IDFA 2012 : La conférence sur le documentaire interactif

Posted on 20 décembre 2012 par

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Second article du Blog documentaire sur l’IDFA 2012 (IDFA pour « International Documentary Film Festival Amsterdam »). Nous nous intéressons ici à « l’avenir » des écritures documentaires, notamment discuté lors de la conférence dédiée au « documentaire interactif ». C’était le 18 novembre 2012, et Mariona Vivar y assistait… Compte-rendu.

idfa doclabDes producteurs, des diffuseurs et des professionnels de l’industrie du documentaire interactif se sont réunis à Amsterdam le dimanche 18 novembre dans le cadre du Festival International du Film Documentaire d’Amsterdam (IDFA) pour faire le point sur les nouveautés et les perspectives d’avenir de ce nouveau genre.

Les décideurs du secteur ont abordé les différents aspects de cette industrie florissante et ô combien prometteuse du webdoc pendant toute la journée. Une centaine de spectateurs ont pu assister à la conférence sur place et poser des questions via Twitter (#idfainteractive). Voici le best of des différentes interventions.

A gauche, Daniel Burwen (Cognito Films), au début de la conférence.

A gauche, Daniel Burwen (Cognito Films), au début de la conférence.

Daniel Burwen, fondateur et PDG de Cognito Comics, a présenté la BD interactive pour iPad, Operation Ajax (voir @OpAjaxComic), en compétition dans la séction Doclab du festival. Le spectateur peut naviguer entre les différentes pages et chapitres de la BD et accéder à des documents historiques pour aller plus loin dans cette histoire basée sur une opération sécrète menée par la CIA en Iran en 1953. Daniel Burwen a souligné l’importance de « l’expérience des utilisateurs » dans la conception de ce projet interactif.

De son côté, Andrew Devigal, directeur créatif de Second Story et ancien éditeur multimédia du New York Times, a cité plusieurs exemples de projets interactifs publiés par le journal américain. « La dernière élection présidentielle a prouvé que les gens consomment de plus en plus d’informations sur le téléphone mobile », explique t-il. Il a également mis l’accent sur les quatre C : collaboration, création, consommation et curation (modération). Andrew Devigal a aussi donné des exemples de projets qui combinent différentes dimensions comme le site Airbnb (Consommation et Collaboration), le projet « 18 days in Egypt » (Création et Collaboration). Selon lui, l’interactivité est un outil précieux pour augmenter la compréhension de l’audience sur des sujets complexes. Par exemple, il a cité le reportage interactif « Build a pop song » dans lequel l’internaute peut composer sa propre bande son à partir de plusieurs morceaux qui lui sont proposés. Enfin, Andrew Devigal a présenté quelques créations de son entreprise Second Story pour des marques comme Coca Cola, où l’écran est remplacé par « l’expérience ».

La touche "artistique" de la journée a été amenée par Jane Burton, directrice créative de la Tate Modern, qui finance ses projets grâce à des sponsors. Elle a présenté la visite privée de l’exposition de Damien Hirst en 360° de la main de l’artiste, une vraie prolongation de l’exposition qui a fermé ses portes en septembre 2012. Un autre projet évoqué, The gallery of lost art, est une exposition virtuelle qui contient des œuvres qui, pour une raison ou une autre, ont disparu (volées, endommagées, perdues). Cette galerie interactive sera à son tour détruite et disparaîtra d’Internet en juillet 2013.

Jane Burton a également présenté Exquisite forest, en partenariat avec Google, un projet collectif d’animation qui permet aux internautes de participer à un cadavre exquis à partir de l’œuvre d’un artiste professionnel. Un projet qui est bien entendu modéré en amont pour éviter de publier certaines contributions « merdiques », selon ses propos. Pour terminer, Jane Burton a présenté le dispositif interactif de l’exposition « Sunflower Seeds », de l’artiste chinois Ai Weiwei. Les visiteurs posent des questions à l’artiste face à une caméra et il y répond de son appartement via une webcam.

Hugues Sweeney, producteur exécutif du studio interactif de l’Office National du Film au Canada, a cité le réalisateur Pierre Perrault, précurseur du cinéma-vérité, pour marquer l’importance du « cinéma de la parole » en 1958, le premier à associer le son et les images pendant le tournage. Pour lui, le documentaire interactif représente une révolution équivalente dans le temps présent. « Les technologies sont des capteurs de réalité », affirme Hugues Sweeney, elles doivent nous offrir de nouvelles voies pour explorer la réalité. Par exemple, il attend que l’on puisse « parler de migration à partir des données GPS, ou bien d’amitié en utilisant des SMS ». Avant d’ajouter : « En tant qu’auteurs, nous devons changer notre relation avec l’audience car l’ONF est un service public, et il n’y a pas de service public sans publics ». Si le documentaire est une représentation du monde et que le public est impliqué activement dans l’histoire, alors comment la réalité change elle-même grâce au documentaire interactif ? Dans Journal d’une insomnie collective, les contributions des internautes construisent le webdoc et les insomniaques peuvent poser des questions aux insomniaques. « Internet est une sorte d’insomnie en soi », commente Hugues Sweeney. Dans un premier temps, il y a une période d’appel à témoignages, une sorte de dialogue entre l’auteur et le public.

William Uricchio, chercheur du MIT Open Documentary Lab, a insisté de son côté sur le travail des chercheurs afin de pouvoir expliquer la révolution numérique actuelle. Il a cité les exemples de Barbie et de Lego, qui commercialisent des jouets avec des caméscopes intégrés. « En tant que réalisateurs de documentaires, nous devons exploiter tout ce contenu car nous vivons dans un monde extrêmement riche en termes de données. Notre but est d’amener de la vie et de l’implication dans ces énormes quantités de données », conclut-il.

Les présentations de la matinée se sont terminées avec le témoignage de Jonathan Puckey, PDG de Studio Moniker. Il a notamment présenté le projet Pointerpointer.com, une expérience interactive qui s’intéresse à la place de la photographie amateur sur Internet et les réseaux sociaux. Lorsqu’on déplace la souris sur l’écran, on découvre une photo d’une personne qui pointe directement là où on a positionné la souris. On peut répéter l’exercice des dizaines de fois sans tomber sur la même image. Une expérience très ludique à la limite du voyeurisme. « J’ai piqué les images sur Internet, dans des plateformes de partage de photos beaucoup plus grand-public que Flickr », explique Jonathan Puckey.

Joël Ronez, en bas à gauche.

Joël Ronez, en bas à gauche.

Après un déjeuné de networking, les présentations de l’après-midi s’enchaînent pour aborder de façon plus concrète le financement, la production et la distribution de documentaires interactifs.

“Kickstarter, c’est plus que de l’argent”, insiste Elisabeth Holm, directrice du programme de films de cette plateforme de crowdfunding basée aux Etats-Unis qui finance des projets créatifs. Mis à part la levée de fonds, Kickstarter permet de construire une communauté. Elisabeth Holm a donné des conseils à des auteurs qui souhaitent lancer une campagne sur son site : « Être drôle, offrir de vraies récompenses aux donateurs, et spécifier comment sera dépensé l’argent récolté ». Par exemple, l’humoriste Ze Frank a promis de marcher un mile avec les chaussures des donateurs qui apportent 1000 dollars au projet. Et il l’a fait !

“Et maintenant arrive le moment le plus embarrassant de la conférence”, lance Joël Ronez, directeur des nouveaux médias de Radio France, qui nous propose de faire un exercice d’autocritique afin de révéler les erreurs les plus fréquentes, en partant de ses propres expériences.

“J’ai une idée, mais pas d’intention particulière”, c’est selon lui l’un des premiers pièges à éviter. “Un carnet de route, un diaporama sonore, une carte interactive ou une galerie de portraits” ne sont pas, en soi, de bonnes idées de webdoc. Il a cité l’exemple de 27 et moi, « une collection de différentes situations dans différents pays mises côte à côte. Le mix de 27 auteur ne fait pas une vision d’auteur », lance t-il.

Il continue son auto-flagellation [ironique, NDLR, voir les commentaires en bas de page] sur La campagne à vélo, un webdoc qu’il a coproduit. “J’ai commis deux fautes graves : faire un carnet de voyage et une carte interactive à la fois. Le vélo, ici, ce n’était qu’une idée marketing”. Selon Ronez, le contre-exemple d’une carte interactive bien employée est Gaza/Sderot, car « ici, la carte n’est pas une façon de rentrer dans l’histoire, mais une façon de l’interpréter ». Plus loin : « L’interface n’est pas l’histoire. Vous ne pouvez pas construire un projet seulement avec une interface ».

Le troisième piège à éviter est « l’interactivité inutile », par exemple lorsqu’on propose à l’internaute de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, de faire des choix non pertinents pour le déroulé de l’histoire. Pour conclure, Ronez a insisté : « N’essayez pas de sauver le monde, n’essayez pas de dire quelque chose. Montrez la d’un point de vue singulier ». Enfin, il a montré deux projets [très réussis] qu’il a produits récemment et dont il est fier : Vote in USA et Clichés de campagne, qui juxtaposent des photographies professionnelles et amateurs du même événement, avec « une vraie vision d’auteur ».

William Uricchio, du MIT.

William Uricchio, du MIT.

Bjarke Myrthu, PDG et fondateur de Storyplanet.com, propose une plateforme pour créer des projets interactifs, similaire à celles qui existent déjà en France, comme Djehouti ou Klynt. Il est à l’origine de l’initiative Magnum in motion, dans laquelle il s’est fixé pour objectif de recycler les archives de l’agence Magnum, de générer de nouveaux revenus, de créer du buzz et d’inventer de nouveaux formats non-linéaires. Ce dernier est le seul objectif qu’il n’a pas pu atteindre pour de raisons commerciales. Grâce au logiciel de montage Final Cut Pro, la production vidéo s’est simplifiée mais, le développement Flash reste encore très long et coûteux. En partant de ce constat, il lance un premier outil d’édition de webdocs en 2010, qui s’avère très difficile d’utilisation. Il passe ensuite de l’édition à l’assemblage de différents contenus. Après plusieurs années d’optimisation, Bjarke Myrthu est convaincu qu’aujourd’hui, pour la première fois, vous passerez plus de temps à créer et concevoir votre webdoc qu’à l’intégrer via une plateforme comme Storyplanet. La prochaine étape, selon lui, c’est de pouvoir s’amuser en faisant l’intégration. Si vous souhaitez tester la plateforme, vous pouvez envoyer un mail directement à Bjarke Myrthu : bjarke@storyplanet.com.

« Il y a un nouveau gardien (gatekeeper) qui s’appelle Apple store », lance Bruno Felix, co-fondateur de la société de production Submarine Channel, qui s’est vu refuser par Apple son application de contenus transmédia pour iPad. « Votre application ne s’adresse pas à une audience assez large », « Il n’y a pas assez de contenus à disposition », avance le géant américain. Après trois tentatives et trois refus de la part d’Apple, la marque à la pomme lui a recommandé de refaire totalement l’application et de la rendre plus fonctionnelle. Bruno Felix se veut optimiste même s’il a épuisé tout son budget pour développer cette version. « Heureusement, nous venons de gagner un prix et avec cet argent nous allons pouvoir faire une paire de versions de plus. Je vous tiens au courant ! ». Pour Bruno Felix, la question qui se pose reste : comment l’industrie documentaire peut avoir accès à l’énorme audience qui utilise les tablettes d’Apple ?

Alex Brachet, avec des chiffres en haut - © M. Vivar

Alex Brachet, avec des chiffres en haut – © M. Vivar

“Nous voulons créer une émotion avec des documentaires interactifs”. C’est avec cette phrase qu’Alexandre Brachet, fondateur et directeur de l’agence Upian, a commencé sa présentation. “Je ne suis pas d’accord avec Joël Ronez, car nous demandons au public de faire des choix”, a lancé Alexandre Brachet en citant l’exemple de Thanatorama.

“Le design est au service de l’histoire. Chez Upian, nous commençons toujours avec l’histoire, et nous essayons d’inventer une interface qui raconte la même histoire ». Dans le webdoc Alma, qui a gagné le prix 2012 de la meilleure œuvre interactive de l’IDFA, « il y a beaucoup de choix, mais très peu de clics. C’est ce que j’appelle la slow interactivité », explique Brachet. Avec Alma, c’est la première fois que l’audience en ligne dépasse l’audience TV, selon des chiffres d’Arte.

En ce qui concerne la stratégie de diffusion, Alexandre Brachet signale que « c’est plus facile d’aller chercher l’audience là où elle se trouve, grâce à un code embed ». Il a cité l’exemple des partenariats avec Rue89 et Time Magazine qui ont drainé beaucoup d’audience. Enfin, il a cité l’iPad comme un support très intéressant pour visionner Alma, car il offre une « expérience très cinématographique ». Dans cette perspective transmédia, Alexandre Brachet a terminé son intervention avec une réflexion : « Dans l’avenir, je pense qu’on passera d’être producteurs à être éditeurs de contenus ».

David Carzon, notamment, un peu planqué.

David Carzon, notamment, un peu planqué.

David Carzon, rédacteur en chef du pôle web d’ARTE France [qui quitte son poste fin décembre 2012 pour rejoindre Télérama, NDLR], a modéré la discussion finale de la journée. Nous terminons ce compte-rendu avec une partie de son discours :

“Nous voulons être sûrs que le producteur veut financer le projet avant qu’il génère de l’argent. Je suis convaincu que là où il y a le plus de créativité aujourd’hui, c’est sur le web : documentaires non-linéaires, serious games, animation… Nous devons impliquer les internautes et aller chercher de nouvelles audiences. Beaucoup de jeunes n’ont pas de télévision et ils regardent du contenu audiovisuel en ligne. Ils ont le pouvoir. Pas moi. Ils souhaitent regarder des émissions quand ils veulent. Nous essayons de promouvoir la circulation du contenu à travers différents supports. Nous produisons une dizaine de programmes interactifs par an parce que nous sommes un service public. Sans l’aide du CNC, nous ne pourrions pas le faire. Comment pouvons-nous trouver des partenaires économiques ? Nous sommes en train de travailler avec le Canada mais c’est difficile. Nous voulons être impliqués dans le processus de production, et pas seulement acheter du contenu. Arte pourrait devenir un éditeur pour de nouveaux supports et faire payer, par exemple, des contenus Premium via l’iPpad.

Avec cette solution éventuelle pour résoudre le problème du modèle économique du webdoc se termine la conférence. Rendez-vous l’année prochaine !

Mariona Vivar

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