Webdoc : « L’Arbre à l’envers » – Carnet d’écriture #1

Posted on 26 avril 2013 par

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Pause ! Le Blog documentaire s’accorde quelques vacances loin des affaires (web)documentaires qui nous occupent ici. Mais nous vous laissons en excellente compagnie ; en l’occurence entre les mains – et l’imagination très fertile – de Liso Cassano. La jeune femme prépare un webdocumentaire. A moins que ce ne soit autre chose. Elle partage avec nous son "carnet d’écriture". Premier épisode ici. Bon voyage donc, avec Liso !

C. M.

Le webdoc à l’envers, de Liso Cassano
lisoAu détour d’un apéro webdoc, les rendez-vous informels lancés par Igal Kohen pour fédérer la petite communauté du webdocumentaire, il arrive qu’on rencontre une personnalité hors norme. Elle a l’air de planer un peu au-dessus de tout, Liso Cassano, jeune demoiselle à la crête hirsute et aux Converse colorées. Pas non plus la tête de celle qui en impose : non, c’est au détour de la discussion que l’on se rend compte de la singularité du personnage. Car du webdoc, elle n’en parle pas comme d’un nouveau Graal : ce qui anime ses yeux, c’est d’abord l’histoire. L’histoire de cet arbre à l’envers, trouvé au Bénin, dont elle parle comme on ouvre un livre de conte pour faire s’échapper l’esprit. C’est le sujet de son projet, qui a l’air d’appartenir fortuitement au genre webdocumentaire. Pour une fois, un projet qui s’enroule autour de lui-même, pour se nourrir de réflexions, d’intentions, de références (dont le blog tenu par Liso Cassano donne pêle-mêle de beaux spécimens) avant de penser au dispositif, à la navigation, à sa cible ! Liso Cassano pratique un peu le webdoc à l’envers, à rebours des us de ce jeune marché parfois chien fou, prompt à s’émerveiller d’une promesse. Admis au pitch "Cuban Hat" du Sunny Side de La Rochelle en 2012, le projet est développé avec une jeune société de production, Vagabundo Films. En lisant de long et beau texte de cette ancienne étudiante de l’EICAR, on y trouve des questionnements renouvelés sur la démarche documentaire, des façons de s’immerger – peut-être – dans une autre réalité par le biais du rêve… Le plus cocasse est donc d’imaginer que L’arbre à l’envers ne sera peut-être finalement pas un webdocumentaire, que cette histoire pourrait tout aussi bien finir en livre, en fiction ou en jeu… A ce stade, qu’importe ! La réflexion, elle, vaut le coup d’oeil…
Nicolas Bole

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L’Arbre à l’Envers – Carnet d’écriture #1

Je suis recroquevillée au creux d’un mini temple de béton. Du sable rouge sous mes fesses et ma tête touche presque le plafond. Le chef a les doigts sur les coquillages. Il compte, marmonne, interprète les messages de l’oracle. A côté de moi Faissol est tendu, il attend. Moi aussi. On se tait. Après quelques minutes, le chef lève la tête et s’adresse à Faissol. Ils parlent en fon. Le fon est une langue ronde et sautillante dont les mots ressemblent à des bulles. De grosses bulles de savon qui ploppent. Le rythme change souvent. Brusquement. Faissol négocie ma présence. La blanche qui veux faire un film sur le vaudou. Le chef fronce les sourcils et reprend les consultations. Lorsque les cordelettes de coquillages s’allongent à nouveau sur le sol, les bulles de savon disparaissent. Silence.

Je suis au Bénin. Entre l’océan et la mangrove. Noyée dans deux mètres carré de pénombre sacrée. Je suis venue jusqu’ici pour découvrir le vaudou et voir le seul arbre au monde qui pousse à l’envers. En trois semaines, c’est la première fois que je me trouve si proche de ce que je suis venue chercher. Dans la matinée, les hommes du village vont partir dans la brousse pour faire une cérémonie d’initiation au vaudou. J’ai très envie d’y aller. Mais la forêt est réservée aux hommes. Je suis une femme. Le chef consulte l’oracle pour savoir si ma présence va déranger le bon déroulement de la cérémonie. Le chef a le visage fermé. Il écoute Faissol sans le regarder. Le ton monte. Ils se coupent la parole. Les cordelettes de coquillage retombent sur le sol. Plop.

Je déplie mon corps dans la lumière solaire et brutale du dehors. Les négociations entre le chef du village, Dieu, Faissol et l’oracle viennent de se terminer. Les esprits ont dit oui. J’irai dans la forêt.

Des palmiers s’élèvent de part et d’autre de la grande route de sable qui longe l’océan. Le rythme des tamtams et des chants éclipse celui des vagues. Une dizaine d’hommes aux vétements colorés quittent la route et s’enfoncent dans la brousse. Derrière eux, mes converses rouges font craquer les feuilles de palme séchées. Je suis en passe d’assiter à ma première cérémonie vaudou.

© Liso Cassano

© Liso Cassano

Au Bénin, j’ai été dérangée dans les fondements de ce que je pensais être le Normal. Leur vision du monde est tellement différente que ça a interrogé la mienne. Je pensais que parce que j’étais athée, je ne croyais pas. Mais on est obligé de croire. Parce qu’on ne sait pas Tout. On bouche les trous de notre conaissance avec des croyances tissées d’intuition. On prend des décisions en fonction de ce qu’on sait et de ce qu’on croit. Le savoir n’est qu’une croyance en sursis.

Mais alors, si mes certitudes ne sont en fait que des hypothèses passagères… Qui suis-je ? La sensation de notre identité est liée à nos certitudes, à la façon dont on voit le monde et on se considère dedans. Pendant ce voyage, ma réalité s’est dérobée et avec, la sensation de mon identité. Je me sentais bizarre. Un peu perdue, dans un état d’indétermination. J’ai décidé d’accepter cet état et de m’y laisser aller. De laisser venir les choses et d’observer. J’ai passé un mois au Bénin à apprendre sans faire attention, à comprendre sans analyser. A ressentir sans retenir. Et c’est là que l’extraordinaire du vaudou s’est posé sur ma peau.

L’extraordinaire du vaudou, c’est un peu les racines secrètes de la connaissance. Il rend compte de ce qu’on ne voit pas. Précède ce qu’on voit. Soutient le monde. L’extraordinaire du vaudou se retrouve un peu partout au Bénin. Subtilement mêlé au paysage. Coincé entre deux pierres. Ou tordu sous les aisselles des passantes. Son souffle prend la forme d’histoires. Les légendes peuplent les routes. Les contes agrègent les fondations des bâtiments. La vie est faite de visible et d’invisible. De magie, de malédiction et de miracle.

© Liso Cassano

© Liso Cassano

En rentrant à Paris, je me suis dit qu’il fallait construire quelque chose avec tout ça. Et quelque chose pour moi, c’était forcément une histoire. Il fallait emmener des gens dans une histoire qui se passe là bas et qui fait sens pour nous ici. L’intuition était là, mais encore toute emmélée. J’ai voulu réfléchir pour clarifier mes intentions. Mais j’ai commencé par me tromper.

Je suis tombée dans les deux pièges du penseur débutant. Le culte de l’Avant et le culte de l’Ailleurs. Le culte de l’Avant, c’est quand on fait l’apologie du passé, et de n’importe quoi tant que ça se conjugue à l’imparfait. Le culte de l’Ailleurs, c’est de penser qu’il fait toujours mieux vivre là où on est pas, par exemple au Bénin. “Eux ont encore le sens de la communauté, le rapport à la nature, l’entraide et ils n’abreuvent pas nos océans de kilotonnes de pétrole… #blabla” l’Avant et l’Ailleurs sont les autoroutes de la fuite. Regarder au loin pour éviter la responsabilité de soi.

Je regardais ce qui séparait ces cultures et non ce qui les rapprochait. Ça ne me plaisait pas. Je perdais l’extraordinaire et défigurais le vaudou. J’ai laissé tomber les autoroutes. Je me suis rangée sur le bas côté et suis sortie de la voiture. La laissant là, de toute façon elle va trop vite pour moi. Elle m’empèche de sentir le vent sur ma peau. J’ai laché le rationnel et repris l’organique. Qu’est ce que je ressens ? Qu’est ce qui me touche ? Qu’est ce que je veux défendre ? Pourquoi l’image de l’Arbre à l’Envers m’obsède ? Pourquoi le vaudou ? Qu’est ce qui m’interesse vraiment dans cette histoire ? Et puis d’abord, quelle histoire ?

© Liso Cassano

© Liso Cassano

Avec le vaudou, la vie s’organise à grands coups de symboles, de légendes, d’animaux mythiques, et d’être humains hybrides. La vérité vient se nicher dans l’extraordinaire. L’extraordinaire a besoin de l’ordinaire pour exister. Comme le ying et le yang. La complémentarité. Donc une narration avec deux versants. Réel et imaginaire. Comme un monde parallèle. Oui, c’est ça.

Je voulais un mouvement du réel vers l’imaginaire. Basculer de l’un à l’autre, dans un voyage. Le voyage est en soi extraordinaire. On enlève les cadres, les institutions, les cercles de connaissances, tout ce qui est habituel, routinier, connu et fixe. Il reste l’humain face au monde. Confrontation directe. Mouvement. On interroge son identité et on interroge le monde. Il faudrait aller au Bénin chercher cet arbre qui pousse à l’envers. Ce serait un voyage et comme tous les voyages, ce n’est pas les kilomètres parcourus ou les monuments qui comptent, mais l’au delà : le mouvement de notre sang, et les pensées de notre coeur.

Un voyage à la première personne qui vient remuer l’intime, confronter l’être. Explorer l’immatériel. Jouer sur la superposition des mondes. Jouer. Le jeu. Est venue l’idée de proposer une mission. D’apporter l’excitation du jeu dans la narration. Le jeu aussi permet de faire ressortir la personnalité et de citer Platon : "On peut en savoir plus sur quelqu’un en une heure de jeu qu’en une année de conversation."

Donc j’en étais là. Les bases étaient jetées. Ça va bien plus vite quand l’intuition prend les commandes. Les autoroutes de la raison semblent des escargots à côté de l’émotion qui s’envole.

Mission: trouver l’arbre à l’envers.
Moyen : le vaudou, le voyage, le basculement du réel à l’imaginaire.
Outils : les rencontres, l’observation, la curiosité, la réactivité.

© Liso Cassano

© Liso Cassano

Sur cette base, j’ai remis en ordre mes notes et esquissé la structure d’un voyage. Le monde de la réalité, je l’avais vu au Bénin. Mais il me restait à construire le monde imaginaire. J’en avais aperçu quelques traces. J’avais vu des cérémonies. Mais c’était comme des portes que je n’avais pas poussées. Je ne savais pas ce qu’il y avait derrière. Alors comme j’étais à Paris, au lieu des portes, j’ai ouvert des livres. J’ai lu sur les cultures animistes, sur le chamanisme et sur les cosmogonies indigènes. Puis prise par le caractère franchement passionnant de tous ces trucs, j’ai enchaîné sur les mythologies du monde entier, le polythéisme et les grandes religions monothéistes qu’on appelle aussi « les religions du Livre » et dont ma culture est issue.

Mais je ne pouvais pas m’arrêter là. J’avais besoin de considérer mon regard sur toutes ces informations. Il fallait que je sache par quoi mon point de vue était influencé. Comme quand on regarde à travers des lunettes roses. Je me demandais de quelle couleur était mon filtre. Il y a forcément un filtre devant nos yeux ; l’éducation, la culture, la personnalité et tout ce à quoi on ne pense même pas. Je ne pouvais pas enlever mes lunettes. Tout ce que je pouvais faire c’était essayer de connaître la teinte de mes verres, pour déduire la vraie couleur des objets que je regardais. J’ai élargi mes recherches pour faire entrer l’histoire de la science. J’ai pris en compte l’évolution des paradigmes scientifiques sur lesquels s’appuie l’athéisme occidental. Et c’est devenu clair que mes verres avaient la couleur du big bang, de la différenciation des espèces, de la biologie moléculaire et de la psychanalyse.

Mais alors pourquoi moi, avec ces lunettes là, je veux faire un film sur le vaudou ? Eh bien parce que je crois au pouvoir de l’esprit. Je crois que nous, humains, sommes bien plus que ce que mes lunettes voudraient me laisser  voir. Mais est-ce que croire au pouvoir de l’esprit est vraiment contradictoire avec la culture occidentale ? Pas sur. Car, au fil de mes recherches, j’ai remarqué de larges similitudes entre ma société technologique, athée et rationelle, et les sociétés animistes desquelles j’étais partie. Il y a entre l’usage des technologies et les pratiques animistes un parallèle assez surprenant.

© Liso Cassano

© Liso Cassano

Pour les animistes, le monde des esprits est un espace immatériel, où toutes les informations sont disponibles. On va y chercher du savoir, chercher des réponses. On y va pour communiquer avec des personnes absentes, mortes ou éloignées. Les prêtres vaudou ou les chamans utilisent pour y accéder des rituels, et aussi des objets appelés fétiches. Ces fétiches sont des objets / portails par lesquels on peut accéder au monde immatériel.

L’analogie avec notre usage des nouvelles technologies de l’information et de communication se fait en remplaçant ‘le monde des esprits’ par ‘Internet’ et les ‘fétiches’ par nos terminaux numériques : ‘ordinateur’, ‘smartphone’ ou ‘tablette’. Ainsi nous utilisons des fétiches ‘ordinateurs’ pour accéder aux esprits à ‘Internet’ et en retirer des savoirs, des réponses et communiquer avec des personnes absentes. L’usage de la technologie et la pratique de l’animisme, requièrent tout deux une connaissance technique. Sans initiation à ces pratiques on ne peut manier les objets pour accéder à Internet ou au monde des esprits. Il faut un apprentissage des techniques, une initiation pour naviguer dans ces mondes immatériels remplis de données et de pouvoir.

Pour ressentir cette analogie, il faut bien comprendre que dans les cultures animistes, le prêtre ou le chaman, est avant tout un technicien. Son savoir est un savoir pratique. A l’inverse des représentants des religions monothéistes ou orientales qui prennent le rôle de guides spirituels. Les religions animistes utilisent les esprits comme une source de savoir et leur utilisation est une technique. Celle-ci s’apprend et se transmet dans le but d’atteindre un but concret.

En suivant ce raisonnement, les grands noms d’Internet peuvent se rapprocher de dieux du panthéon vaudou. Google ressemble à Legba, la divinité vaudou gardienne des portes et des chemins. C’est Legba/Google qu’on invoque au début de chaque cérémonie pour ouvrir les portes de l’invisible.

Pour l’Arbre à l’Envers, j’ai choisi de voir dans ce rapprochement l’indice de quelque chose qui nous caractérise fondamentalement en tant qu’être humain, transcendant cultures et croyances : notre capacité d’imagination. Pour moi, peu importe que le savoir vienne d’Internet ou des esprits. Ce qui m’interesse c’est que nous imaginons des choses extraordinaires pour le traiter. On le met dans des histoires et on en fait des mythes. On le met dans des algorythmes et on en fait des sites internets ou des applications. On ne cesse d’imaginer tout le temps, de nouvelles choses, des nouveaux outils, techniques, règles, histoires, images, structures, moyens d’expression, de communication…

© Liso Cassano

© Liso Cassano

L’imagination semble être une chose indispensable dans la façon dont on organise nos sociétés. Elle rend possible la vie telle qu’on la connaît. Que se passerait il si l’imagination venait à disparaître ? Et puis au fait, qu’est ce que l’imagination ? Toutes ces idées, d’où nous viennent elles ? On ne cesse d’apprendre et pourtant on ne pèse pas plus lourd. Les idées ne pèsent rien, les couleurs non plus.

Chaque question était une vertèbre qui s’empilait. J’avais trouvé la colonne vertébrale de mon projet. Quelques semaines plus tard, j’écrivais les premières lignes du synopsis qui commence ainsi :

« Après un long voyage, Massi pousse enfin les grandes portes dorées de la Cité Imaginaire. Il a hâte de retrouver sa famille et le bouillonnement créatif dans lequel il a grandi. Mais pendant son absence, la Maladie de la Ligne Droite s’est emparée de la Cité. Cette étrange maladie atteint l’esprit des habitants et détruit petit à petit leur imagination.

Depuis des siècles, la Cité Imaginaire est l’usine secrète des idées du monde. Les habitants construisent mentalement des objets, solutions et pensées. Leurs créations mentales une fois finalisées, s’envolent pour venir gonfler le nuage de l’imaginaire collectif. Par delà l’enceinte de la Cité, les habitants de toutes les autres villes du monde, ont accès inconsciemment à ce nuage. Ils y puisent au gré de leur envie et de leurs besoins.

Mais la progression de la maladie de la Ligne Droite remet tout ce processus en cause. Si l’imagination des habitants de la Cité Imaginaire disparait c’est celle de la terre entière qui est en danger.

Legmèrs, une vieille expatriée de la Cité, connaît le remède à la maladie de l’imaginaire. Les graines de l’Arbre à l’Envers possèdent un pouvoir de liberté absolu. Elles seules pourraient libérer l’imagination des habitants de la Cité et vaincre la Ligne Droite. Cet arbre renversé se trouve au Bénin, dans une forêt protégée par les esprits malins du Vaudou.

Pour éviter que ne disparaisse l’imaginaire du monde, Legmèrs est à la recherche de celui ou celle qui sera capable de relever la mission et de ramener les graines. Un voyageur qui aura assez de curiosité pour s’engager sur les routes tissées de légendes et de mystères qui mènent jusqu’à l’Arbre à l’Envers.

Ce voyageur, ce sera peut être vous.”

Liso Cassano

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