« Last Room + Dépli » : un film + une oeuvre interactive

Posted on 19 mars 2013 par

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Avis aux amateurs d’expérimentations interactives, Le Blog documentaire se penche ici sur un dispositif novateur… Last RoomDépli, soit un film expérimental de Pierre Carniaux associé à une oeuvre tactile inédite conçue par Thierry Fournier.

Les deux objets, conçus conjointement, sont résolument faits pour « s’entendre ». Le coffret DVD qui les regroupent, édité par Shellac, fourmille de pistes narratives et plastiques intéressantes, et permet d’entrevoir quelques choses de ce que l’univers tactile peut nous offrir de neuf…

last room depli

Que voit-on dans Last Room ?

Last Room, c’est un film de Pierre Carniaux tourné au Japon en 2007. Une « expérience » aux confins de la fiction et du documentaire qui mêle récits intimes et histoire collective. Les premiers nous sont délivrés par des occupants d’hôtels capsules ; la seconde retrace le destin de l’île de Gunkanjima.

Last Room n’est pas une oeuvre narrative au sens traditionnel du terme. C’est une proposition poétique et chorale plus « ouverte » ; un parcours au travers de visages et de paysages où les confessions privées (sur le travail, l’amour, etc.) entrent en résonance avec l’histoire de « l’île navire de guerre », Gunkanjima, qui fut jadis l’endroit le plus peuplé du monde à cause de ses ressources souterraines en houille exploitées par Mitsubishi. Le travail forcé y fut pratiqué avant l’évacuation de tous les habitants du lieu en 1974, laissant l’île en proie aux typhons.

Last Room est une composition plastique très graphique, un film sombre néanmoins imprégné des lumières de la ville où la respiration sonore est quasiment aquatique, un univers embué d’images brumeuses et impressionnistes où il est question d’identité, d’introspection, de mémoire, de destinée, de porosité des matières, aussi… Jean-Pierre Rehm, directeur artistique du FID Marseille où le film a d’abord été présenté en 2011 écrit:

« Il y est question du Japon et de ses zones d’ombre, comme si cette île était peuplée de fantômes, comme si ce continent miniature était rêvé à haute voix par des habitants désillusionnés, qui préfèrent se réfugier dans la nuit. « Poème noir », nous dit lapidairement Carniaux de son film, mais d’un noir qui sait alors, à chaque vers, retrouver de nouvelles profondeurs, et s’inventer de bien surprenants miroitements de surface ».

Pierre Carniaux a commencé à réfléchir la fabrication de son film alors qu’il était comédien dans une compagnie de théâtre japonaise. Et c’est fort d’amitiés construites sur l’archipel pendant plusieurs années qu’il a ensuite demandé à ses collègues de se confier seuls face à une caméra. Le réalisateur leur avait laissé pour seule indication : « J’aimerais te voir en train de penser ». Il a découvert les enregistrements après coup.

De ces 60 heures de rushs ainsi collectés, Pierre Carniaux retient 120 minutes qui avaient « durablement imprimé [sa] rétine » pour travailler son montage en veillant à « ne pas coudre de fil narratif définitif dans le tissu des images, afin que le spectateur soit invité à recomposer une identité sans cesse interrogée, que le futur film s’offre à la fois comme un miroir et une fenêtre sur l’autre ». Il ajoute :

« Last Room est un film sauvage et il m’aura fallu de multiples pas de danse et quelques enchaînements d’arts martiaux pour ne pas me retrouver les mains liées. Le couple qu’il forme avec Dépli m’a profondément aidé à penser et à libérer mon geste. Cette dernière pièce de mon parcours vibre de toutes mes expériences cinématographiques où elles se sont sédimentées. Et l’œuvre intercative est une chambre d’écho, dans laquelle résonnent encore tous les possibles de son devenir sous sa forme de long-métrage singulier, et au-delà, tous les possibles de l’écriture filmique en général ».

Les premiers mots du film sont : « C’est terminé ».

depli-tablettes-02Que fait-on avec Dépli ?

Dépli est donc une œuvre interactive conçue par Thierry Fournier qui propose au spectateur de créer son propre parcours à travers les plans et l’espace-temps du film de Pierre Carniaux, dans une navigation sensible qui s’effectue par le toucher : choix des plans, mélanges, vitesse, sens de lecture… On accélère, on décélère, on superpose les images. Le plasticien explique : « c’est un cinéma jouable et sensuel où le spectateur peut recréer une infinité de parcours dans le film ».

Concrètement, l’application a été conçue pour iPad, et elle est téléchargeable gratuitement avec le code d’accès qui figure au dos du DVD (précision importante, le nom d’utilisateur est : Depli-0001).

Cette « pièce interactive » reprend donc les rushs de Last Room, soit 160 plans environ, d’une durée approximative d’1h45 – quand le film dure 1h16, avec 120 plans. La matière à disposition est donc un peu plus épaisse que le contenu initial du film.

Dépli est construit à partir d’un chutier où les plans, d’une durée de 3 secondes à 6 minutes, sont répartis sur une « ligne de temps ». Libre à l’utilisateur de choisir ceux qui l’inspirent pour jouer ensuite sur leur temporalité et leur vitesse de défilement (en déplaçant les doigts de manière horizontale) et/ou sur leur mélange (en jouant alors de manière verticale). Les potentialités sont multiples, et peuvent bien sûr se combiner.

Le dispositif permet de rejouer ou déjouer les images du film, de travailler aussi sur ce qui échappe, sur ce qui pose question aux sens. Ce parcours sensible à l’intérieur du film, ce cinéma en numérique déployé dans une salle obscure place le spectateur dans un rapport très musical au film, tout en mettant en jeu sa position dans un lieu où on a l’habitude de se plier à une expérience rigide et codifiée. Debout et à partir d’un outil dessiné à l’échelle de la main, il manipule la pâte spatiale et temporelle de l’image en touchant la « peau » du film, plie et déplie les plans pour en extraire autre chose. La « main », le « pli » : voilà un programme qui aurait sans doute inspiré Gilles Deleuze…

On créé finalement son propre film avec Dépli, sa propre fiction à l’intérieur du documentaire. Les images se superposent, les matières plastiques et sonores se chevauchent. Entre (dé)montage et veejaying, on se rapproche paradoxalement d’une expérience analogique en retrouvant quelque chose des sensations perdues de la composition d’un film sur pellicule. Et, ne pouvant enregistrer notre parcours dans cette matière, nous sommes cantonnés dans le régime de l’expérience et de la performance – ce qui est assez jubilatoire.

Dépli interroge aussi la place – et l’existence – de l’auteur. Disparaît-il alors derrière ce dispositif ? Sans doute pas, car il existe bel et bien une écriture, une logique pensée en amont. Le spectateur d’une telle œuvre interactive ne devient pas auteur, mais « pratiqueur ».

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« Dépli » – version Old school.

Notons enfin que le projet a existé avant la commercialisation de l’iPad, et ce dès 2007. L’installation pesait alors 70 kilos, intégrait une caméra, un système de vidéoprojection et une technique infrarouge. Déjà Thierry Fournier interrogeait la dualité qui peut se jouer entre les images : comment se manifestent-elles, comment se mélangent-elles, comment communiquent-elles ? Preuve sans doute que ce n’est finalement pas l’architecture qui crée ici les pratiques, mais les pratiques qui génèrent l’architecture.

Alors bien sûr, Last Room est un objet qui se prête très bien au jeu : les micro-narrations du film, ses couleurs, ses contrastes, ses lumières, sa matière sont très propices à l’expérience tactile. S’il est d’ailleurs techniquement imaginable de déployer Dépli sur d’autres œuvres cinématographiques (et on pense alors aux grands classiques), ce n’est pas l’ambition des créateurs de l’application. Application qui, comme constaté lors de sa présentation au Centre Pompidou fin janvier 2013, plait aussi beaucoup aux enfants, réjouis de s’amuser avec le dispositif. Peut-être alors quelques choses à penser du côté de l’éducation à l’image…

Cédric Mal

img_0971

lastroom-depli-150x200Le coffret DVD « Last Room + Dépli » édité par Shellac est accompagné d’un livret de 144 pages qui regroupe des textes de Pierre Carniaux, Thierry Fournier, Anne-Lou Vicente, Philippe Avril, Nicolas Feodoroff et Jean-Pierre Rehm. Il est édité en trois langues (français, anglais, japonais).

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