métrage expérimental. Actuellement, elle co-écrit et co-réalise avec Xavier-Marie Bonnot une série documentaire de cinq films consacrée à la Contre-Histoire de la Colonisation.
Passionnée de cinéma documentaire, elle participe activement aux festivals et aux manifestations qui concernent le genre pour en sonder les évolutions, y rencontrer ses publics et ses faiseurs.
Le cinéma documentaire qu’elle aime, qu’elle accompagne ou qu’elle fait, défend la subjectivisation du réel et revendique l’expression d’un point de vue sur le monde.

2. Les deux films de Jean Eustache, La Rosière de Pessac (1968 et 1979) sont diffusés à la Cinémathèque française (Paris) le 23 juillet 2011 à 14h30.

3. Virgil Vernier s’est confié à la caméra et au micro de Mars Makers en marge du Festival International de Documentaires de Marseille. Extraits et explications sur Pandore.