Prix Albert Londres 2013 : entretien avec Doan Bui

Posted on 24 juillet 2013 par

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Le Blog documentaire fait un détour du côté du Prix Albert Londres !

Et c’est Doan Bui qui a été primée cette année dans la catégorie « écrit », pour un article publié dans Le Nouvel Obs en mai 2012. Dans « Les fantômes du fleuve », la journaliste a tenté de reconstruire le destin des migrants morts en essayant de traverser le fleuve Evros, entre la Turquie et la Grèce, pour mettre un pied en Europe. Un texte fort, puissant, et très visuel.

Entretien avec Doan Bui, dont le travail n’est pas si éloigné de celui d’une documentariste. Sa parole, vous le lirez, peut être à ce titre riche d’enseignements…

albert londresEntretien version PDF

Lire l’article « Les fantômes du fleuve »

Le Blog documentaire : Commençons par la genèse de ce texte. Concrètement, comment vient et comment se construit l’idée d’un tel article ?

Doan Bui : Il faut finalement remonter très loin pour comprendre pourquoi j’ai voulu écrire cet article en particulier. J’avais auparavant beaucoup travaillé sur les migrants qui traversent les mers ou les fleuves pour tenter de venir en Europe. Je pense en particulier à Dakar, où je voulais initialement remonter dans l’histoire du poisson et raconter les problèmes de la pêche au Sénégal. J’étais allée dans un village de femmes qui ramassaient des têtes de poisson sur la plage pour se nourrir, parce que les beaux filets sont destinés aux marchés occidentaux (quelque chose d’assez similaire au Cauchemar de Darwin, en fait). Il n’y avait que des femmes dans ce village de pêcheurs parce que tous les hommes étaient morts ou disparus. La situation de la pêche est telle qu’elle ne permet plus de subvenir à ses besoins. Par conséquent, les hommes ont tenté d’émigrer en Europe en s’entassant dans de sommaires pirogues qui n’ont pas résisté à la traversée. Cette histoire de migrants qui mourraient et dont on n’entendait plus parler m’a émue. La mer est devenue leur cimentière, mais ce n’est pas une sépulture. Ces hommes ont physiquement disparu, mais ils n’existent plus d’un point de vue symbolique. Dès lors, qu’advient-il de ces noyés ? La question de l’immigration m’intéresse beaucoup, notamment parce que je suis moi-même fille d’immigrés, et ces histoires de transmission me captivent. Mais comment faire, quand on ne peut plus rendre hommage aux morts ? Qu’advient-il de ces âmes errantes ? Tout cela me pose question.

Sur le plage à Dakar, je m’en souviens très bien, les femmes regardaient l’horizon en expliquant que leur père, leur mari ou leur fils gisaient quelque part au large, sans savoir où. Cette impossibilité à penser est troublante. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai toujours eu envie de revenir sur ce type de sujets. Que reste t-il des migrants disparus ? Cette problématique se rencontre dans tous les lieux de passage, et particulièrement sur les frontières.

Il y a la Méditerranée, il y a aussi Lampedusa, mais je suis arrivée sur ce lieu un peu trop tard (tout ou presque avait été dit sur le sujet). Mais la question que se posent tous les migrants continuait de me travailler. Comment rentrer dans la forteresse européenne ? Le débat sur l’identité nationale et le discours de Grenoble n’ont fait que renforcer mes convictions…

En septembre 2011, je lis une dépêche d’agence sur la volonté de la Grèce d’ériger un mur autour de l’Europe. Je me souviens que l’initiative avait déclenché une petite polémique ; Arno Klarsfeld, par exemple, soutenait cette idée de mur. Je m’étais rendue plusieurs fois sur des frontières de l’Europe, par exemple sur une rivière en Moldavie, mais c’étaient des frontières naturelles, non construites par l’Homme. L’idée que l’Europe décide de bâtir un nouveau mur, alors que de nombreux autres sont tombés dans l’Histoire, m’a beaucoup frappée. Parfois, un reportage commence par une seule image qui frappe. Je suis partie ici de ce mur qui n’existait pas encore. Je voulais aller sur les lieux de cette future barricade, près du fleuve Evros, que les migrants empruntent de plus en plus – la mer étant devenue trop dangereuse et très surveillée par la police européenne. J’avais envie de voir.

Doan Bui - © Louis Etienne Doré

Doan Bui – © Louis Etienne Doré

Cela dit, c’est assez compliqué de persuader sa rédaction en chef d’aller faire un reportage sur un mur qui n’existe pas ! J’ai donc commencé à me documenter sur ce qu’il se passait dans cette région située entre Alexandroupolis et Orestias. J’ai constaté que plusieurs ONG avaient commencé à travailler sur le terrain, notamment parce que la Grèce avait été prise de cours par l’afflux massif d’immigrés dans cette zone. Les forêts autour du fleuve Evros étaient jadis truffés de mines. Les migrants qui s’y risquaient étaient alors peu nombreux. Une fois que la zone a été déminée, le passage est devenu plus simple.

J’ai lu des rapports d’ONG grecques, j’ai téléphoné… et il est devenu évident qu’il était absolument nécessaire que je me rende sur place. Le mur est presque devenu un symbole, un prétexte. Une fois sur place, je n’en ai vu qu’un échantillon : le mur venait d’être inauguré, et ne mesurait qu’un mètre de long !

Je ne suis même pas sûre que le kilomètre de barbelés qui était prévu a effectivement été construit aujourd’hui. La structure coûte plus de 3,5 millions d’euros, et le contexte économique grec n’est guère propice pour ce genre de dépenses. Une polémique a d’ailleurs jailli au sujet de l’efficacité de ce mur : le problème pour les autorités ne se joue pas tant sur terre que sur les eaux du fleuve. Que faire ? Un mur qui court au-dessus du fleuve ? L’histoire du mur est donc devenue l’histoire du fleuve – la vraie frontière naturelle.

Tout comme à Dakar, j’ai voulu tenter de retracer le parcours de ces migrants qui viennent d’Afghanistan, du Turkmenistan, du Niger ou du Mali. Assez vite, je suis tombée sur de minuscules dépêches dans des journaux ou des blogs grecs faisant état de 3, 7 ou 15 corps retrouvés dans le fleuve Evros ou sur les berges. A chaque fois bien sûr, aucun détail sur l’identité de ces migrants. Parfois, une hypothèse quant à leur pays d’origine. J’étais perturbée. Je voulais savoir qui ils étaient, d’où ils venaient et où ils allaient. Où les enterrait-on ? Que devenaient-ils une fois morts ? Est-ce que leurs familles parvenaient à les retrouver ?

Autant de questions qui ont accompagné et nourri ce long travail préparatoire au cours duquel j’ai aussi été marquée par certains messages postés sur des sites d’ONG ou des forums. Des commentaires rédigés dans un anglais très approximatif : « Bonjour, je m’appelle Jawad, mon fils a traversé le fleuve tel jour. Avez-vous entendu parler de lui ? ». C’étaient des bouteilles à la mer. Et on imagine très bien cette personne qui fait des recherches dans un cyber-café, en désespoir de cause, et qui tente le tout pour le tout. J’ai été très émue par ces démarches.

L’ensemble de ces détails m’a renforcée dans l’idée d’axer mon reportage sur les disparus, sur les destins humains qui se cachent derrière les chiffres. J’ai pensé par exemple à Khao San Road en Thaïlande, où on trouve aussi des messages de travellers en quête de disparus, par exemple au Népal. Qui va lire ces mots ? C’est presque une manière de commencer le deuil, en se persuadant qu’on a fait quelque chose pour retrouver la personne disparue.

© Doan Bui

Le mur © Doan Bui

Est-ce facile alors de convaincre sa rédaction du bien fondé d’un tel reportage ?

Je n’ai pas présenté le sujet de cette manière ! J’avais surtout effectué une demande très officielle auprès de Frontex, la force d’intervention inter-communautaire aux frontières, pour suivre les policiers en mission. J’avais présenté le sujet comme une immersion avec ces forces anti-immigration. Mon article n’a rien à voir avec ça, mais j’ai tenté de le faire, vraiment. Seulement, c’était très compliqué. Je pensais sincèrement trouver des choses intéressantes auprès des policiers, mais ce n’était pas le cas – sauf pour constater la désorganisation totale de Frontex ! Il y a aussi tout ce dont on ne parle jamais dans nos reportages : les grosses galères ! Quand on a une autorisation mais qu’on n’a pas appelé le bureau 3625, quand on attend des heures au commissariat, quand on négocie d’arrache-pied pour monter dans telle ou telle voiture… Tout cela pour finalement arriver au mur avec les policiers qui ne m’emmènent pas, bien sûr, aller voir si des migrants tentent le soir de traverser le fleuve.

Vous n’avez été qu’une seule fois sur place, pour suivre Frontex ?

Oui, mais sur place, on fait tout en même temps pour tenter de ramasser le maximum de choses intéressantes.

Je voulais suivre les policiers pour voir comment ils travaillaient au contact des migrants, comment ils les arrêtaient pour les emmener dans les centres de rétention. Mais ce n’est pas du tout cela qui s’est passé. Ce qu’ils m’ont permis n’était pas intéressant.

J’ai pu observer la frontière avec eux, mais je n’ai pas pu y aller physiquement. C’est une zone militarisée à laquelle on n’a pas le droit d’accéder, sauf avec des policiers qui surveillent jusqu’à ma manière de photographier les lieux. Pendant les 10 jours que j’ai passés sur place, je ne me suis donc jamais rendue physiquement à la frontière. Je ne suis pas allée au bord du fleuve.

On a pourtant l’impression que vous êtes réellement au bord du fleuve quand on lit l’article…

Je me suis approchée au plus près, mais je n’ai pas pu mettre les pieds dans l’eau. C’est très kafkaïen : je voulais faire un article sur cette frontière, et je n’ai pu que tourner autour. Sur place, on tentait en vain de trouver des chemins de traverse, avec un étudiant grec que j’ai rencontré sur place – et à qui il faut que je rende hommage parce que, sans lui, je n’aurais jamais pu réaliser ce reportage. Il a aussi été mon traducteur.

Vous travaillez donc sans traducteur initialement prévu, et sans « fixeur » ?

Oui, je ne suis pas reporter de guerre. Je travaille un peu de manière artisanale. Au départ, j’imaginais m’appuyer sur certains bénévoles d’ONG ; qui ne parlaient parfois pas très bien anglais, ce qui complique encore les choses pour les interviews. Quand j’ai rencontré cet étudiant qui faisait une thèse sur le contrôle de l’immigration, je lui ai donc sauté dessus !

On a alors tourné autour de cette frontière. On avait très envie de forcer le passage, mais le commissaire nous avait prévenus : si on se faisait arrêter, on était expulsé et le reportage tombait à l’eau.

Traque nocturne - caméra de Frontex

Traque nocturne – caméra de Frontex

Les policiers n’étaient pas votre but premier mais, vu les difficultés sur place, comment êtes-vous parvenue à atteindre les histoires humaines que vous racontez ?

J’ai rencontré des migrants grâce aux ONG, ou en me rendant à la sortie du centre de rétention à 18h. C’est très étrange ce qui se passe sur place : quand les migrants parviennent à traverser le fleuve, ils se rendent tout de suite à la police pour se faire enregistrer. Parfois, ils vont au centre de rétention pendant plusieurs mois, et ils sont ensuite relâchés dans la nature.

J’ai ainsi collecté des morceaux d’histoire en devenir, mais rien à voir avec les morts. Deux éléments ont alors joué en ma faveur. J’avais d’abord entendu parler d’un cimetière anonyme de migrants. Les Grecs et les Turcs ne voulaient pas des dépouilles, et un mufti a décidé de prendre en charge celles qui sortaient de la morgue. Déambuler dans ce cimetière a été très frappant pour moi. Dans un village au fin fond de la Grèce, après deux heures de route, nous sommes parvenus à ce lieu entouré de barbelés, parce que le mufti redoute les profanations. On pense forcément aux grillages qui entourent le centre de rétention. A l’intérieur du cimetière, aucune stèle, les morts sont enterrés sous des monticules de terre. C’est un terrain vague, bosselé. C’est très émouvant : sous chaque bosse de terre, il y a des vies, des rêves, des familles… Les morts ne sont identifiés que par des numéros inscrits sur un papier, qui correspondent au référencement de la morgue. Les migrants en sont réduits à quelques chiffres, et ce ne sont pas ceux de leur passeport, ce sont ceux de la morgue. Leur identité, c’est d’être mort. J’ai été très touchée par ce moment dans le cimetière. Il résumait tout. Les migrants sont des personnes indésirables dans leur vie comme dans leur mort. Et ils échouent dans un cimetière sans visiteurs, ou presque.

Le villageois qui conserve les clés du cimetière me racontait que quelques familles, parfois, avaient la chance de retrouver les traces de leurs proches, grâce à la morgue et au mufti. Il y avait effectivement quelques rares tombes décorées d’une petite plante. La trace que quelqu’un était venu se recueillir mais, pour tous les autres, ce n’est pas le cas.

Le deuxième moment clé pour justement reconstituer certaines histoires s’est déroulé à la morgue. J’ai eu la chance que le responsable ait bien voulu me rencontrer. Je me suis présentée en tant que journaliste française. Je voulais vraiment discuter avec lui, notamment parce que certains internautes m’avaient demandé de retrouver quelques traces de leurs proches disparus. Je devais donc aller à la morgue. Quand on se dit qu’on ne vient pas uniquement à la morgue pour récolter des témoignages, on se sent utile. C’est peu, mais c’est déjà ça.

On m’a donc présenté des photos de cadavres, mais surtout les dossiers des morts. On y trouve les effets personnels d’une personne, et on comprend qu’on peut saisir quelques choses d’une vie à partir d’un rapport d’autopsie. C’est là que j’ai découvert cette femme enceinte, retrouvée quatre mois après sa mort. Elle a pu être identifiée grâce à une partie de sa famille restée en Belgique. Ses proches ont enquêté, ont retrouvé des passagers du bateau emprunté par cette femme, et ils ont alors compris son trajet. Elle a été battue par le passeur et abandonnée dans la forêt où elle est morte de froid.

C’est aussi à la morgue que j’ai compris la manière de voyager des migrants. Personne n’a de sac, mais tous ont au moins 5 tee-shirts et 4 pantalons sur eux. Ils essaient d’en porter un maximum mais, très concrètement, cela alourdit les corps quand les habits sont mouillés. Et quand il fait froid, les vêtements gèlent…

© Doan Bui

© Doan Bui

Pour faire « vivre » vos personnages et vos histoires, vous vous nourrissez donc de détails trouvés à la morgue… C’est à la morgue que le reportage prend corps ?

Oui, et il est aussi nourri grâce aux migrants qui ont réussi la traversée, et qui ont vu périr certains de leurs compagnons d’infortune. Je me souviens par exemple de ce jeune homme, Prince, 16 ans, qui avait sympathisé à Istanbul avec un autre migrant qui, lui, est mort noyé. Il m’a raconté ce moment terrible où son ami tombe à l’eau, crie, et personne ne peut rien faire car personne ne sait nager. Quand ce jeune homme me raconte cet événement, sa peur, sa terreur, ça permet de ressentir la scène, et de la visualiser. Ça permet, oui, de faire parler les morts. Les angoisses du voyage, l’arrivée à Istanbul, les rapports avec le passeur, le prix du voyage, la nuit dans la forêt avant la traversée… Cette chair humaine est indispensable pour pouvoir raconter la vie des morts.

C’est cela que l’on découvre dans les bars, ou devant le centre de rétention, dans les rues ou au bord des routes. Les récits de ces migrants, stupéfiants, sont des morceaux de puzzle qu’il faut assembler pour transcrire des trajectoires. Ces morceaux d’histoire permettent d’imaginer ce que représente la traversée d’une rivière, de nuit, avec ses enfants.

Il y a aussi une chose que je déteste faire : rencontrer des personnes en deuil, qui ont perdu leurs parents ou leurs enfants dans ces circonstances. Ça fait partie de mon travail, et je trouve cela très compliqué parce que cela me met dans une position de charognard que je fuis.

Plusieurs personnes m’avaient par exemple parlé d’une maman qui a traversé le fleuve avec ses deux enfants. Elle y est parvenue avec son fils, mais sa fille a disparu. Son corps n’a pas été retrouvé. Il a peut-être dérivé du côté turc… Personne ne sait. Je voulais aussi avoir ce témoignage, mais c’est un moment pénible. Insister auprès de l’ONG pour avoir le numéro de téléphone de cette femme, lui exposer les raisons pour lesquelles j’aimerais la rencontrer… C’est très désagréable. Quand elle accepte de me recevoir, j’avoue que je suis très contente. Mais en même temps, quand je suis devant elle, je me trouve dans une situation de grande solitude.

Que lui dire ? « Est-ce que vous êtes triste ? ». Inimaginable. Cette femme qui éclate en sanglots devant moi dans une chambre d’hôtel lugubre à Athènes où elle attend depuis trois mois d’hypothétiques nouvelles de sa fille… Elle était dans le déni total, persuadée qu’elle avait vu sa fille sortir du fleuve ; ce que contredisent tous les migrants présents dans le bateau. Elle pose des annonces dans les parcs à Athènes, en désespoir de cause. Elle a demandé à sa famille restée en Afghanistan de lui envoyer une photo de sa fille. C’est la seule chose qui lui reste. C’est poignant. Elle me demande si je peux publier cette photo dans le journal, alors que tout le monde sait que sa fille est décédée. Elle, croit qu’elle a été enlevée. Je suis très mal à l’aise dans ce genre de situation. C’est un peu la limite de l’exercice. Je savais que j’allais raconter son histoire, et c’est d’ailleurs un passage très fort de l’article. Quand je reconstitue l’itinéraire de migrants qui ont trouvé la mort, c’est une forme d’hommage, mais je suis très gênée de parler aux endeuillés. Ça peut sans doute leur faire du bien mais, dans le cas présent, cette femme était bien au-delà de ça. Et je ne pouvais pas l’aider. J’ai écrit sur sa peine et son malheur sans pouvoir l’aider à retrouver sa fille. Je me suis sentie très mal.

nouvel obs doan buiUne fois que tous les éléments du puzzle sont ramassés, il faut justement écrire l’article. Comment se débrouille t-on alors de toutes ces notes, de tous ces souvenirs et de toutes ces photos ? Écrivez-vous sur place ou est-ce que vous attendez de revenir en France, par exemple ?

Je crois que j’ai commencé à écrire sur place parce que, justement, j’avais des images très fortes et très précises présentes à l’esprit. La veille de prendre l’avion, j’avais déjà essayé deux ou trois « attaques » [ou « accroche », manière de commencer un article, NDLR], et j’avais assez précisément l’idée de la construction de l’article. Une fois de retour à Paris, l’écriture a été assez fluide dans ce cas précis. Je crois que j’avais un délai de rendu assez court, du coup j’étais bien obligée de terminer l’article assez vite. Pour cet article en particulier, je n’ai pas été confrontée à ce temps d’attente où les notes reposent avant qu’on se mette vraiment à écrire. J’avais des images précises en tête, je connaissais mon fil directeur, ce qui simplifiait le processus.

Votre style est fait de phrases plutôt courtes, qui font assez vite naître des images dans l’esprit du lecteur. On se souvient de la « Blanche neige d’ébène » ou des « matricules ». Est-ce que tout cela est pensé, conscient, ou est-ce « naturel » ?

Je ne sais pas trop. Ce qui est certain, c’est que des images persistent dans mon esprit, et me portent vers certains mots. « Les morts sans sépulture », par exemple, sont très liés à mon souvenir de cette scène face à la mer à Dakar. Le « matricule » est resté après avoir réalisé un travail sur les archives avec une collègue du Nouvel Obs [voir Ils sont devenus Français, coécrit avec Isabelle Monnin]. Je me souviens très bien avoir été impressionnée par les innombrables numéros de dossier d’immigration qui, tous, représentent des vies.

Il n’y a jamais de hasard. Ce que nous écrivons arrive un peu comme la somme de ce que nous avons écrit avant. Ce sont les mêmes obsessions qui tournent toujours. Les vies qui se résument à des dossiers administratifs, à des numéros ou à des feuilles de papier : qu’est-ce que tout cela représente ? Qu’est-ce que tout cela signifie ? Ce sont des choses qui me travaillent. Cet article résonne beaucoup avec de nombreux autres travaux que j’ai réalisés et avec de nombreuses obsessions personnelles. Donc forcément, j’écris plus facilement dans ce cas. Quand je suis face aux dossiers à la morgue, je revois mes précédentes recherches dans des dossiers de naturalisation d’immigrés. Ces papiers qui racontent une vie me fascinent, malgré la froideur du langage administratif. Reconstituer une existence à partir de simples traces est un travail de détective passionnant. Les reportages qui s’inscrivent dans la continuité de travaux précédents sont les plus faciles et les plus plaisants à écrire. Aux archives, quand je suis tombée sur les dossiers de mes parents, je me suis clairement rendu compte que les numéros de matricule pouvaient aussi raconter l’histoire d’un exil. Ça permet de reconstituer la vie des migrants à partir de dossiers administratifs. La démarche est sensiblement la même.

Est-ce que vous prenez beaucoup de photos sur place ? Et du son ? Cette histoire pourrait très bien se raconter dans un film…

Oui, c’est sûr. Ça m’intéresserait, mais je travaille pour la presse écrite. Très souvent, j’ai envie de filmer certains lieux que je traverse, mais les contingences l’empêchent. Et une fois que l’article est publié, il faut bien passer à autre chose.

affameursCe n’est pas un réflexe de filmer les lieux, les personnes ou les entretiens, ne serait-ce que pour compléter la version web de l’article ?

Je l’ai fait une fois, mais je me suis aperçue que c’était très compliqué de gérer les deux choses en même temps. Ce qui est intéressant pour le son ne l’est pas forcément pour l’écrit, et vice versa. C’est un travail beaucoup plus long aussi. Or, 10 jours sur place, c’est relativement court. Il me faudrait davantage de temps pour réaliser un tel travail. Le montage est aussi très long quand on travaille le son. Aussi, on est plus libre à l’écrit, sans compter qu’il existe beaucoup de personnes qui refusent d’être filmées.

Et donc à votre surprise générale, cet article vous vaut le prix Albert Londres, qui vient aussi couronner tout le travail que vous avez mené auparavant ?

Oui, j’avais présenté le prix quand j’ai écrit Les Affameurs, qui contenait plusieurs reportages que j’avais réalisés sur certains problèmes alimentaires. Le jury a dû déceler une certaine forme de continuité dans mon travail. C’est très plaisant de voir la cohérence d’un parcours professionnel reconnu par ses pairs, au-delà du fait d’avoir été particulièrement distinguée pour cet article.

C’est votre meilleur article de l’année ?

C’est le seul que j’ai présenté. Je ne sais pas si c’est le meilleur, mais c’est en tout cas celui qui me tenait le plus à cœur.

Quel regard portez-vous sur ce prix ? « La plume dans la plaie », c’est quelque chose qui vous parle ?

Ce serait très prétentieux de dire que ça me parle. Ce n’est certainement pas un hasard si je m’intéresse à ces histoires d’immigration, mais est-ce une plaie ? Je ne sais pas.

Vous avez utilisé le mot « Graal » à Montréal ?

Ça a été détourné ! En employant ce terme, je pensais à cette chose qui s’évanouit devant nous. C’était dans ce sens que j’y pensais. Je suis très fière de ce prix, mais ça ne fait que commencer. Il signifie beaucoup, mais installe une certaine pression pour les articles à venir. Cela dit, le fait que cette thématique de l’immigration soit mise en avant est certainement la chose la plus importante à observer. Ces problèmes commencent à lasser les rédactions et les lecteurs, alors même qu’il s’agit de sujets fondamentaux. J’en suis l’exemple même d’ailleurs ! Il y a aujourd’hui quelque chose de cassé quand on parle de migrations. Le discours sur l’identité nationale a ouvert les vannes au point où, aujourd’hui, il est devenu politiquement correct de dire qu’on ne veut plus d’immigrés.

Cet article procède de votre histoire personnelle, intime, et vous ne dites jamais « je ». Pourquoi ? Est-ce de la pudeur ?

J’ai employé le « je » de temps en temps dans des livres, mais pour un article au Nouvel Obs, cela ne s’y prêtait pas vraiment. L’article aurait alors été totalement différent.

Après Les Affameurs, le livre dans les archives des dossiers de naturalisation me plonge dans des problématiques très personnelles, mais je n’utilise pas non plus le « je ». Mon « je », on le retrouve finalement dans les thématiques que j’explore avec prédilection ; c’est-à-dire l’immigration, la transmission, la mémoire.

On sent que vous cherchez quelque chose à travers votre travail. Savez-vous quoi ?

Il est certain que je cherche quelque chose, et je crois que je vais continuer. Paradoxalement, je ne me suis pas beaucoup intéressée au Vietnam, malgré mes origines. Mais quand j’interroge des immigrés, il est clair que je leur pose des questions qui m’interrogent d’abord. J’ai d’ailleurs été très mal à l’aise quand j’ai écrit un article sur la visibilité de la communauté asiatique. C’était peut-être trop proche de moi. Avec des sujets plus lointains, j’installe une distance avec laquelle il m’est plus facile de travailler (et qui explique pourquoi je n’emploie pas le « je »). On se construit tous sur certaines obsessions, de manière consciente ou pas, et c’est le cœur du parcours de chacun. On revient tout le temps aux mêmes choses, de manière plus ou moins détournée. Au final, il est frappant de s’apercevoir que, presque sans le vouloir, ce sont toujours les mêmes choses dans les mêmes histoires qui reviennent.

Propos recueillis par Cédric Mal

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Bibliographie

- Milliardaires d’un jour – splendeurs et misères de la nouvelle économie, avec Grégoire Biseau (ed. Lattès, 2002).

- Les Affameurs – voyage au cœur de la planète de la faim (ed. Privé, 2009).

- Ils sont devenus français – dans le secret des archives, avec Isabelle Monnin (ed. Lattès, 2010).

 

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