« Le Jeu des 1.000 histoires » : présentation du webdoc

Publié le 28 mai 2013 par

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Nouveau coup d’éclat signé Philippe Brault et Upian… Après "Prison Valley", photographe et producteur(s) se sont retrouvés autour de l’une des émissions de radio les plus populaires de France. Le résultat est un "jeu documentaire" assez réussi, intitulé Le Jeu des 1.000 histoires, présenté ce lundi à Paris et mis en ligne le 30 mai. Rencontre avec l’équipe de créateurs à l’origine de ce nouvel objet webdocumentaire : Margaux Missika, Alexandre Brachet et Philippe Brault.

jeu 1000 histoires logo

Le monde du cinéma était à Cannes pour se rassasier des nouvelles œuvres des grands du 7ème art. La création web, elle, n’a pas besoin des mondanités du tapis rouge pour faire la Une : les locaux fraîchement repeints d’Upian suffisent en guise de palais de la découverte. Pour évoquer Le jeu des 1.000 histoires, passionnante plongée documentaire dans la France qui joue chaque jour à 12h45 sur France Inter au Jeu des 1.000 euros, nous avons rencontré Philippe Brault, le réalisateur, ainsi que les producteurs Alexandre Brachet et Margaux Missika. Et l’on n’a – une nouvelle fois – pas été déçus du déplacement…

On aimerait presque, de temps en temps, ne pas être immédiatement enthousiaste sur les projets développés par Upian. On aimerait presque pouvoir dire, un peu poseur, que « cette fois, ils ont un peu raté leur coup ». On aimerait presque qu’Upian fasse comme Terrence Malick : de grossières erreurs qui brisent la belle mécanique (cf. A la merveille). Mais – vous l’aurez évidemment compris – Philippe Brault et la bande de Prison Valley, Manipulations, l’expérience web ou Alma nous ont de nouveau charmés par cette tournée des villes et des villages, dans le sillage de cette institution qu’est Le jeu des 1.000 euros. Allez, si, on pourrait dire qu’avec un sujet pareil, avec l’imaginaire à la fois radiophonique et itinérant qui est le propre du jeu, il était facile de ne pas se tromper. Qu’on allait forcément être séduits. Oui mais… il y a le travail photographique de Philippe Brault, la mécanique du jeu qui convie à 1.000 possibilités (chacun son film : un rêve de gosse !), l’aspect cinématographique enfin des films ainsi créés : la force d’Upian est de donner l’impression que les sujets qu’ils traitent ne pourraient pas être réalisés autrement qu’à leur manière. Qu’ils trouvent la forme juste, économe en effets interactifs, appropriée au fond du propos. Convaincus, donc…

N’en jetez plus ! Avant une analyse plus complète, comme nous l’avions proposé sur Alma après quelques mois de pratique de la plateforme, voici le pourquoi du comment avec Margaux Missika, Philippe Brault et Alexandre Brachet.

N.B.

mille histoires demarrerEntretien avec Margaux Missika, Alexandre Brachet et Philippe Brault

Le Blog Documentaire : Comment est née l’envie de réaliser Le jeu des 1.000 histoires ?

Philippe Brault : Assez simplement en fait. J’ai eu l’idée de m’intéresser au jeu, à ses coulisses. Radio France s’est très vite montré intéressé.

Alexandre Brachet : Nous avions envie de nous éloigner de l’univers nord-américain, qu’on retrouvait dans Prison Valley ou qui prédomine dans Fort Mc Money [NDLR : le prochain gamedocumentaire de David Dufresne pour lequel, comme pour Prison Valley, Philippe Brault a assuré la photographie] ; cet univers un peu post-humain où les problématiques de société qui nous font poser de grandes questions sur l’Homme… Nous voulions nous rapprocher, être plus près des gens en quelque sorte. Et faire un projet sur la France. Cela faisait longtemps que nous y réfléchissions. Mais en même temps, il ne s’agissait pas de réaliser un portrait de la France en général, mais bien de celle que l’on peut observer au travers du Jeu des 1.000 euros. Il s’agissait alors de mettre en lumière les valeurs d’humilité que porte ce programme radiophonique. Ici, nous sommes loin des grand-messes médiatiques et des jeux télévisés qui promettent des millions d’euros ou qui font preuve de voyeurisme et dans lesquels, finalement, le plaisir du jeu n’est plus la principale raison d’être. Le Jeu des 1.000 euros, c’est un univers où le plaisir du jeu, avec son côté culturel, est au centre de la mécanique et où il n’y a pas beaucoup à gagner. Cela fait un peu cliché de dire cela mais nous voulions vraiment aller à la rencontre de nos compatriotes, avec quelque chose de tendre et de doux dans la façon de filmer.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Philippe Brault : J’ai effectué deux repérages de 4 jours en juin et juillet 2012. Pour le tournage, j’ai suivi l’animateur Nicolas Stoufflet et le producteur Yann Pailleret en me calant sur leurs tournées. Ils partent toujours fin août sur les routes pour une nouvelle saison, à raison de deux semaines par mois environ. J’ai voyagé 9 à 10 semaines avec eux, à divers moments, pour capter au mieux les différences de saison. Force est de constater qu’il n’a pas fait très beau, donc il y a souvent un temps assez gris à l’écran (mais aussi parfois de la neige) ! Ce dont je ne me rendais pas compte, c’était le rythme marathon qui est le leur : ils arrivent dans les villes à midi, ils enregistrent deux à trois émissions à la suite puis repartent le lendemain matin. Mine de rien, entre les rencontres avec la mairie, l’installation dans la salle des fêtes, le jeu lui-même, le contact avec le public puis, le soir, le pré-montage… c’est éreintant ! En général, la journée se termine donc à 20 heures. C’était une des limites de l’exercice documentaire : l’intimité était difficile à atteindre et nous ne voulions pas inventer ce qui n’existait pas. En même temps, cette forme de routine et de rituel faisait l’attrait de l’observation.

Alexandre Brachet : Il y a une certaine saveur dans les films, dans cette frustration que peut générer leur vie rangée. Cela correspond aussi aux valeurs humaines que le jeu véhicule. Nicolas Stoufflet et Yann Pailleret sont vraiment très proches de leur public mais ne sont pas dans la confession sur eux-mêmes.

© Philippe Brault

© Philippe Brault

Ce projet fait évidemment beaucoup penser à un film…

Alexandre Brachet : On a aussi beaucoup pensé à Tandem, le film de Patrice Leconte. Nous voulions aussi documenter cet aspect itinérant du jeu, composante intégrante du métier qui fait d’eux les derniers saltimbanques, vivant comme Monsieur Tout le Monde. On entend Nicolas Stoufflet sur les ondes, on connaît sa voix, mais quelle est sa vie, où dort-il, comment se passent ses journées ? Nous avions envie de faire découvrir son quotidien. Quant à Yann Pailleret, il fait ce métier depuis près de 30 ans. Il a commencé avec Lucien Jeunesse puis Louis Bozon [NDLR : deux des anciens animateurs du jeu, auparavant Jeu des 1.000 francs]. Il y avait aussi un aspect patrimonial important pour Radio France, une façon de rendre hommage au plus vieux jeu radiophonique de France en le racontant de l’intérieur.

Dans quelle mesure Le Jeu des 1.000 histoires fait-il "œuvre documentaire" ?

Philippe Brault : La situation de crise que nous vivons est une réalité très palpable dans les villes que Yann et Nicolas traversent. Cela se voit aussi dans les salles des fêtes pas rénovées, ou dans les tenues vestimentaires de certaines personnes… Et puis, il arrive parfois que les candidats s’arrêtent après avoir gagné le Banco, alors qu’ils ont fourni les bonnes réponses depuis le début du jeu. On peut se dire qu’ils vont aller jusqu’au Super [NDLR : le jeu est composé de 6 questions puis d’une question « Banco » qui promet 500 euros à ceux qui répondent juste. Les candidats peuvent ensuite demander le « Super », une question valant 1.000 euros… mais qui, si elle reste sans réponse ou sur une réponse erronée, fait perdre les 500 euros gagnés au Banco]. Et c’est là que l’on s’aperçoit que 500 euros, dans certaines zones sinistrées, ce n’est pas anodin. Nous voulions montrer cet aspect documentaire, mais sans démonstration ni interview.

Alexandre Brachet : Il y a un réel paradoxe entre l’interface, plutôt joyeuse, ludique et le travail documentaire qui, s’il porte un regard tendre, met en lumière une réalité difficile. On voit aussi combien cette émission est réalisée avec des bouts de ficelle ; il y a une véritable humilité dans la façon dont ce jeu est réalisé.

1000 histoires flyComment s’est imposée la forme prise par le webdoc ? Est-ce vous qui l’avez développée en interne ?

Alexandre Brachet : Oui. Cela s’est clarifié petit à petit, comme pour tous nos projets, au cours des discussions avec l’équipe. D’abord, on voulait rester proche de l’idée du jeu. Nous voulions intégrer d’une manière ou d’une autre un élément ludique, donner une place à l’internaute. Car si on y réfléchit bien, lorsque l’auditeur écoute Le jeu des 1.000 euros, il participe. Certes, il ne « joue » pas, mais il répond aux questions chez lui, à la place des candidats. Nous voulions retranscrire cette composante très interactive du jeu radiophonique.

Margaux Missika : Nous avions d’abord imaginé des séquences à partir des repérages effectués par Philippe. Nous nous sommes alors aperçus que l’essentiel de ce qui faisait la journée de l’animateur et du producteur était rythmé par tout ce se passait avant, pendant et après le jeu. Peu importe la ville, ce schéma se répétait avec cependant de nombreux petits moments différents sur chacun des lieux où ils enregistraient. La forme du webdocumentaire a commencé à émerger à partir de ce constat.

Alexandre Brachet : Nous avions tous très envie de tester une histoire non linéarisée, et de jouer avec cette idée. Mais nous voulions éviter la carte interactive, qui est la première chose qui vient en tête. Pourtant, Nicolas et Yann ont une carte de France dans leur bureau ! Mais cela n’apportait rien de véritablement approprié dans la narration interactive, à la différence de Gaza/Sderot où l’idée de carte prenait tout son sens par rapport au sujet. Pour Le jeu des 1.000 histoires, nous ne voulions pas que les internautes se disent « c’est près de chez moi, je vais aller voir » et regardent les contenus en fonction du lieu. Cela ne collait pas à l’esprit du programme.

Philippe Brault : Cette idée de routine ou de régularité produisait quelque chose d’intéressant. On retrouvait à chaque fois les siestes, les moments au restaurant, à l’hôtel, pendant le show

Alexandre Brachet : Notre marotte à Upian, c’est d’essayer de trouver de nouvelles façons de raconter des histoires. On pensait à une sorte de machine à raconter des histoires, un peu à la manière des livres pour enfants où l’on peut combiner des morceaux de récits. Ce sont des moments, quand on raconte ces histoires, où il se dégage une véritable intimité, où cela produit de l’imaginaire… ce qui était, de notre point de vue, en phase avec ce qu’est Le jeu des 1.000 euros. Nous sommes partis de l’idée qu’il y avait un avant, un pendant et un après le jeu , et qu’il il était possible de « jouer », d’associer des modules. Nous avons donc fait des tests en combinant un début, un milieu et une fin pour voir si cela produisait un film et une expérience documentaire. En parallèle, Sébastien Brothier [NDLR : directeur artistique d’Upian] souhaitait jouer avec l’idée des trois lamelles du célèbre métallophone qu’utilise Yann Pailleret, mais sans le montrer. Très naturellement, ces trois lamelles ont symbolisé l’avant, le pendant et l’après pour le graphisme de l’interface…

Il y a ensuite eu un gros travail de montage (réalisé par  Lydia Decobert) entre janvier et mars 2013. Il fallait que l’expérience fonctionne quelle que soit la manière dont les modules étaient agencés. Nous sommes donc partis sur 10 débuts (avant le jeu, l’arrivée), 10 milieux (le jeu en lui-même) et 10 fins (ce qui se passe après), ce qui donnait 1.000 possibilités. Cela nous intéressait donc de tester la délinéarisation mais sans que l’internaute puisse voir les modules indépendamment les uns des autres. Le webspectateur ne dispose en effet que de la possibilité de lancer trois modules en même temps, et non un ou deux ; trois modules entre lesquels les transitions sont les plus douces possibles.

1000 histoires patchworkEn observant ce jeu combinatoire, on pense évidemment à The End, etc., le projet de Laëtitia Masson réalisé pour France Télévisions. Qu’en avez-vous pensé ?

Alexandre Brachet : Je n’ai pas eu le temps de me plonger vraiment dedans, mais je pense que c’est l’un des meilleurs projets sortis récemment. Cela dit, notre référence était davantage Gaza/Sderot. Nous voulions être certains que tout le monde ne voit pas le même film en utilisant l’interface du Jeu des 1.000 histoires. C’est la part de jardin secret de chacun que de choisir « son » film…

Alma était développé en Flash, avec application pour tablettes. Et pour Le Jeu des 1.000 histoires ?

Alexandre Brachet : Nous l’avons développé en HTML5. L’expérience sur l’iPad est, je trouve, fantastique. Et cela s’adapte bien également en salle car le procédé permet de créer de véritables courts-métrages – une expérience de cinéma.

Quel est le budget d’un tel projet ?

Alexandre Brachet : Le budget se compose d’un apport d’Upian (80.000 euros), du financement venant du CNC par l’intermédiaire du web COSIP et d’un apport en numéraire de Radio France à hauteur de 60.000 euros. Radio France a aussi mis à disposition des apports en industrie, avec les ingénieurs du son qui accompagnaient Philippe, ainsi que l’ensemble du travail sur la post-production son.

Philippe Brault : J’ai travaillé avec 4 ingénieurs du son en tout (mais principalement avec Jean-Marie Porcher) qui se sont pris au jeu du travail avec l’image – et ils n’en ont pas l’habitude dans leur métier. Pour moi, c’était très confortable de ne pas avoir à gérer le son. Il arrive parfois que nous fassions plusieurs choses dans un webdocumentaire ; ici, j’ai pu me concentrer sur la photo et la vidéo.

Propos recueillis par Nicolas Bole

Note

1. Outre Lydia Decobert au montage et Sébastien Brothier à la direction artistique, Le Jeu des 1000 histoires est aussi l’oeuvre de Greg Corsaro pour la musique et de Nicolas Menet pour le développement HTML.

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