« L’Homme sans nom » (Wang Bing)

Posted on 20 février 2011 par

5


Un homme sort de Terre. Il s’extirpe d’un trou, le souffle court. Ses vêtements, sa peau sont terreux. Une fois debout, il ne s’attarde pas et s’éloigne dans le plan. Sa silhouette courbée se détache du décor sablonneux qui l’a vu naître, mais la caméra lui emboîte rapidement le pas pour suivre son rythme, et marcher à sa mesure.
L’Homme sans nom de Wang Bing transporte un lourd fardeau sur son dos. Des sacs remplis d’un terreau sans doute fertile qu’il déverse puis tasse des pieds d’une manière assez énigmatique sur un sol gelé. Plus tard, il coupe du bois ou récupère de l’eau de pluie avec le même mystère. Selon son auteur, l’unique personnage de ce film « a [ainsi] construit sa propre condition de survie. Il va souvent dans des villages voisins, mais il ne communique pas avec d’autres gens. Il ramasse des restes et des déchets, mais il ne mendie pas. Il rôde dans des ruines de villages abandonnés, à la fois comme un animal et un fantôme ».

Pendant deux ans et demi, le cinéaste a filmé cet homme des cavernes, quelque part dans la campagne chinoise, entre ses pérégrinations en ce paysage désertique et ses haltes troglodytiques pour dormir et manger. Pendant quatre saisons, il compose le portrait d’un homme sans âge (il aurait 40 ans), et sans voix. Le cinéaste ne représente pas une parole comme il l’a fait dans He Fengming ; il filme une simple présence. L’ermite reste mutique et permet au réalisateur d’approcher sans doute quelque chose de la quintessence de l’humain qui ne dit rien de ses motivations ni de ses pensées ou de ses états d’âmes. Un forme d’animalité, en somme, qui, par son silence, rend sensibles l’épaisseur du temps et la gravité de l’espace qui pèsent sur lui.

Dans cet univers sans verbe, le hors-champ sonore est aussi riche que le film est pauvre de mots. Chaque son possède une résonance, un écho qui tantôt nous emporte au-delà du cadre, tantôt nous ramène en son centre. Certaines marques sonores – une machine agricole, une usine, des animaux – indiquent que le protagoniste n’est pas totalement isolé. Le monde bruisse autour de lui, mais nous ne le verrons pas. D’autres – le bris d’un morceau de bois, le frottement d’un vêtement, le crissement d’une cuillère sur une casserole – concentrent l’attention sur ce personnage central qui, derrière son visage émacié et buriné, constitue finalement le paysage essentiel de ce documentaire.

Au fil des aléas climatiques, il transbahute des sacs, cultive la terre, prépare sa cuisine et mange, fume aussi. La cigarette toujours coincée entre ses lèvres ou posée sur son oreille, il creuse, bêche, ramasse des excréments ou renforce un mur de torchis. La lenteur et la pesanteur de ses gestes répétés dessinent les contours d’un corps minéral qui se meut avec lourdeur sur une terre lunaire. Physiquement aussi, l’Homme sans nom demeure hermétique et impénétrable.

Il ne semble finalement communi(qu)er qu’avec cette terre ; celle-là même qui contamine son corps à mesure qu’il la travaille ou l’arpente. Seul au monde, subsistant par ses propres moyens alternativement sur et sous l’écorce terrestre, il entretient avec elle un rapport à la fois menaçant (elle peut l’ensevelir), nourricier (il vit grâce à elle) et symbiotique (il partage sa matérialité, ses teintes ocres). Il n’éprouve qu’un seul geste saillant à son encontre. Un énervement inhabituel. Quand la terre se retourne contre lui pour le faire trébucher, il jette un bout de bois à son sol.

L’Homme sans nom semble ainsi incarner les premiers âges de l’Humanité, mais il est davantage l’évocation de son terme. En collectant des miettes de notre époque pour vivre (des bidons, des sacs, de la ferraille), il nous renvoie l’image d’une contemporanéité qui agonise, et nous confronte à notre propre finitude.


Dans notre expérience intime de spectateur, nous sommes seuls face à lui, et finalement seuls face à nous-mêmes. Ce rapport très frontal est le plus à l’œuvre lorsque le personnage s’affaire dans l’anfractuosité de sa roche pour préparer son repas. Wang Bing emprunte alors le « plan tatami » d’Ozu pour nous installer à sa hauteur, comme assis en tailleur en miroir de lui. Le plan fixe dure suffisamment pour que nous puissions scruter les moindres frémissements de son corps. La scène est ainsi construite qu’il est également possible de s’en abstraire pour se pencher sur notre propre existence, et notre propre rapport au monde. Dans un mouvement inverse, la pensée s’oriente vers cette manière de vivre que nous ne connaissons plus – ou pas encore. De ce va et vient également permis par un cadre plein, entièrement occupé par l’ermite, naît cette heureuse sensation : tout est concentré à l’intérieur de l’image, et tout en déborde. Ici encore, rien n’est dit dans la représentation. L’essentiel est ailleurs, et sans doute dans la salle de cinéma.

Cédric Mal

Cet article a été initialement publié dans la revue Images Documentaires (n°69/70, janvier 2011).

Les précisions du Blog documentaire

1. Ce film a été initié par la galerie Chantal Crousel (Paris). Le dossier de presse (format PDF), c’est par là.

2. L’Homme sans nom ne bénéficie que de quelques projections exceptionnelles, en festivals ou à l’occasion de rétrospectives. Cela étant, les plus malins pourront tenter d’en trouver quelques bribes sur le Net, comme ici.

3. Fiche technique.

Réalisation : Wang Bing
Image : Wang Bing, Lu Songye
Son : Wang Bing
Montage : Adam Kerby
Production : Lihong Kong/Louise Prince, Galerie Chantal Crousel, CNAP, 2009.
Distribution : Galerie Chantal Crousel
Vidéo, couleurs, 92 min.